‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 19 sur 35 · SI · texte numérisé non relu

SI

2'tG DE l/l^CLECTISMR.

nent lieu, par leur prédominance , à trois branches de la connaissance et de Tactivité humaine : Tindustrie ou l'organisation sociale, Fart, et la science. L'espèce humaine se partage donc fondamentalement en trois types, industriels, artistes , et savants. L'en*eur serait de considérer, comme on l'a fait quelquefois , ces trois types comme trois hommes distincts , ayant besoin d'une caste gouvernante ou théocratique pour les faire communiquer entre eux. La société est le lien naturel et suffisant de ces diversités générales de Tespèce humaine. Nul n'est tellement marqué d'un de ces caractères de notre nature qu'il n'ait les deux autres à divers degrés; et par conséquent ce que l'on a nommé le prêtre dans certain système est une superfétation aussi inutile que dangereuse. Quoi qu'il en soit, le philosophe me paraît participer à la fois du savant et de l'artiste , de même que le politique me paraît participer d'une façon plus spéciale du savant et de l'industriel. Par industriel il faut entendre l'homme de l'activité pratique, l'homme de l'actualité , l'homme de la réalité , c'est-à-dire de ce qui est manifesté , du présent en un mot , par opposition à l'homme de cette réalité supérieure qui embrasse à la fois passé , présent , avenir, et qui nous est révélée par le sentiment et la connaissance. Je le répèle , ce serait une grossière erreur que de prendre ces caractères comme complètement tranchés dans l'espèce humaine. Et de même ce serait une erreur que de demander à toutes les époques et pour tous les buts la même prédominance du sentiment ou de la connaissance chez les philosophes. Ces deux caractères sont toujours réunis chez eux, mais à des degrés si divers qu'il en résulte , suivant les époques et lés besoins de l'humanité , une infinité de combinaisons qui présentent tantôt la connaissance, tantôt le sentiment, à un degré plus élevé. De là cette variété infinie au milieu de laquelle cependant nous apercevons une certaine unité , qui nous permet de classer sous ce nom commun de philosophes des hommes si différents : l'unité vient de la réunion de ces deux éléments sentimentconnaissance , en prédominance sur le troisième , sensation ; la variété naît de la prédominance du sentiment sur la connaissance , et réciproquement. La philosophie , comme je l'ai dit, est donc à la fois, art et science, sentiment et connaissance;

le philosophe est une pensée inspirée par un sentiment , entée sur an 'sentiment. C'est là, et non pas la connaissance seule, ce qui le constitue force dans le monde. Dans le monde physique , ce qu'on appelle la quantité de mouvement, c'est-à-dire la mesure de la force, se compose de deux éléments, la masse et la vitesse : la masse multipliant la vitesse , voilà la force physique dans ses effets. De même dans le monde moral la connaissance multipliant le sentiment , voilà la force morale. Les Anglais , je crois, appellent cela hint , mot énergique qui correspond exactement , pour le spirituel , à ce que les physiciens appellent la quantité de mouvement. Le hint , c'est à la fois le sentiment et la pensée réunis, marchant ensemble à un but ; c'est la verve, c'est le génie, c'est la force en un mot, c'est l'homme.

M. Cousin a porté partout la faux de son analyse. Il ne saisit en aucune manière le lien qui unit l'industrie ou l'organisation sociale, l'art, et la science. Il en fait des sphères distinctes et séparées. Il distingue i^ l'idée de Vutile, et il en fait sortir les sciences physiques et matliématiques , l'industrie , l'économie politique ; 2** l'idée du juste , qui engendre la société civile , l'état, la jurisprudence; S"" l'idée du beau, d'où sort l'art; 4* l'idée de Dieu , qui produit la religion , le culte. Arrivé là , il n'a pas de cinquième idée pour engendrer la philosophie. Comment fera-t-il ? Il la fait sortir de la réflexion. Or cette supposition est d'autant plus absurde que , suivant M. Cousin lui-même , la réflexion est un simple retour sur les opérations antérieures , et un retour qui ne crée rien , qui ne fait que constater : « La réflexion est un retour. Si aucune opération an- » térieure n'avait eu lieu , il n'y aurait pas place à la répétition » volontaire de cette opération , c'est-à-dire à la réflexion : car » la réflexion n'est pas autre chose ; elle ne crée pas , elle con- » State et développe. Donc il n'y a pas plus intégralement dans » la réflexion que dans l'opération qui la précède, dans la spon- » tanéité : seulement la réflexion est un degré de l'intelUgence » plus rare et plus élevé que la spontanéité , et encore à cette » condition qu'elle la résume fidèlement et la développe sans » la détruûre. {Préface, i 82ti.) » Donc le philosophe de M. Cousin n'est qu'un homme plus capable que les autres de ce re-

