‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 21 sur 35 · S XXI · texte numérisé non relu

S XXI

Goncluflon.

Yauvenargucs, ce Pascal du dix-huitièmc Hl^clc, qui, commr Pascal, mourut si Jeune , a ldgu(^ à Tuvenir cette formuh^ : /^^ grandes pengéeâ viennent du cœur» Ce mot est si beau et Ni profond qu*il est, suivant nous, la clef de la plilloMoptile. Vingt siècles avant Yauvenargues , Platon avait exprima la môme vérité, d'une façon plus sublime encore , en disant : Dieu nout a donné deux ailée pour noue élever à lui, l'amour et la raieon» Et entre Platon et Vauvenargues, Jésus, certes, m fit pas rétrograder riiumanité parce qu'il exalta l*aniour.

Ils sont donc bien aveugles les liommes qui nous disent aujourd'hui qu'il ne s'agit plus de cœur, d'amour, de charité, de sentiment, mais seulement d'intelligence; que la prédication de la charité put convenir autrefois, mais que les temps ont bien changé et que le monde aujourd'hui appartient à Tintel- Hgence. Ils sont aveugles, dis-Je , et ne se montrent pas euxmêmes les plus intelligents des hommes ; car ce machiavélisme philosophique , cette apologie de la tête aux dépens du ca^ur et des entrailles, qu'ils nous prêchent aujourd'liui sans aucune pudeur, est tout simplement une absurdité. Kst-ce que sous la pensée il n'y a pas toujours un sentiment bon ou mauvais qui meut la pensée ? Est-ce que le sentiment n'est pas la cause de la pensée ? Est-ce que la connaissance n'est pas la forme du sentiment? Le sentiment et la pensée sont donc harmoniquement liés et pour ainsi dire identiques ; car l'un est le germe de l'autre. Tant vaut le sentiment, tant vaut la pensée. Les grandes pensées viennent du cœur.

Cest cette vérité que M. Cousin a méconnue; mais ayant méconnu cette vérité, il se trouve avoir méconnu toutes les vérités, parce que cette vérité est ^i capitale qu'elle est pour ainsi dire au centre de tout et l'axe même de la nature humaine.

«flf

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Il est aisé de Toir en effet qae toutes les erreurs de M. Gonsin ne sont qoe la soite et la re|)rodaction de cette erreur fondamentale ; que cette lacune du sentiment se retrouve dans ce qu'il appelle sa méthode, sa psychologie, son ontologie, sa notion de la philosophie , son histoire de la philosophie , et finalement son éclectisme.

|o M. Cousin a méconnu le sentiment dans la pensée , et de là son erreur sur la méthode. Ne faisant pas acception du sentiment , que devenait pour lui la philosophie? Une matière de connaissance ; pas autre chose. Voilà donc exclus de la vie du mot tout ce qui participe de Tamour et de la charité. La philosophie se réduit i connaître : elle est analogue à la géométrie et à la physique ; c'est une science d'observation. Le philosophe de M. Cousin est un être égoïste qui regarde le monde moral comme un géomètre considère des lignes et un physicien des corps. Mais un tel être , hors de la géométrie et de la physique , est nécessairement aveugle. Car nous ne regardons dans nos semblables qu'avec le cœur, le sentiment , et nous ne regardons égalemenl en Dieu, si je puis parier ainsi ,^qu^avec le cœur, avec le sentiment Le philosophe de M. Cousin est doue privé à la fois de la communion des hommes et du sentiment divin. Il n*a ni patrie ^ ni tradition , ni famille ; il est sans ancêtres et sans postérité. L'humanité n'existe pas pour lui ; et quant à Dieu , s'il en parle , c'est uniquement à titre de cause première : car autrement comment en parlerait-il , ne le sentant réellement ni en lui-même ni dans l'humanité? Où mène une telle philosophie ? Partie de Tégoïsme , elle aboutit à Tégoîsme. Indifférente à tout dans son germe et à son origine, elle reste indifférente à tout dans son résultat et à sa conclusion. Je défie avec une telle méthode de trouver un seul principe de sociabilité , de fonder le droit , la politique sur quelque fondement raisonnable. L'humani é passée , de même que la société vivante , ne sont pour cette philosophie sans cœur que des faits dont elle n'a pas la clef. Elle les voit objectivement comme elle voit le monde de l'espace ; mais ce n'est pas là les comprendre. Les comprendre , c'est les comprendre subjectivement. M. Cousin définit sa méthode « une philosophie qui , ne se w propulsant d'autre tâche que celle de comprendre les choses,

