IV
Hypothèse psychologique de Bf. Jouffroy.
Or ce point de départ psychologique» ce n'est pas l'hypothèse de deux substances , esprit et corps , comme on l'entendait au dix-septième siècle; comme l'entendait Descartes ( lorsqu'il ne faisait pas de l'ontologie pure ) , plaçant k siège de l'âme dans la glande pinéale, et écrivant en physiologiste * son traité àes Passions; comme l'entendait Locke, qui fit telkpent de cette liaison nécessaire des deux principes le fond de son système , que les théologiens l'accusèrent de di^truire la spirituaUté de l'âme; comme rentendait Leibnitz» dont le système de l'harmonie préétablie n'est antre chose qu'une conciliation de ces deux termes esprit et corps, et , une explication de leur harmonie ou de leur unité ; comme ^ l'entendait même enfin le grand chrétien Bos5ttet(l). C'est
(i) « Dieu, dilBossuet {De la Connaissamce de Dieu et de soi^ » mime)^ Dieu a voulu faire toutes sortes d'êtres : des ôires qui I» D'cutsent que l'étendue avec tout ce qui lui appartient, figure, . M mouvement, repos, tout ce qui dépend de la proportion on dis- « pMliorlion de ces choiies; des êtres qui n*6nasent que rintelligeuce }> et tout ce qui confient à une si nobie opération, sagesse» rai&oa. » prévoyance, votolé, liberté, vertu ou vice (les auges, les démoni); » enfin dei êtres où tout fikt uni, et où une ioie intelligente se troui> vât jointe à un corps. L'homme étaut formé par un tel dessein, » nous pouvons définir l'âme raisonnable substance intelligt nte née » pour i>i*^re dans un corps et lui être intimement unie. L'homme » tout entier est compris dans celte défiuidon , qui commence par ce N qu^l a de meilleur sans oublier ce qu'il a de moindre , et fait wir » Tunion de l'un et de l'autre. » •
Cosubien la définition de Bussuet : Vâme est une substance intclN"
quelque chose de bien plus simple , en vérité. C^cst le spiritualisme , moins l'un de ses deux éléments. Le second des deux principes admis par tous les grands métaphysiciens
gente née pour vivre dans un corps ei lui être intimement unie, est préférable à celle de M. de Bonald : L'homme est une intelligence servie par des organes {^) . Autant la première est complète , autaut la seconde est incomplète , et peut par conséquent prêter à Terreur. L'une est d'un sage qui connaît le fond de la nature humaine , la relation et le jeu nécessaire des deux substances qu'il se croit en droit d*y distinguer, et qui , tout en donnant la prédominance à la plus grande» ne sacri6e pas la moindre : l'autre est d'un fanfaron , qui sera d'autant plus embarrassé de la passivité de notre nature qu'il aura plus dédaigné le corps et exalté la souveraine puissance de l'âme, l'ous les grands métaphysiciens du dix-septième siècle eussent adopté la définition de Bossuet : nos nouveaux psychologues ont pris pour point de départ celle de M. de Bonald.
« Le corps, continue Bossuet, n'est pas un simple instrumoit ap- M pliqué par le dehors , ni un vaisseau que l'âme gouverae à la » manière d'un pilote... L'âme et le corps ne font ensemble qu'un » tout naturel... Aussi trouve-t-on dans toutes nos opérations quel- M que chose de lame et quelque chose du corps; de sorte que pour » se connaître soi-même , il ne faut pas seulement savoir distinguer, » dans chaque acte, ce qui appartient à l'une d'avec ce qui appar- » lient à l'autre, mais encore remarquer tout ensemble comment )) deux parties de si différente nature s'entr'aident mutuellement... » Sans doute Ventendement n'est pas attaché à un organe corporel » dont il suive le mouvement ; mais il faut pourtant connaître qu'on M n'entend point sans imaginer ni sans avoir senti; car il est vrai » que, par un certain accord entre toutes les parties qui composent » rhomme, l'ame n'agit pas sans le corps , ni la partie inlelleetuelle »> sans la partie scnsitive, etc. u
(*) Il faut conTenir que cette défiaition, attribuée ordinairement à M. de Bonald , qui Ta seulement reproduite, est littéralement de Platon. Mais c'est une erreur de Platon. J'ai montré ailleurs que tous les défauts monstrueux justement reproqljcs à sa République proTiennent de cette erreur. Voy. l'article Egalité de V Encyclopédie Tfouvelle, § X.
APPENDICF. 289
du dix-septième siècle a disparu pour nos nouveaux psychologues; ils éliminent fièrement le corps, qu'ils appellent la bête , ranimai , la machine , et ils le renvoient dédaigneusement aux physiologistes. Celte chose, disent-ils, ne les regarde pas : eux , ils ne s*occupent que du moi , et ils déduisent toute leur psychologie de ce qui est renfermé dans la notion du moi.
