PREMIER ARTICLE
M. Jouffroy n'a jamais publié aucun traité dogmatique de quelque étendue sur Tensemble de la philosophie , et il commence par des Mélanges. Ces fragments roulent sur toutes sortes de questions différentes, et au premier abord on ne saisit pas leur affinité. L'auteur, dans une introduction, aurait pu montrer l'harmonie qui les enchaîne , les rapporter à quelques principes , à quelques vérités fondamentales. C'est un soin qu'il n'a pas pris. Cela rend l'œuvre de la critique plus difficile. Nous commencerons donc par dire quelle espèce de lien nous concevons entre tous ces morceaux , et ensuite nous prendrons isolément les plus importants pour les examiner.
Ce premier article sera uniquement consacré à faire connaître la méthode de M. Jouffroy, son principe de certitude , et les résultats généraux où cette méthode et ce principe l'ont conduit.
Influence de l'École normale sur M. Jouffroy.
La nature ou plutôt Thabitude de l'esprit philosophique de M. Jouffroy est une émanation de TÉcole normale ; c^est à cette école qu'il faut remonter, si Ton veut se rendre compte de sa manière de philosopher et avoir le secret de son développement
[Pour ne pas nous répéter, nous supprimons dans cette réimpression ce que nous disions ici de l'influence désastreuse que la réaction anti-philosophique de l'Empire exerça sur l'École normale à l'époque de sa fondation. De cette école officielle et réactionnaire sortirent» non des philosophes, mais des psychologues, des savants sans tradition et sans but, étrangers à l'esprit éman-^ cipateur du dix-huitième siècle, et pour qui la révolution française n'était pas plus que tout autre événement historique. Des esprits ainsi formés devaient produire l'éclectisme. Voy. cette idée exposée pag. 62-70 de ce volume.]
Principe de certitude de M. Jouffroy.
Tout concentré qu'il fût dans Tétude spéciale de la psychologie , M. Jouffroy ne put s'empêcher de jeter un regard sur le cadre général et les bases mêmes de la philosophie. Dès le d(^part , il avait pris en un certain dédain les courses aventureuses et les changements de route de son ancien maître ( M. Cousin ) , ses oscillations perpétuelles, ses étonnants paradoxes, remplacés bientôt par de plus étonnants encore; et lui, calme et méditatif, il chercha un principe de certitude, un critérium de vérité, qui pût servir de pierre de touche aux
divagations des métapliysiciens transcendentaux. Il trouva , chez ies Écossais , et mit en lumière ce qu'il appelle le sens commun; mais il prit ce principe plutôt en psychologue qu'en philosophe. Ce sens commun qu'il voulut mettre à la mode n'est autre chose que le consensus universel, invoqué de tout temps dans les écoles. Malheureusement M. Jouffroy, n'ayant jamais débattu la question sur le terrain élevé où l'école théologique Fa placée dès long-temps, n'a pu donner à son principe et à son idée une valeur philosophique. Vers le même temps que M. Jouffroy parlait de sens commun, M. de Lamennais s'emparait du même principe sous le nom d'autorité; et, relevant le drapeau catholique au nom du consentement universel du genre humain, de la raison générale de l'humanité, il battait en brèche le rationalisme, et jetait les bases d'une fausse mais vaste et spécieuse théorie. Mais tel est le vague où M. Jouffroy a laissé son idée du sens commun comme critérium de certitude, qu'il a pu être à la ibis ralionaliste avoué et partir de cet axiome , et que luimême n'a jamais paru se douter de l'affinité de son principe , à peine élaboré il est vrai , avec le principe fondamental de l'école catholique. Jamais, d'ailleurs, il n'a essayé de faire usage de ce principe pour décider aucune des grandes questions de la religion ou de la philosophie ; et dans l'état de vague incertitude et de demi-jour obscur où il l'a présenté , il ee l'a jamais regardé que comme une espèce de contrôle pour vérifier, confirmer ou rejeter ce qui aurait été avancé par les philosophes, et principakment sous le rapport de l'idéologie. Mais, même pour cet usage, on peut trouver avec justice que M. Jouffroy aurait dû mieux préciser et mieux formuler ce qu'il entend par le sens commun.