218 DE L'éCLECnSHB*

tour gui ne crée rien. Les hommes de spontanéité avaient en i'idée de Vutile , et iis en avaient tiré les sciences pliyriques et mathématiques : le philosophe , sorti de la réflexion , répétera apparemment les découvertes faites avant loi dans ces sciences par la spontanéité des autres. Les hommes de spontanéité avaient eu Tidée du Juste , et la société civile en était spontanément sortie : le philosophe , plus fort de réflexion , répétera les considérations de justice sur lesquelles ont été basées la Jurisprudence et la loi politique. Les hommes de spontanéité avalent eu Tidée du beau , et ils avaient produit des œuvres d*art : le philosophe, Thomme de la réflexion , répétera leurs chants , leurs vers , leurs statues , leurs tableaux. Enfin , les hommes de spontanéité avaient eu Tidée de Dieu , et avalent produit la religion et le culte : le philosophe, le hé. ros de la réflexion , répétera les idées qui ont engendré cette religion et ce culte. Et comme « il n'y a pas plus intégralement » dans la réflexion que dans l'opération qui la précède , ou n dans la spontanéité , » il s'ensuit que le philosophe sera toujours h la suite et à la queue des hommes de spontanéité , qu'il ne fera que les répéter et les reproduire. Donc le philosophe de M. Cousin n*C8t qu'un simple observateur; il constate, et ne fait rien autre chose ; toul au plus éciaire-t-il en répétant et résumonl ce qui a été dit et fait. £n un mot, c'est un critique. Il n'eugcndrc point , il ne produit point , il ne pousse pas Thumanlté. Je demande si Tidéc que nous nous faisons des Pythagorc , des Socrato, des Platon , des Aristote , des Descartes , des LeibnitK, et même dos Locke et des Condillac, est conforme A cotte hypothi^se. Je demande ce qu'il faut faire, dans cette hypothèse, des Voltaire, des Diderot, des Rousseau, ces grands agitateurs du monde moderne. Je demande si les plus solitaires dos métaph>n»iciens , si Kant par exemple ou Spinoza n'avalent pas le sentiment qu'ils créaient , si dans l'œuf de leur pensiV. pour ainsi dire ils ne sentaient pas quelque germe d'une humanité nouvelle. Le philosophe , un homme de réflexion sans spontanéité ! Ah ! ceia est trop absurde. Spinoza , enfermé solitaire avec son ontologie, aimait à se dessiner sous les traits de MaKanielle* M. Cousin a fait ici ce qu'il fait toujours; car en résunu^ son anure tout entière reproduit toujours le même

défaut d'analyse. Le sentiment existe partout , il Ta supprimé partout. L'être est triple et un dans toutes ses manifestations; il a brisé partout cette tripUcité , et toujours l'élément que j'appelle sentiment lui a échappé. Il a , comme auraient dit les Pères du Christianisme , divisé et mis en pièces la Trinité sainte. Il a fait Dieu d'un seul élément ^ la raison géométrique ; l'homme d'un seul élément , la personnalité égoïste et aveugle qu'il nomme moi; et il a conçu le philosophe comme n'étant également qu'un seul élément , la connaissance sous le nom de réflexion , un être sans cœur et sans entrailles.

La nature du philosophe défmie, une autre question surgit : quelle est la fonction de cet homme , quel est le but de la philosophie? Selon nous, la philosophie, dans sa défmition la plus complète et la plus élevée, est la science de la vie, c'està-dire la science de l'Être. La philosophie et la religion sont donc au fond identiques. Toute religion est une philosophie. Toute philosophie a pour but de faire une religion, ou d'en défaire une précédemment établie, dans le but d'une à venir. Qu'est-ce que la vie , comment se manifeste-t-elle , comment s'entretient-elle et se développe-t-elle? qu'est-elle en nous, qu'est-elle dans la nature, qu'est-elle dans l'Être universel? Yoilà le problème constant de la philosophie on de la religion à tontes les époques de l'humanité. Mais l'humanité collective variant d'époque en époque, la vie du moi et du nous, de même que la vie de la nature , en tant que conçue par nous et en nous, de même enfin que la connaissance de Dieu, et des rapports qui nous unissent à lui , varient aussi d'époque en époque avec l'humanité. L'objet de la philosophie ou de la religion varie donc sans cesse; car, encore une fois, le sujet ou le moi se manifestant au sein d'une humanité progressive, l'objet, qui est aussi le moi, le nous, la nature conçue en nous , Dieu aperçu et senti en nous, ne peut pas ne pas varier. De là une révélation perpétuelle , toujours identique au fond, et pourtant toujours nouvelle. Or, à chaque époque, le sentiment que cette révélation nous donne revêt une forme ; mais cette forme est passagère , muable , transitoire. De là la lutte des philosophies entre elles et avec les religions. De là ce que l'on appelle le combat éternel des idées. On s'eSraie de

250 DE l'éclectisme.

ce combat comme si l*idée était tout. L'idée n'est qn'ane enveloppe , une forme ; une forme nécessaire , il est vrai , mais enûn une forme. Ce qui est réellement , c'est ce qui est sons cette forme. C'est le sentiment qui a pris cette enveloppe , cette manifestation , mais qui doit la quitter pour en revêtir une autre. Les idées donc , les formes tombent dans l'humanité les unes sur les autres, quand le temps est venu pour elles de mourir. Mais la vie cachée sous les idées s'en sépare et survit dans des idées nouvelles. Qu'y a-t-il donc de solide au milieu de ce combat éternel des idées? Ce principe que le sentiment se développe sans cesse et se perfectionne dans l'humanité. Mais, encore une fois, il ne s'agit pas d'un sentiment vague et sans formule ; il s'agit d'un sentiment qui revêt des formules, qui prend forme, qui s'exprime en idée, et qui passe sans cesse d'une idée à une idée plus grande. Recneilllr ce sentiment et lui donner une nouvelle manifestation , une forme nouvelle, voilà le devoir de chaque époque et dans chaque époque le devoir du philosophe.