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» accote, explique et respecte tout. {Préface de 1826.) » Non, cette philosophie indifférente ne comprend rien , n'explique rien, et elle n'accepte tout que par impuissance. Elle s'est mise du premier coup hors de la vie du mot et du nous; elle est hors de Thumanité, elle n'est pas et ne peut pas être cause dans rhumanité; elle ne saurait jouer d'autre rôle auprès des forces qui triomphent provisoirement dans le monde que celui d'un parasite , d'un flatteur, et d'un esclave.

2® En psychologie , M. Cousin , pour avoir méconnu le sentUnent, était évidemment frappé d'un aveuglement radical. Car s'il est vrai, comme je crois l'avoir démontré , que tout le travail métaphysique des trois derniers siècles aboutit à cette formule que le moi dans sa manifestation est triple , c'est-àdire que nous sommes toujours et à la fois sensation., sentiment, connaissance , il s'ensuit évidemment que méconnaître le sentiment dans la pensée, c'est méconnaître au premier chef la vérité même. Les théologiens, sous le langage desquels se caclie au fond la plus savante et la plus profonde des psychologies, nommaient péché contre le Saint-Esprit cette absence du sentiment; et c'était là, disaient-ils, le plus énorme des péchés de rintelligence. Ils avaient raison. Comment, méconnaissant l'amour, le sentiment, la charité , c'est-à-dire le lien éternel qui unit , sous tous les aspects , le moi au non-moi , et qui f engendré de leur union , les reproduit éternellement l'un et l'autre ; comment, dis-je, méconnaissant ce troisième terme qui est à la fois cause et effet , source de la vie et résultat de la vie , pourrait-on comprendre quelque chose à la science de la vie? Aussi je crois avoir démontré amplement ( 1 ) que tout ce que M. Cousin a écrit sur la psychologie est un tissu d'erreurs et de contradictions.

5® Egaré sur la psychologie , M. Cousin ne pouvait manquer de s'égarer sur l'ontologie ; car l'ontologie n'est, comme Je l'ai déjà dit, que cette psychologie supérieure , qu'il faut soigneusement distinguer de l'analyse de nos facultés ou de la psychologie proprement dite. Dans l'ontologie , il s'agit tou-

(i) Dans l'srticle Condillac de X Encyclopédie Nouvelle^ dani r«rticlv Conscience^ et dam lu présent écrit.