§in.
De robservation des faits de conscience.
Continuant ses études psychologiques, M. Jouffroy sentit le besoin de donner à ces sortes de recherches le même crédit
rju^il voyait accorder aux sciences qui ont pour objet les phénomènes du monde pliysique; et, dans sa préface d'an ouvrage de Dugald-Stewart, il entreprit de démontrer aux physiciens et aux physiologistes que leur science n^était pas plus assurée que la sienne , puisque la sienne aussi partait de Tobservation , et n'avait pas d'autre méthode que Tobservation.
Il se déclara donc hautement pour Tobservition. Il se rangea dans la catégorie innombrable de tous ceux qui suivent Taphorisme de Bacon : Homo, naturœ minister et tnterpres, de naturœ ordine tantum êcit et potest quantum observaverit ^ nec ampliuê seit aut potest. 11 se mit complètement en dehors de l'ontologie absolue de Descartes et de Spinoza, et il crut donner à la science des faits intellectuels et moraux une base nouvelle et un nouveau lustre.
Il exposa que l'âme pouvait être à la fois sujet et objet , contemplatrice et théâtre de sa propre contemplation. Partant de cette idée que Tâme , par une espèce de sens intime , de Tue immédiate , de pure intelligence , veille constamment en nous pour nous apprendre ce qui s*y passe , il enseigna , ou plutôt indiqua, une sorte d'art nouveau qui lui paraissait être la méthode d'observation des faits de conscience.
Si M. Jouffroy n'avait voulu que pendre la défense des sciences morales, et en particulier de la psychologie, Tintention était excellente, quoiqu'un peu superflue. La vérité d'une science cultivée dans tous les temps par les plus profonds esprits, d'une science qui compte en grand nombre parmi ses fondateurs les mêmes hommes qui ont créé les autres sciences , et en particulier les sciences mathématiques et physiques, n'avait pas besoin, ce me semble, d'être démontrée. Nous ne comprenons guère, quoique cela ait eu lieu de notre temps, qu'on puisse révoquer en doute Tutilité et la certitude des recherches faites sur la nature et les opérations de l'esprit humain. Tout le monde aussi convient que la vraie manière d'étudier l'esprit est d'observer ses opérations et ses mouvements. Si donc M. Jonflroy s'était borné à affirmer que les sciences morales étaient fondées sur l'observation , et à ce litre méritaient la même estime que les autres sciences
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natorelles, il eût dit une chose toute simple , il est vrai, mais utile et méritoire, en présence de Tespèce de fayeur exclusive dont le matérialisme et le genre d'observations qu'il comporte jouissaient à cette époque, liais au lieu d'exposer et d'analyser les divers moyens d'observation employés par tons les métaphysiciens, M. Jouffroy ne s'attacha qu'à mettre en relief la méthode particulière d'observation qu'il crut avoir découverte; et il eut besoin de tout son art de style pour cacher ce qu'il y avait d'évidemment chimérique dans cette prétendue méthode d'observation. Je le répète, l'assertion que la science psychologique est fondée sur l'observation est simple et incontestable ; mais soutenir qu'il existe deux sortes d'observations radicalement différentes , essentiellement distitrctes , et d'égale importance ; l'une uniquement destinée à l'étude des phénomènes matériels, l'autre uniquement destinée à l'étude des phénomènes intellectuels; l'une se faisant avec l'unité de notre être, avec l'âme et le corps unis et combinés (dans l'hypothèse de deux substances), l'autre avec Fâme seulement , qui se trouve , on ne sait comment , douée de la même virtualité que lorsqu'elle est unie au corps, qui n'a plus d'organes, et qui cependant opère comme si elle en avait, voilà la chimère, l'illusion, et le sophisme fondamental que M. Jouffroy présenta comme la base de la certitude des sciences morales et intellectuelles. Voilà ce qui était nouveau, en effet, car jamais aucun des grands hommes qui ont fondé et cultivé la science des opérations de l'esprit ne s'en était donté.