M. Cousin , au contraire , met en avant cet axiome : « Les » religions précèdent les philosophies , les philosophies sor- » tent des religions. » La philosophie venant ainsi après la religion, on demande à M. Cousin pourquoi vient-elle? Estce pour détruire la religion ? M. Cousin répond : Non. Est-ce pour préparer une nouvelle religion? M. Cousin répond également non. Pourquoi donc vient-elle ? car il y a évidemment double emploi si la philosophie ne fait que répéter la religion. M. Cousin répond à cela : La philosophie est pour les gens comme il faut, la religion pour les masses. N'est-ce pas offenser à la fois l'humanité et le sens commun? Le philosophe de M. Cousin est donc tout simplement un aristocrate ? La philosophie aboutit à séparer l'humanité en deux classes , des fripons et des imbécUes. Vainement M. Cousin essaie par le sophisme d'échapper à cette conséquence. « La vérité est » pour tous, dit-il, la science pour peu : toute vérité est dans » le genre humain , mais le genre humain n'est pas philoso- » phe. Au fond , la philosophie est l'aristocratie de l'espèce » humaine. Sa gloire et sa force , comme celle de toute vraie » aristocratie , est de ne point se séparer du peuple , de sym-

DE L^ÉCLECSISMB. 251

» patliiser et de s'identifier avec lui , de travailler pour lui en

1» s'appuyant sur lui. (Préface de 4820.) » Mais comment un

tel homme ne se B(^parcrail-il pas du peuple lorsqu'il pense

que la vérité est pour peu , et qu'il est dans la destinée des

masses d'ôtre dirigées sans avoir jamais le secret de leur

croyance? (Ibid.) Ilacon avait une bien plus grande idée d'un

philosophe quand il se nommait lui-m(^me le a^viteur de la

postérité. Les papes avaient une bien plus grande idée de la

philosophie ou de la religion , lorsqu'ils s'appelaient eux ,

chefs de l'Kglise, les serviteurs des serviteurs de Dieu. Non,

le philosophe n'est pas un aristocrate, un intrigant, un hypo-

rrite. Le philosophe est pour ainsi dire le prêtre éternel de

l'humanité et en même temps son serviteur. 11 travaille par

elle et pour elle. Inspiré par le {leuple, par les niasses qui

seules vivent (c'est un mot de M. Cousin), il ne sépare pas sa

destinée de la leur. 11 ne les condamne pas à une ignorance

éternelle, à un esclavage abrutissant. 11 sait qu'un lien divin

unit entre elles loules les portions de l'humanité, et que

rignorance du peuple fait l'ignorance des philosophes. Il sait

que l'humanité est un être collectif à la vie duquel la vie de

chaque homme est attaciiée de fait et doit religieusement

se rattacher. Comme Confucius et Jésus-Christ, il définit

une nation des frères et sœurs de différents âges ; mais il

n'établit pas une distinction d'essence , et ne donne pas aux

uns la philosophie , aux autres la religion. Si la philosophie

est bonne , pourquoi ic peuple ne la posséderait-il pas? Si

la religion est vraie, pourquoi refusez-vous de la prendre?

La vie du philosophe étant ainsi unie religieusement à la vie de rhumanlté, un penseur, suivant nous, n'emploie la force qui le constitue qu'en l'appliquant à certains problèmes qui intéressent l'humanité présente et l'humanité à venin En effets la nature et la fonction du philosophe étant définies comme nous venons de le faire, il s'agit de voir comment il peut remplir sa mission. Homme de la connaissance, il sait que la vie est une aspiration vers l'avenir. 11 sait donc que les formes du présent vont tomber, et que c'est l'avenir qui va paraître. 11 doit donc préparer ravenlr* Homme du senti-* ment, il se sent uni de sympathie avec tout ce qui souffre |

25S DB L^ÉGLECTISME.