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jours de la \ie et de la vie du moi; car, quoiqu'il s'agisse de Dieu et de la nature, c'est toujours du mot qu'il s'agit Dieu , dit la Bible , a créé l'homme à son image. Et comme c'est lui aussi qui a créé ou plutôt qui crée éternellement le monde , son image se retrouve aussi dans la nature. Psychologie et ontologie sont donc , à un certain point de vue, identiques. Aussi est-il vrai de dire , comme je l'ai soutenu plus haut , que le sentiment philosophique peut aussi bien et peut-être mieux prendre racine dans les hautes questions de la métaphysique que dans Tétude prolongée de nous-méme. Quoi qu'il en soit, il est certain que toute erreur considérable en psychologie se répétera infailliblement en ontologie. Celui qui a méconnu Dieu dans son image , l'homme , se trouve par là nécessairement méconnaître Dieu et la nature, cette autre représentation de Dieu. Or, si la vie du moi se compose de trois termes unis et indivisibles, et si un terme sur trois , un terme aussi essentiel que le sentiment , qui est la clef même de la vie puisqu'il précède tout phénomène et qu'il en résulte , qu'il est le rapport en un mot ; si un pareil terme , dis-je , vous manque , comment pourrez-vous faire sainement de Tontologie? Là plus que jamais il s'agit de la vie en mouvement , de la dynamique de Télre; là donc la notion du sentiment, ressort éternel de la vie , est plus nécessaire que jamais. Psychologue , vous pouviez faire, indépendamment du sentiment, quelques bonnes observations expérimentales sur les facultés de Tesprit : ontologisle, vous ne pouvez raisonner de rien sans le sentiment. Vous pouvez faire de la logique, que vous appellerez de l'ontologie et qui n'en sera pas ; voilà tout ce qui vous est permis. Vous pourrez même rencontrer, dans certaines formules de logique , une apparence et comme une ombre de la vérité , semblable à l'ombre qui révèle à la fois nos corps et la lumière qui nous éclaire , mais qui n'est cependant qu'ombre et obscurité. C'est ce qui est arrivé à M. Cousin , avec sa formule du uni, de Finfini, et de leur rapport; il n'a produit en cela qu'une formule logique , une sorte de machine à raisonner de tout avec une apparence de profondeur, mais sans lumière , sans vie, sans qu'il en résulte aucun effet moral et religieux. Aussi a-t-il été obligé de baisser pavillon , non seulement devant le

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Christianisme , mais devant les prêtres , et de reconnaître que son explication par l'absolu n'était pratiquement bonne à rien. Singulier représentant de la philosophie , qui, d'un côté, pro* clame le triomphe de sa science, et d'un autre côté la renie; qui voudrait bien porter la philosophie au Panthéon , mais qui en route prend peur et la jette tout doucement aux gémonies; qui souffle le chaud et le froid, qui dit le pour et le contre , qui triche au jeu pour ainsi dire. Eh! si vous avez la formule de l'être , comme vous le dites , à quoi bon ce respect hypocrite pour le Christianisme , et pourquoi voulez-vous laisser la superstition et l'idolâtrie régner sur la terre ? Si vous avez cette formule, vous avez par là même une religion ; et si vous avez une religion , c'est une lâcheté que de renier cette religion devant les prêtres des autres religions, même quand vous ne la renieriez pas par intérêt , par politique, pour ne pas être inquiété et faire votre chemin dans le monde. « La philosophie , » dit à cela M. Cousin , est patiente : elle sait comment les » choses se sont passées dans les générations antérieures , et » elle est pleine de confiance dans l'avenir : heureuse de voir » les masses, le peuple, c'est-à-dire le genre humain tout en- » tier, entre les bras du Christianisme , elle se contente de lui » tendre doucement la main , et de l'aidera s'élever plus haut » encore. {Cours de 4828. ) » Ah! vous êtes trop patient en vérité! patient jusqu'à cacher la lumière sous le boisseau! C'est pour le peuple, vraiment , que vous prenez tant de soin? J'aurais cru, moi, que c'était pour ceux qu'Homère appelle les pasteurs du peuple , et qui tondent et mangent quelquefois leur troupeau. Ceux-là disent qu'il faut une religion au peuple afin de le museler : vous me paraissez dire de même. « Il y aura toujours des masses dans l'espèce humaine , dit » M. Cousin; il ne faut pas s'appliquer à les décomposer et les » dissoudre d'avance. La philosophie est dans les masses sous » la forme naïve, profonde, admirable de la religion et du culte. » Le Christianisme, c'est la philosophie du peuple. (Ibid,) » Ainsi donc deux doctrines, la doctrine ésotériquepour M. Cousin et les classes supérieures de la société auxquelles M. Cousin communique sa parole, et le Christianisme pour le peuple. Ah ! c'est là de l'hypocrisie! Le temps des doctrines ésoiéri-