Il y a plus ; tous ceux qui s'étaient occupés de cette question avaient pensé que, par une nécessité invincible, l'esprit humain peut observer directement tous les phénomènes excepté les siens propres. Locke avait affirmé positivement que l'esprit ne peut instantanément s'observer directement luimême. « Il n'est point , dit-il , de bien sans mélange , et Ten- » tendement, qui nous élève au-dessus de tous les autres n êtres, porte avec soi une marque de faiblesse bien propre à » nous humilier ; car tandis qu'il nous sert à observer et à » connaître toutes les autres choses, il est incapable de s'ob- » server et de se connaître jamais directement lui-même :
» c'est pourquoi il faut de l'art et des soins pour le placer à » une certaine distance, et faire en sorte qu'il devienne ainsi » indirectement l'objet de ses propres contemi^ations. ( En- » tendement humain, liv. II). » Il ne paraît pas que Leibnitz , que l'on n'accusera pas de tendance au matérialisme, ait eu là-dessus une autre opinion que Locke, puisque son disciple Wolf a fait précisément un Traité de psychologie expérimentale y où il s'appuie continuellement de l'expérience et de l'observation , avec la prétention de fonder sur l'observation la connaissance de l'âme et de ses opérations, et dont le premier axiome est que l'esprit ne peut étudier directement ses propres phénomènes , et que ce n'est , pour employer l'expression même de Wolf, que « par des sentiers » coupés de détours que l'on peut parvenir à l'observer et » à le saisir. »
Nous oserons donc affiimer que M. Jouffroy, bien loin d'avoir ramené la science psychologique , et par elle toutes les sciences morales, à la méthode d'observation, les a a« contraire éloignées, autant qu'il était en son pouvoir, de la véritable route , en leur en indiquant une tout-à-fait imaginaire. Aussi sa tentative pour donner crédit et autorité à la psychologie auprès des savants positifs, comme ils se nomment, loin d'avoir un heureux succès, eut le plus fâcheux résultat. Croyant que M. Jouffroy était en cette occasion le véritable représentant des sciences métaphysiques, et en particulier de la psychologie, ils confondirent sa proposition hasardeuse avec la méthode d'observation de tous ceux qui ont cultivé ces sciences , et ils en triomphèrent ( 1 ) .
Les partisans de l'idée de M. Jouffroy ont dit que cette préface était h préface d'une science (2). Nous ne voyons pas les fruits que cette méthode nouvelle d'observation appliquée aux faits de conscience a rapportés jusqu'ici , à moins qu'on ne veuille lui attribuer ce roman sur le sommeil , si
(i) Broiissais, De V irritation et de la folie i Auguste Comte, Cours de philosophie positive.
[i) M. Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix'Ueuvième siècle.
ingénieux, si superficiel, et si faux , que M. Jouffroy a reproduit dans le volume de ses Mélanges , malgré les justes critiques qui l'ont accablé à sa naissance ( I ).
Pour que la méthode d'observation de M. Jouffroy parût vraie , il fallait que Tâme , sans être appliquée à aucun objet, pensât cependant ; et même il fallait qu'elle n'eût pas seulement alors ce que les métaphysiciens ont appelé des pensées imperceptibles, mais qu'elle pensât d'une pensée rélléchissanté. Or le sommeil présente un état d'inaction et d'insensibilité , où l'esprit , bien loin de rétléchir sur ses connaissances , ne sent pas même qu'il existe ; hors le temps des songes , il ne s'aperçoit pas qu'il pense. De plus, l'état dans lequel M. Jouffroy mettait son observateur des faits de conscience ressemblait fort au sommeil. Il fallait donc que le sommeil n'existât pas pour que la méthode de M. Jouffroy ne fût point uoe chimère. 11 sentit l'objection , et n'hésita pas: il affirma que l'âme ne dormait jamais.