toat ce qui est opprimé dans le monde. Il doit donc, dans les évolutions da monde, être dn parti de ce qui soufire et dé ce qui est opprimé. Artiste, mais dans le sens véritable du mot, peut-il trouver le Beau sur la terre tant que la face humaine sera souillée du vice, obscurcie par TignoraDce, flétrie par les pleurs? Donc le perfectionnement, le progrès de toute chose est son but. Si donc il cherche la science, c'est pour en indiquer les conséquences; la politique est , pour lui, un corrollaire de la philosophie. Il ne sait ce que c*est que la science pour la science. L'humanité présente l'occupe ; il la voit tourmentée de problèmes. Qu'est-ce qui les résoudra, ces problèmes? En fait, évidemment, ce sera l'avenir. Mais à quelle condition Ta venir les résoudra-t-il , et pour quelle raison y a-t-il des philosophes dans le monde ? L'avenir résoudra ces problèmes , parce que les philosophes auront préparé les solutions. Donc , théoriquement , jamais il n'a pu venir dans ridée d'un vrai philosophe de dire comme M. Cousin : « La philosophie n'est pas à faire, elle est faite. Réunissonsen les fragments épars dans les écoles , dans les livres , dans l'histoire en un mot , et nous aurons pour résultat de ce dépouillement la philosophie dans toute sa beauté. » £t pratiquement , jamais non plus il n'a pu venir dans l'idée d'un vrai philosophe de dire comme M. Cousin : « La philosophie n'a pas d'autre but que le présent. Le présent est assez beau comme il est. Faisons une philosophie à Timage du présent. » £nfln , pour rempUr sa fonction , il faut au philosophe une méthode. J'ai montré ce que l'on doit entendre par là. J'ai montré que le philosophe n'a pas qu'un seul principe de certitude. Ici, en effet, se retrouve encore , et ne peut pas manquer de se retrouver, la trinité de l'être, sensation-sentiment-connaissance. S11 s'agit de la nature extérieure, la sensation prédomine et donne Vexpérience. S'il s'agit de la vie du moi y le sentiment domine et se révèle par la conscience. Dans le cas particulier de la vie collective, de la vie du nous, le sentiment et le fait ou la sensation se réunissent pour produire le coHSifHtewent, Enfin, s'il s'agit de notions produites pijur le moi et le mom-inoï, ou de i e que Ton appelle des idées, ces idées ^)at entre elles adéquates ou non-adéquates. Si ces

DE l'i^clegtisme. 2«')3

idées sont parfaitement claires, comme, par exemple, les définitions que font les géomètres, alors la connaissance domine à son tour, et donne le raisonnement, la raison pure, la logique. Expérience, conscience, consentement, raisonnement, sont donc les quatre critérium de certitude que le philosophe emploie. Savoir, dans un sujet donné, quel est le critérium de certitude, voilà la méthode, ou plutôt le principe de la méthode. Mais j*ai montré aussi que derrière toute méthode se révèle toujours un être complet , sensationsentiment-connaissance , qui , tout en se rapportant à un certain principe de certitude, emploie pourtant indistinctement toutes les facultés de la nature humaine.

M. Cousin, au contraire, ne donne pour critérium de certitude à son philosophe que Tobservalion, c'est-à-dire la constatation du fait ; car Tobservation détachée du sentiment, c^est Tobservation à la manière des physiciens, c'est Texpérimentation propre à la physique, et pas autre chose. Essayer de pénétrer avec cela dans la vie du moi et du nous est une absurdité. Vous voyez , dites-vous : non , vous ne voyez pas; car voir, en cela , c'est sentir.

En définitive donc, en réunissant tous ces termes, on voit que le philosophe de M. Cousin est une réflexion sans cœur qui a pour but de se séparer du vulgaire en s'expliquant à soi-même les choses au moyen de Tobservation.

La nature est mutilée dans un tel homme ; le but qu'il se propose est peu noble , le moyen qu'il emploie insuffisant, et l'exécntion impossible.

§ XVIII

De l'histoire de la philosophie , selon M. Cousin.

Avec une telle notion de la philosophie et un pareil sentiment de ce que c'est qu'un philosophe , comment l'histoire même de la philosophie devait-elle apparaître à M. Cousin ? Evidemment comme une sorte de cabinet de curiosités,

S/M DB L*ECI.ECTISME.

comme un moséum où seraient rangés les produits de cette faculté particulière que M. Cousin appelle râQexion» c'est-4dire comme une série de systèmes qui , étant tous marqoés du caractère d'observation critique, ont un droit égal k figurer aux regards des connaisseurs. Rien de lié, rien d'eochaSné» rien de suivi providentiellement dans tous ces systèmes. Chacun d'eux se présente avec son étiquette, le nom de son auteur, et sa date. Tout au plus le rapport entre an système et Tépoque qui l'a va naître se laissera-t-il aperceyoîr. Mais d*un système à l'autre aucun lien. Car, pour comprendre le lien entre deux systèmes , il faudrait comprendre où vont ces deux systèmes ; et pour cela il faudrait les comparer à on troisième, à un quatrième, et se laire la mèuM question , c'est-à-dire qu'il faudrait saisir le sens de la série tout entière.

Il n'y a moyen , en eflet , de comprendre te sens de tant de systèmes philosophiques, en apparence individoels et particoliers à leurs auteurs, qu'en les rattachant , comsie je Taî montré dans la première partie de cet écrit , à la vie progressive de l'humanité et à l'œuvre de formation et 4e destruction des grands systèmes qu'on aj^Ue religions. Ces philosophies individuelles sont pour ainsi dire , comme les aérolfthes des astronomes, des débris d'un ancien monde q« se décompose , ou , comme la matière sidérale que les mêmes astronomes voient anjoard'hai dans le ciel, des gemes non encore agrégés d'un monde nouveau qui doit surgir. Considérées ainsi , toutes les philosophies sont intéressantes ; car tontes sont un pas pour sortir de la vieille religion , et en même temps un pas pour entrer dans la nouvelle. Le pyrrhonisme lui-même, c'est-à-dire le scepticisme arrivé au néant , est du plus haut prix , si je puis parler ainsi. Car, quand vous avez vu paraître un vrai pyrrhonien , supputez combien de siècles le séparent de l'époque fervente de la religion antérieure, et comptez qu'à pareille distance en avant vous verrez revenir la foi sous une nouvelle forme. Faites ce calcul, vous ne vous tromperez guère.