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qoes est passé. Jésos ii*a pas eu de doctrine ésotérique , et la lainière est à tout le monde. Vous tous êtes ?anté quelquefois d*étre sorti du peuple : c*est pour cela apparemment qu'arrivé à comprendre , tous ne voulez pas que le peuple comprenne, et que vous tirez Féchelle derrière vous, content d'être enfermé dans le sanctuaire de rintelligence avec quelques privilégiés! Mais tout ce que vous dites, est-ce vrai? Est-il vrai que le genre humain tout entier soit dans les bras du Gbristiattismey quand sur un milliard d'bommes on ne compte pas deux cent millions de cbrétiens? Et puis, est-ce que le Christianisme n'est pas décomposé ? Est-ce que cette décomposition ne s'active pas tous les jours? Est-ce qu'après la renaissance n'est pas venu le protestantisme , après le protestantisme l'incrédulité? Est-ce que vous n'êtes pas vous-même la preuve du triomphe de l'incrédulité sur le Christianisme? Car ne vous déclarezvous pas incrédule dans ces paroles mêmes où voos enseignez le respect hypocrite des croyances populaires? Voilà une lielle nation que celle que vous imaginez et que vous voulez faire, oà d'un côté les aristocrates ne croiront pas au Christianisme et seront philosophes, tandis que le peuple sera croyant. Une telle situation est aussi immorale qu'impossible. En fait , ditesmoi si le peuple en France est catholique , s'il est chrétien ; et la jeunesse que vous formez sera-t-elle chrétienne? Elle sera simplement démoralisée. Le peuple n'a plus de religion; deux siècles d'incrédulité ont versé leurs enseignements des rangs de l'aristocratie et des marches du trône jusque dans les derniers rangs du peuple. Mais le peuple tout entier, grands et petits, a besoin de religion : si vous avez une vérité religieuse, venez-lui donc en aide. Ne voyez-vous pas que l'hypocrisie que vous enseignez est la destruction même de toute religion? Qui voudra croire quand on saura que les gens supérieurs comme vous ne croient pas et ont droit de ne pas croire? Mais pourquoi réfuter de pareilles clioses? Tout cela , c'est du mensonge. La vérité, c'est que la formule du fini, de l'infini, et de leur rapport , n'a de valeur que comme formule de logique , dans le sens où l'inventa Ramus; que M. Cousin l'a bien senti, et que n'osant proposer sérieusement cette formule comme la m(^taphysiquc de la morale , parce qu'il aurait fait éclater de

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rire tout le monde , il s*est bien vu forcé de rendre les armes au Christianisme. Mais il fallait le faire avec noblesse , et dire hautement : Ma philosophie ne me conduit qu*à des abstractions logiques ; or, de telles abstractions ne peuvent servir de guide à la vie morale ; la religion est donc quelque chose que je ne comprends pas , quelque chose au-dessus de ma philosophie. Mais , au lieu de cela , traiter la religion de pur symbolisme , et prétendre qu'on possède le fond de Tidée que cachent ces symboles , quand on sent bien soi-tnême que Tidée que Ton met en avant est une formule privée de vie , c'est manquer à la fois au Christianisme et à la philosophie. D'où Yient que M. Cousin n*a pas trouvé un principe de métaphysique capable de nous servir de phare dans la vie? £t d'où vient que y ne l'ayant pas trouvé , il n'a pas reconnu franchement qu'il ne l'avait pas trouvé , mais a pu s'abuser au point de croire qu'une proposition où il n'y a pas une étincelle du feu divin de la charité était identique avec le Christianisme , inspiré par l'amour de Dieu et des hommes? Cette impuissance et cette illusion proviennent toujours de la même source , de ce que la méthode de M. Cousin ne connaît pas et n'admet pas le sentiment.