Certes jamais paradoxe ne fut plus contraire au sens commun, Locke , qui pourtant n'avait pas érigé le sens commun en jug« suprême des opinions philosophiques, était moins hardi que M. Jouffroy sur ce sujet : quoiqu'il admit deux substances, l'esprit et le corps, il admettait le sommeil. (Entendement humain, Vi'v. II, ch. i ).
Mais de même que M. Jouffroy ne s'était nullement embaâhrassé de l'opinion de Locke sur la nécessité du corps pour
(i) Que ce nous soit une occasion Je rap|)eler la mémoire d'un homm *. dont les travaux sur le sommeil , sur les propriétés merveilleuses de Textase , et sur toute ia partie mii aculeuse des rvligUms , iaissés aujourd'hui dans 1 ombre après avoir été tranchés par la mort la plus cruelle, reparaîtront un jour avec éclat; d'un des plus grands esprits que nous ayons connus , et chez lequel la vertu morale était aussi haute que Tintelligence. Tous ceux qui ont connu Bettratid, tous ceux du moins qui l'ont aimé, auraieut su gré à M. Jouffroy d'indiquer à ses lecteurs que ses conjectures sur le sommeil avaient été combattues par un h«imme si riche de savoir et d'expérience. Les réponses que Bertrand fil aux articles de M. Jouffroy se trouvent daus Taiicieu Globe, tome Y.
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que Tâme pAt penser, il ne s'embarrassa pas davantage des arguments de Locke sar le sommeil (t).
En général, M. Jouffroy et la plupart des psychologues modernes ont traité les plos graves questions sans paraître avoir aucune connaissance des travaux de leurs prédécesseurs. Et cependant on pourrait très légitimement douter que la psychologie soit plus avancée aujourd'hui qu'elle ne Tétait au temps de Nicole et deMalebranche, de Locke et de Leibnitz.
Nous reviendrons en temps et lieu sur les principes de M. Jouffroy en psychologie (2) ; nous ne les discutons pas ici. Encore une fois, nous ne voulons ici que saisir la liaison intime des divers travaux de M. Jouffroy et étudier sa manière de philosopher, liais, pour cet objet même, il était absolument nécessaire d'indiquer son point de départ pgy-
(x) Noos Tenons d'avoir tout récemment rocration d'examiacr las opinions émÎMS par les philosophes et les physiologistes sur le taon' meil. Il résulte de nos recherches que ce n'est pas seulement Técole de Gassendi et de Locke , mais aussi Técole de Leibnili qui a admb uu état « on il ne nous reste absolument ( ce sont les eipressions >• mêmes de Wolf j aucun sentiment de rien. » Nous avons montré comment la fausse dualité de Yâme-pensée et ^u corps-machine, ou, en d'autres termes , de Pâme défiuie cogitatio et do corps défini extension introduite par Descartes, pouvait conduire en effet à l'hypotlièse absurde embrassée par M. Jouffroy. Mais nous avons moutré aussi que Descartes et tous les cartésiens étaient fort éloignés de ce feotiment , puisqu'ils attribuaient la cause du sommeil au corps , et admettaient une modification complète de notre vie spirituelle par l*effft de la modification qu'éprouvait le corps- machine, ne sVxpliqiiant pas d'ailleurs sur ce que devenait alors Vâme-pensée, M. Jouffroy est véritablement le premier qui ait soutenu que « l'esprit, » pendant le sommeil, n'est pas dans un état spécial , mais marche et » se développe absolument comme dans la veille. » Voy. l'article Sommeil de ï Encyclopédie Nouvelle , xxxiii^ livraison.
(^j Nous avons tenu depuis, et trop amplement peut-être, notre promesse. Nous renvoyons en particulier au présent volume, De l'Éclectisme , IK partie , § VI et suiv.
chologiqae ; car nous souteaoïis qae tons ses autres travaux en découlent» et qu'il a porté dans toutes les questions philosoi^iquet qu'il a abordées ses habitudes de psychologue.