Mais , au contraire , si vous ne voulez pas que les philosophies Jouent un rôle dans la décadence et la formation des

DE L'ÉCLBCTISMB. 85.1

religions 9 comment voulez- vous les comprendre ? pourquoi viènnent-cllesT comment viennent-elles?

M. Cousin a jeté les yeux autour de lui, et il a vu quatre systèmes principaux , ou quatre classes de systèmes, aux prises. 11 a rencontré des matérialistes, des spiritualistes , des mystiques, et des sceptiques. Il avait été tout cela lui-même, et ce n'est pas un reproche que nous lui faisons ; mais ce que nous lui reprochons, c'est d'avoir conclu, comme il Ta fait, que ces quatre systèmes étaient nécessaires , et d'avoir par cette conclusion anéanti la philosophie, sous prétexte de Torganiscr. Une fois investi de cette remarque qu'il y a en ce moment quatre systèmes, et ne sachant lequel prendre , M. Cousin a Jeté les yeux sur le passé, et il a également trouvé çà et là dans l'histoire ces mêmes systèmes : toutes les époques de destruction d'un ordre social et religieux présentent en effet le même phénomène que notre époque. M. Cousin a donc conclu qu'on pouvait classer les produits philosophiques en quatre systèmes. Et alors, suivant sa coutume , il a voulu voir là de Tabsolu, de la haute logique ; et, renversant l'ordre et la succession de ses découvertes, il a prétendu que c'était la haute logique, Tahsolu, qui l'avait conduit là. Je prends l'esprit humain , dit-il ; il me donne quatre points de vue , quatre systèmes ; donc la philosophie n'étant autre chose que l'esprit humain en action, ces quatre systèmes sont permanents, nécessaires , et doivent se retrouver inévitablement à toutes les époques de l'histoire. Or, continue M. Cousin , J'ouvre l'histoire, et en effet Je retrouve partout ces quatre systèmes. Donc riiistoire delà philosophie conflrme l'absolu de la philosophie. Donc série d'équations : 4* l'esprit humain est adéquat à quatre systèmes, en ce sens qu'il produit nécessairement et ne peut pas ne pas produire quatre systèmes ; â» la philosophie , adéquate à l'esprit humain réalisé , est donc adéquate à ces quatre systèmes, c'est-é-dire qu'elle en est formée ; 5<^ l'histoire de la philosophie , adéquate à Thistoire de ces quatre systèmes , est donc adéquate à la philosophie même. Donc, dernière conséquence , quiconque sait que la philosophie est nécessairement formée de quatre systèmes, et connaît l'tiistoire de ces quatre systèmes , possède la philosophie. « Telle est

25G DB L*KCLECTISUB.

» cette m(^thode, dit M. Cousin, qu'il platt à certaines per- M sonnes d'attaquer comme une méthode hypothétique : c'est » tout simplement, messieurs, l'observation appliquée d*abord M à la nature humaine, puis transportée dans Thistoire. Gon- » cevez-vous en effet qu'on puisse rien comprendre à This- )' toire , sinon à la condition de comprendre un peu Tesprit » humain, dont Thistoire est la manifestation? Or la conoals- » sancc de Tesprit humain , c'est la philosophie. 11 est donc » Impossible de s'orienter dans l'histoire de la philosophie , si M on n'est pas plus ou moins philosophe, et la philosophie est M la vraie lumière de l'histoire de la philosophie. D'autre N part , que fait celle-ci ? Elle nous montre la philosophie» M c'est-à-dire les quatre systèmes qui , selon nous , la re- ») présentent , se développant à travers les siècles , tantôt » isolés , tantôt combinés entre eux , faibles d'abord , pau- )' vrcs en observations et en arguments , puis , avec le temps, » s'enrichissant et se fortifiant , et par là développant sans M cesse la connaissance de tous les éléments , de tous les » points de vue de l'esprit humain , c'est-à-dire encore la phi- » losophie elle-même. L'histoire de la philosophie n'est donc n pas moins à son tour que la philosophie elle-même en ac- » lion, se réalisant dans un progrès perpétuel , dont le terme M recule sans cesse devant nous comme celui de la civilisation » elle-même. Le résultat de tout ceci est le principe que je w vous ai signalé , et qui est , vous le savez , le but dernier de » tous mes efforts, l'Ame de mes écrits et de tout mon ensei- » gnement, savoir, l'identité de la philosophie et de son his- M toire , l'organisation de la philosophie , ici par la science M pure , là par l'Iiistoire même de la philosophie. ( Cours » de I8âi), tom. L ) »

llelle perspective, en vérité, que celle que nous montre ]\L Cousin ! Voyez-vous en quoi consiste, suivant lui, le progrès de la philosophie? Dans le progrès continuel de quatre systèmes qui ne se rejoignent jamais, ou plutôt qui s'éloignent toujours. A mesure que le monde avance , le sensualisme s'accroît, et devient de plus en plus puissant, riche, convaincant ; le spiritualisme , de son côté , gagne chaque jour des forces ; mais le mysticisme aussi est die plus en plus triom-