4<» La même lacune du sentiment a fait errer M. Cousin dans l'histoire de la philosophie. Cette histoire présentait un grand nombre de systèmes et de tendances diverses. Il s'agissait de rattacher ces tendances, ces systèmes à quelque chose, de les comprendre, et de les faire aboutir. Au lieu de cela , faute de sentiment , M. Cousin s'est mis à la suite de tous ces systèmes ; il en a proclamé la légitimité , voilà tout ce qu'il a su faire ; il n'en a embrassé aucun, et les a tous admis : c'està-dire qu'il est arrivé à rien , au néant , au chaos , à la confusion, à l'absurde. Tout ce qu'il a pu faire, en effet, c'a été de les grouper comme un naturaliste groupe des animaux en genres et en espèces. Son esprit n'a pas été plus loin , toujours faute de celte aile que Platon appeUe le sentiment. 11 n^a pas vu d'autre but à la philosophie que de tirer des différents pays et de rapprocher tous les systèmes analogues ; de mettre ensemble tous les systèmes sensualistes de la France, de TAlIcmagiie, de l'Angleterre, puis les systèmes idéalistes»

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puis les systèmes sceptiques, puis les systèmes mystiques, et d*avoir ainsi (ce sont ses propres termes) « quatre grandes » et riches écoles qui se balancent toutes les quatre sur le » théâtre élevé de la philosophie européenne, qui toutes les » quatre se recommandent par des services et des titres di- » vers , mais à peu près égaux , et présentent à l'impartiale » postérité des noms à ^peu près aussi célèbres les uns que » les autres. {Cours de 1829, tom. II.) » Voilà un beau chefd*œuvre , et l'humanité est bien avancée sachant qu^il y a en ce moment des sensualistes, des spiritualistes, des mystiques, et des sceptiques ; et que ces quatre systèmes forment quatre grandes et riches écoles, où Ton trouve des mérites et des titres à peu près égaux et des noms à peu près également célèbres. Il s'agit bien, ma foi, de célébrité! La philosophie est- elle donc un spectacle , les philosophes sont-ils uniquement bons à regarder comme des athlètes ou des joueurs de quilles? Qui ne sent, dans cette prétendue classification, Tabsence du sentiment et de Tintelligence subjective ? 11 s^agissait de savoir pourquoi il y a aujourd'hui des sceptiques, et quelle œuvre ils accomplissent ; il s'agissait de savoir qui a raison du matérialisme ou du spiritualisme; il s'agissait de comprimer le mysticisme, en lui montrant les causes de ses égarements. Il s'agissait de la vérité , en un mot. Il s'agissait de la religion et de la moralité humaine. L'homme de notre temps, troublé jusqu'au fond de son être, demande ce qu'il faut croire ; il crie en grâce qu'on lui explique pourquoi, après Descartes , Locke et Condillac , pourquoi Spinoza et Malebranche, pourquoi Hume, Berkeley, Leibnitz et Kant, pourquoi Swedenborg et Baader ; il s'effraie de voir les folies de l'illuminisme répondre aux abjectes orgies du matérialisme ; il demande le mot des trois derniers siècles, la fin de ces tendances , de ces luttes , de ces systèmes contradictoires. Mais si vous ne pouvez pas lui dire ce dernier mot , lui indiquer cette fin des idées après laquelle il aspire , ne lui ôtez pas du moins l'espoir que la vérité existe virtuellement et se manifestera un jour. Car cette espérance est vraiment tout ce qui reste à celui qui cherche le beau cl le vrai, et qui se sent accablé du poids de tant de systèmes contraires. Hé bien , c'est