DB l'ûgi ectisme. 257

pfiant ; et cnfln le scepticisme fait des conquêtes de son côté , et devient vraiment invincible. A la limite Tesprit de Thomme, divisé entre ces quatre systèmes également forts , également puissants , ressemble à ces mallieureux qu'on écartelait à quatre chevaux. Voilà le progrès que connaît M. Cousin, voilà ce qu'il appelle le développement admirable de la philosophie , voilà l'organisation dOfmitive qui est le but dernier de tous ses efforts, Pâme de ses écrits et de son enseignement.

Voilà donc Téclectlsme système ! Risum teneatis. L'éclectisme, dans sa plus haute conception , consiste à croire que l'esprit humain engendre nécessairement quatre systèmes faux, dont un est le scepticisme.

Mais si c'est une nécessité de l'esprit humain de produire toujours ces quatre systèmes, il faut bien s'y résoudre ; et alors, de ces quatre systèmes, le seul qui ait le sens commun , c'est le scepticisme. Si aujourd'hui l'esprit humain ne fait que répéter ce qu'il a fait hier , obéir à une loi absolue de sa nature en produisant quatre systèmes également vrais, également faux , à quoi bon chercher davantage ? La philosophie se trouve faite, en effet, comme dit M. Cousin; elle consiste dans cet aphorisme : « Il est de l'essence de l'esprit humain d^engendrer à toutes les époques quatre systèmes également faux , le sensualisme , le spiritualisme , le mysticisme , et le scepticisme. » Cela étant, et la philosophie ainsi faite, envoyons promener la philosophie; car , quant au fond des choses, il est évident, par cette nécessité même de l'esprit humain, que nous n'en pouvons rien savoir, et que le mieux est de répéter le vieux proverbe espagnol : De las cosas mas seguras la mas segura es dudar.

Mais je veux mettre encore sur ce point M. Cousin aux prises avec lui-même. Croirait-on que le même homme qui a si souvent répété que le scepticisme était un des quatre sys^ têmes nécessaires qu'engendre l'esprit humain à toutes les époques , ait écrit aussi que le genre humain ne vit que de foi, et que seulement les conditions de la foi se renouvellent ? Rh! que disons-nous autre chose ? Maison ne voudrait peul-êiro pas croire à pareille contradiction , quoique le Icc-

238 oe L'écLEcnniB.

tear doive être habitué maioteiiaDt â Télenel OMiiit de If. Cottsin avec Ini-Biêiiie. Citons dose eacore ses propres pliraîies. « L'athéiime , dit quelque part Al. Cousin , est une » formale vide, une abstraction de l*esprit qui se détruit die- » même en s'aCfirmant ; car toute affirmation, même négative, y est un Jugement qui renferme l*idée d^être , et par conaé- A» quent Dieu tout entier. ( Préface des FragmetUi^ 1898. ) • Ailleurs , M. Cousin s*eiprime ain^ au sujet du dix-buitiême siècle : « L'esprit du dix-huitième siècle n'a pas besmn d''a- » pologle. L'apologie d'un siècle est dans son existence; car » son existence est un arrêt et un jugement de Dieu même, >/ ou Fhfstoire n'est qu'une fantasmagorie insignifiante. On n accuse beaucoup l'esprit nouveau d'incrédulité et de scepti- I» cisme ; mais il n'est sceptique que sur ce qu'il n'entend pas, h incrédule que sur ce qu'il ne peut croire ; c'est-4-dire que » les conditions de comprendre et de croire ayant alors, » comme déjà à plusieurs époques, changé pour le genre bun main , il bllait bien , sous peine d'abdiquer son indépen- M dance , qu'il imposât ces conditions nouvelles à tout ce qui » aspirait à gouverner son intelligence et sa foi. La foi n'est » ni épuisée ni diminuée. Le genre humain, comme l'individu, » ne vit que de foi ; seulement les conditions de la fol se re- » notivellent. ( Ihid, ) » Si l'apologie d'un siècle est dans son existence , si la foi n'est jamais ni épuisée ni diminuée, si seulement les conditions de la foi se renouvellent , si le dix-huiti^me siècle a ainsi vécu virtuellement dans la foi , et si TailKUsme lui-même est au fond une affirmation , s'il renferme inipllcilement l'idée d'être, et par conséquent Dieu tout entier, n'cst-il pas évident que l'athéisme, et à plus forte raison le scepticisme, n'ont apparu, à différentes époques, que dans un but providentiel , parce que les conditions de comprendre et i\o croire changeaient alors pour le genre humain? Donc jamais l'a théisme et le scepticisme n'ont existé pour eux-mêmes , en eux-mêmes , sans but ultérieur. Donc, comme je l'ai déjà établi dans la première partie de cet écrit, les sceptiques ont été des philosophes qui défaisaient une reHgion pour en faire une autre. Donc il est absurde de domier le scepticisme pour une des formes permanentes et nécessaires de la philosophie

DE l'kclegtismb. 259

h toutes les époques. J'espère qu'il est impossible de se mieux réfuter soi-même que ne fait M. Cousin.

Substituons quelques vérités i cette théorie insensée de l'esprit humain, de la philosophie, et de l'histoire de la philosophie , identifiés avec quatre systèmes.

Il est bien sûr, en effet, que ces trois termes, esprit humain, philosophie, histoire de la philosophie, se correspondent, et sont virtuellement identiques entre eux. Mais il ne s'ensuit pas qu'ils soient identiques à quatre systèmes divergents, éversifs Tun de l'autre, et pourtant nécessaires d'une nécessité absolue. Conclure, comme fait M. Cousin, de ce qu'à certaines époques Tesprit humain produit quatre systèmes , que nécessîdrement l'esprit humain doit produire quatre systèmes ; que la philosophie est cela, et ne peut être que cela; enfin que riiistoire de la philosophie ne peut pas non plus être autre chose , c'est une conclusion fort peu légitime. On peut répondre à M. Cousin : Si l'écrit humain produit des systèmes contraires , c'est qu'il n'est pas arrivé à la vérité ; mais sa nature essentielle n'est pas de produire des systèmes ainsi opposés. Chacun de ces systèmes cherche la vérité , et espère y parvenir un Jour. Donc la philosophie n'est pas seulement la constatation de ces systèmes. Donc l'histoire de la philosophie , j'entends l'histohrc véritable de la phUosophie , serait celle qui montrerait la tendance de tous ces systèmes à un but commun , et non pas celle qui les montrerait se fortifiant isolément et s'écartant de plus en plus les uns des autres.

M. Cousin n'est pas même arrivé à la raison proronde de l'existence historique de ses quatre systèmes exclusifs. D'abord il n'y en a pas quatre , mais trois ; et ces trois systèmes répondent aux trois éléments inséparables de notre être , sensation -sentiment -connaissance, lorsqu'il arrive que ces éléments se développent chacun isolément. La sensation, considérée d'une façon exclusive , engendre le sensualisme ; le 84:ntiment,s'abandonnant à lui-même au lieu de s'appuyer sur la réalité présente et sur la raison, donne le mysticisme; enfin la connaissance , sansi'activité et le sentiment , produit le scepticisme. Le quatrième f^ystèrae de M. Cousin , ce qu'il

SftO DB L*éCLBCTISlfB.

appelle l'idéalisme ( et par là il entend nn spiritaalhme exalté du moi à la manière de Fichte, pareil à celui par où Ini-même avait passe à la suite de Fichte ), n'est qu'uncas particulier da mysticisme.

Voilà précisément où gtt l'identité de Tesprit humain et de la philosophie. L'esprit humain étant sensation-sentimentconnaissance , ces trois systèmes s'en déduisent , non comme nécessaires d'une nécessité absolue, mais comme des produits possibles de Fcsprit humain.

N'est-il pas vrai que dans les crises de notre vie nous passons alternativement par la. prédominance de la sensation, du sentiment, et de la connaissance ? Hé bien, ce qui se passe dans l'homme se passe dans Thistoire ; ce qui a lieu en notre esprit a lieu dans l'esprit humain.

La philosophie se tourne d'une façon prédominante vers un des trois termes de notre connaissance et de notre activité; et de là résultent les trois grands systèmes, qui se subdivisent ensuite en une multitude. De même l'histoire de la philosophie , qui n'est que la trace et la projection de la philosophie dans le temps, reproduit d'époque en époque ces trois tendances ou systèmes. Mais on peut et on doit remarquer qu'à certaines époques ces trois tendances finissent par se fondre dans une synthèse qui est dans la droite ligne de la vérité, qui , dans l'infini, se dirige vers la vérité absolue , et qui est la vérité absolue sous une certaine enveloppe ou forme. Cette synthèse est la connaissance de la vie , c'est-à-dire de Dieu. Cette synthèse est la religion.

Alors le mysticisme, le matérialisme, et le scepticisme, s'éloignent de l'humanité comme une crise de l'enfance , ou comme le rêve du malade : velùt œgri somnia ; et l'humanité s'assied dans un sentiment calme de la vie, de même que dans les rares moments de notre existence où il nous est donné à la fois de nous sentir ce que nous sommes toujours virtuellement, c'est-à-dire triples en un, sensation-sentimenlconnaissance, nous sommes calmes dans la plénitude de notre être.

Qu'est-ce à dire, sinon que .l'esprit humain cherche une ''^«•nie nouvelle de la vérité absolue , en passant par les ex-

trèmes de trois systèmes erronés, mais qu*il y arrive , parce qu'à un certain moment de sa course laborieuse , la nouvelle forme de la vérité absolue lui apparaît. Ces trois systèmes n'étaient donc pas pour eux-mêmes et sans but ultérieur ; ils étaient pour que la synthèse ou la religion vint un jour se mettre à leur place (4 ).

§xix.