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précisément cette dernière planche de salut , cette dernière ombre d'espérance que M. Cousin nous enlève de sang-froid et de gaieté de cœur. A la plainte universelle qui s'exhale du sein de notre époque, M. Cousin répond en régularisant, immobilisant , éternisant la lutte des systèmes. Il ne voit là , quant à lui , que des couronnes pour les penseurs. Le sentiment étant pour lui lettre close, à la plainte du sentiment qui se trouble de voir aux prises matérialisme , spiritualisme , mysticisme, et scepticisme, M. Cousin répond parla constatation de ces systèmes, qu'il déclare irréductibles. Ce spectacle Tench an te , tant de célébrités le charment; ne lui en demandez pas davantage. Il classe les systèmes comme un naturaliste; il s'extasie sur les noms célèbres comme un rhéteur. Et pour qu'il ne restât aucune issue par où s'échappât l'espérance , M. Cousin a conclu hardiment du présent au passé. C'est là-dessus , en effet , c'est sur le spectacle de notre temps , et non pas l'histoire à la main , qu'il a résumé toute l'histoire de la philosophie par cet aphorisme, que l'esprit humain à toutes les époques produit invariablement et nécessairement quatre systèmes qui se détruisent et se combattent , et dont l'un , le scepticisme , nie tous les autres. Mais n'est-il pas évident que , si cela est, le scepticisme seul a raison , et que M. Cousin est fou de ne pas se proclamer sceptique ?

5" Il est sceptique en effet , et jamais en vérité on ne le fut davantage. Seulement il n'ose pas le dire ; en quoi il a vraiment tort , car il faut toujours paraître ce qu'on est. Mais, réduit à l'impuissance de comprendre la raison des divçrses philosophies, il a fait de cette impuissance même un système, et il a appelé cela éclectisme. Dans sa bouche, ce mot équivaut donc à cette proposition : Il y a fatalement quatre systèmes de philosophie qui comprennent tous les systèmes , et qui sont également légitimes , savoir : le matérialisme , le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme; prenez celui que vous voudrez , et ne m'en demandez pas davantage. A-t-on jamais vu pareille offense au sentiment que chacun de nous porte gravé dans son cœur, que la vérité existe , et que si nous ne la possédons pas bien, c'est que nous sonmies pleins d'imperfec-

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tions et enveloppés de ténèbres, mais que nous ne devons pas moins la chercher avec ardear ? D'ailleors , B*esl-îl pas évident, encore une fois, que si ces quatre systèmes sont nécessaires, s'ils répondent à une nécessité absolue de notre nature, il n^y en a qu'un dès lors qui soit raisonnable, le sceptieisme? ou plutôt qu'il faut jeter au feu tous les livres de philosqrfiie, et dire : Buvons et mangeons, le reste ne vaut pas la pdne qu'on s'en occupe ; la philosophie se réduit en définitive à se procurer de Targent, des honneurs, et des facilités pour bien vivre ? Cela est évident, incontestable, clair comme la lumière du jour. Mais le mot éclectisme a sauvé , pour les esprits superficiels, Tabsurdité de cette proposition finale de la philosophie de M. Cousin. On s'imagine qu'il s'agit de concilier ces divers systèmes , et d'en tirer un qui soit la vérité. Les disciples de M. Cousin se sont laissés prendre à ce mot; ils l'ont fait circuler dans le sens d'une sage impartialité , d'une conciliation raisonnable entre des idées exclusives et des passions aveugles. M. Cousin lui-même s'est prêté à cette illusion, et, après avoir appelé l'éclectisme un système , il eu a fait une méthode. Il a donc annoncé qu'il s'agissait de concilier « Reid B et Condillac, Hume et Berkeley. {Préface de la traduction de » Tennemann J829.) »Maisoù a-t-il effectué cette conciliation? Qui avez-vous écleclisé , je vous le demande ? Qui avez-voos concilié? Où sont les ennemis que vous avez mis d accord? Où sont les plaideurs que vous avez renvoyés dos à dos et bien jugés hors de votre tribunal? Voilà vingt ans que vous avez proféré ce root magique éclectisme. Quel symbole de philosophie avez-vous trouvé qui concilie toutes les grandes choses et tous les grands hommes qui demandent à être conciliés ? M. Cousin n'a rien éclectisé. Je défie qu'on me montre le résultat de son éclectisme. La chose d'ailleurs est évidente d'elle-même. Si M. Cousin avait éclectisé quelque chose, si sou système, devenu une méthode, avait produit quelque fruit , ce seraient ces vérités mêmes qui seraient son système; il nous les montrerait avec orgueil, et dirait : Voilà ce que }'ai découvert. Il n'appellerait pas aloi*s l'éclectisme un système, mais une méthode, et nous aurions de sa façon une suite de propositions dogmatiques qui seraient réelle-