De ridée même de réclectisme comme moyen d'arriver À la vénlé.

L'éclectisme système, consistant dans la constatation de quatre systèmes divergents nécessaires, est une si énorme absurdité, que ni M. Cousin ni ses élèves n'ont pu s'y tenir. Aussi n'est-ce réellement pas à ti ire de système , mais plutôt à titre de méthode, que Ton a répété le mot d'éclectisme après M. Cousin. Lui-même , en 4829, après ses Préfaces et ses Cùurê , en est venu à déserter l'idée de système pour définir l'éclectisme une sorte de tentative empirique d'accommodement entre des idées diverses. « Qu'est-ce que l'éclectisme ? » dit-11 en tête du Manuel de Tennemann ; c'est ne repousser

(i) Cette vérité, que la philosophie proprement dite est an acheminement vers la religion , qu'elle ne détruit pas unit|uemeut pour détruire, mais pour fonder, commence à èlre bien comprise. Nous Tenons de lire une thèse remarquable d'un jeune et Mvanl profesleur, M. E. Tacherot, où elle est soutenue avec une grande conviction et un rare talent: « Erret giavissime, dit M. Yarherot, qui » putet duas farullales in hoc indefîoitn labure eminere, unam quim dem philosophiam quœ ruinas faoiat stragesque, alteram vero re- M lîgionem quœ reparet ac aedifîcet monumenia; ratio una semper » eademque nunc rerum molem ac ordinem vi analylica dissolvit , • nunc dispersa mcmbra soientiœ synthetica recoll*git , inque corpus » bene informatum redigit. {De rationis auctoritate tum in se ^ tum M secundum S, Anselmum co n sidéra ta ; Cnen, i836. )

2tô DR L'ÉCLKCTISAIË.

» aucun système , et n^en accepter aucun en entier ; négliger M ceci y prendre cela , ciioisir dans tout ce qui parait vrai et » l>on , et par conséquent durable. Il est évident que chacun » des systèmes que nous ont légués les dix-septième et dix- >' huitième siècles ( systèmes aussi anciens que la philosophie » et inhérents à Tesprit humain ) n'est pas absolument faux» » puisqu'il a pu être ; mais il est de toute évidence aussi que » nul de ces systèmes n'est absolument vrai , puisqu'il a cessé » d'être , à rencontre de la vérité absolue, qui , si elle parais- » sait, éclairerait, rallierait, soumettrait toutes les intelligenh ces. » Voilà donc, en 1829, M. Cousin qui reconnaît qu'il y a une vérité qui pourrait rallier les intelligences. Que devient, je le demande, son système de la nécessité absolue des quatre systèmes?

Considéré comme méthode , l'éclectisme ne supporte pas l'examen. Car pour choisir entre plusieurs systèmes , il faut avoir un motif de choisir , c'est-à-dire qu'il faut savoir d'une certaine façon ce que l'on cherche. M. Cousin lui-même a reconnu quelque part cette vérité : « Pour recueillir et réunir » les vérités éparses dans les différents systèmes , dit-il ( Pré- >» face de 1826 ) , il faut d'abord les séparer des erreurs aux- M quelles elles sont mêlées ; or pour cela il faut savoir les » discerner et les reconnaître ; mais pour reconnaître que telle » opinion est vraie ou fausse, il faut savoir soi-même où est » l'erreur , et où est la vérité ; il faut donc être ou se croire » déjà en possession de la vérité, et il faut avoir un système » pour juger tous les systèmes. L'éclectisme suppose un sys- » tème déjà formé , qu'il enrichit et qu'il éclaire encore. • ]\lalheureusement pour réclectisme de M. Cousin , son syst'me consistant dans la nécessité de l'existence et du développement de plus en plus large de quatre systèmes inconciliables puisqu'ils sont nécessaires , il s'ensuit que IVf . Cousin est vraiment incompréhensible lorsqu'il parle de conciliation catre les systèmes !

Qu'est-il donc résulté de tant de contradictions? C'est que le public n'a entendu par éclectisme qu'une disposition à accepter indifféremment toutes sortes d'opinions. « L'éclectisme, » dit un disciple de cette école , s'applique aussi au goût tant

» physique qa*esthétiqae. Un gastronome qui , acceptant les » jonissances de quelqae part qu'elles lui viennent, ne dédaigne » pas un mets par la seule raison qu'au lieu d*être un produit D de la cuisine française , il appartient à la cuisine anglaise , » italienne , espagnole , mérite la qualification d*éclectique , » aassi bien que le littérateur qui , sachant bien qu'aucune » nation n'a le monopole du génie des lettres ou des arts , et » que les formes de la beauté peuvent varier, admet des gen- » tes divers , Shakspeare et Corneille , Racine et Schiller , » Voltaire et Milton, à condition seulement que ces genres » soient raisonnables et dignes dlntérêt. On connaît le char- » mant dessin de Gharlet qui exprime ainsi cette idée : Déjeu- 1» ncns avec le cîassiqm et soupons avec le romantique : il »ya d'excellents morceaux à manger dans les deux écoles, » ( Encyclopédie des gens du monde, ) »

Je ne connais pas , en effet , une meilleure définition de Téclectisme.

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