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ment sa philosophie. Au surplus , j*en ai fait plus haut la remarque , on ne sait , en vérité , comment M. Cousin rai* sonne. Il soutient d'un cdté , et il a employé en partie ses Coun de 4828 et de 1829 à prouver que Texistence de quatre systèmes était une vérité adéquate à la nature même de Tesprit humain. Et d'un autre côté, il se proposait, en cette même année 1829, de concilier « Keid et Condillac, Hume et Berkeley,» c'est-à-Klire précisément les quatre systèmes nécessaires. Mais si, par hasard , il Teât effectuée, cette concUiaticm, les quatre systèmes nécessaires se trouveraient donc n'être pas nécessaires. La proposition fondamentale de Yéclectiime-systéme aurait été renversée dès le premier pas par Véclectigmeméthode. Heureusement pour la proposition fondamentale de réclectfsme-systèn>e, M. Cousin n'a rien éclectîsé ; et en effet la chose lui eût été difficile. Comment raurait-U pu, éliminant toujours, comme il le fait, le sentiment? Comment éclectiser des idées quand on ne fait aucune acception du sentiment cadié sous ces idées? Des idées sont des prc^sitions, des oui ou des non ; il est impossible de couper en deux un oui on un non, pour Téclectiser av«c la moitié d'un autre oui ou d'un autre non. C'est avec le sentiment caché sous les idées qu'on peut rédlement faire de Téclectisme , c'est-à-dire de la synthèse. C^est ^n brisant les formes dans lesquelles le sentiment s'est enfermé qu'on peut lui rendre la liberté et lui faire de nouveau revêtir la forme d'une idée. £t c'est en nous-même , c'est dans notre cœur que se passe le mystère qui, de deux idées antérieurement émises, fait surgir une troisième idée, laquelle n'est ni l'une ni l'autre, ni une partie de l'une accouplée à une partie de l'autre , et qui cependant les comprend toutes les deux , et nous les rend toutes les deux; mystère semblable à celui de la génération, qui de deux êtres engendre un troisième. Il faut donc le cœur, l'amour, la charité, le sentiment, pour une pareille œuvre , la synthèse; et la philosophie de M. Cousin, par son exclusion du sentiment, le réduisait encore sur ce point à l'impuissance.

Notre tâche est remplie. Nous nous étions proposé d'examiner sérieusement un faux système qui, suivant nous, a

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de funestes conséquences. Noos Pavons feit : méthode, psychologie, ontologie, idée de Dieu et de rhumanité, idée de la nature , idée de la philosophie et de son histoire, nous avons passé au creuset toutes les assertions de Féclectisme , et toutes se sont trouvées fausses et contradictoires entre elles. Que reste-t-il donc à Téclectisme pour être ce qu'il prétend être, la philosophie de notre époque, la philosophie du dixneuvième siècle, la philosophie de la France? J'avoue que je ne vois pas sur quoi l'inventeur de l'éclectisme pourrait aujourd'hui fonder de telles prétentions, à moins qu'il ne nous réponde encore par l'argument du monde présent, du désordre actuel , et qu'U ne nous dise ce qu'il a déjà dit : Quoi! ne voyez-vous pas bien que le monde présent ressemble beaucoup à mon éclectisme ? A notre tour nous répondrions : « La philosophie est patiente : elle sait comment » les choses se sont passées dans les générations antérieures, » et elle est pleine de confiance dans l'avenir. » Seulement , pour que cet avenir vienne , il faut le désirer et le pressentir. Que ceux qui sont si satisfaits du quart d'heure présent s'en repaissent. Quant à nous, ce présent n'a rien qui nous agrée. Laissons donc les morts enten-er leurs morts, comme disait Jésus; et tournons notre pensée vers la cité future, comme disait S. Paul : Non manentem hahemus hic civitalem , sed futuram inquirimus.

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