Toute la différence que les théologiens du Christianisme mettaient entre Tange et Tâme humaine , c'est , disaient-ils , que range est une substance complète, suhiiantia compléta^ et que Tâme est une substance incomplète , substaniia incompleta; c'est-à-dire que l'ange a tout ce qu'il faut pour être ange, et existe indépendamment de toute autre substance ; au lieu que Tâme humaine doit être unie au corps : l'ange est un tout, au lieu que l'âme humaine n'est qu'une partie. Mais nos psychologues sont bien plus spiritualistes que ne le furent les théologiens. Ils anéantissent la distance que ceux-ci avaient bien voulu conserver entre l'âme humaine et la nature angélique. Des philosophes avaient douté qu'il y eût entre l'esprit et le corps la distinction d'une substance à une autre substance; l'union nécessaire de ces deux substances à tous les moments , dans l'hypothèse des théologiens , ne les contenti^t pas; ils auraient voulu davantage, et ils poussaient la nécessité de cette union jusqu'à ne voir dans Tesprit et dans le corps que des propriétés diverses d'une même substance : mais jamais partisan de l'esprit substance , jamais théologien n'avait nié ce qu'on appelle dans tous les livres de métaphysique la loi fondamentale de l'union de l'âme et du corps. Le fond même du spiritualisme , je le répète, c'est cette union intime de deux substances nécessaires l'une à l'autre. Mais , encore une fois , le spiritualisme de Pascal , de Bossiiet , de Descartes, de Malebranche, d'Arnauld, de Nicole, n'est pas le spiritualisme des nouveaux psychologues. « L'homme , avait dit » Pascal, n'est ni ange ni bête. » Nos psychologues décomposent l'homme en deux substances complètes, l'ange et la bête. Cette substance double à tous les instants , admise jusqu'à eux , ils en font deux substances isolées. Le mystère de cette union continuellement nécessaire , ce secret du Créateur ,
comme disent unanimement ions les métaphysiciens et ions les théologiens , ce mystère ne les occupe pas , ne les embarrasse pas; ils le nient. De Tâme, substance incomplète , ils font une substance complète; de celte moitié de lliomne ils font un tout; et parce qu'ils ont distingué deux substances, ils croient que la substance esprit que leur analyse leur a donnée peut se suffire à elle-même , et c'est avec l'âne seule quMls vont étudier la vie de Tâme.
O abstraction ! Les physiologistes , par la même raison , ne devraient-ils pas étudier la vie du corps indépendamment de la respiration et de la nutrition , de Tinfluence de la lumière , de la chaleur , de Télectricité , indépendamment des actions diverses que d'autres êtres, soit organiques, soit inorganiques, exercent sur le corps ? Car l'air que le corps respire , les aliments qu'il digère , ne sont pas le corps , quoiqu'ils influent sur lui , comme le corps lui-même ( nos psychologues ne le nient pas ) influe sur l'esprit. Mais y a-t-il , je le demande , ^'ie du corps sans respiration , sans nutrition? la vie du corps ne résulte-t-elle pas essentiellement d'une relation constante et d'une communion perpétuelle , quoique perpétuellement variable , avec Tunivers extérieur? en sorte que l'être que les physiologistes appellent un corps n'est qu'un cadavre aussitôt que celte communion cesse, et que ce qu'on devrait véritablement appeler un corps, ce serait ce corps plus tous les milieux qui lui donnent la vie, qui répondent à sa vie, qui vivent avec lui et avec qui il vit. Et de même, où nos psychologues modernes ont-ils pu trouver des raisons de s'imaginer qu'ils pouvaient étudier l'esprit indépendamment du corps avec lequel il vit aussi intimement uni que le corps l'est au monde extérieur?
Mais , partis de la réaction la j>lus complète contre le matérialisme, les psychologues de l'Ecole normale devaient adopter cette abstraction. On dirait que , trompés par le mot de spiritualisme qu'ils avaient pris pour bannière, ils ont cru que le spiritualisme consistait à éliminer , à chasser violemment le corps de la science qu'ils cultivaient ; et ils se sont mis ainsi en dehors de la science môme, telle que l'entendaient tous leurs devanciers.
Aussi la psychologie, telle qu'ils l'avaient faite, est-elle au-
Jourd'bui désertée , abandonnée. Son astre a pâli devant une science nouvelle et mieux fondée, parce qu^elle est fondée sur une plui large recherche , V anthropologie.
A un physiologiste qui rejetterait la conamunion du corps avec le monde extérieur, que resterait-il ? Un cadavre. A des métaphysiciens qui rejettent de leur science la communion de l'esprit avec le corps , que devait-il rester ? Un cadavre aussi, la logique.
Le physiologiste verrait des canaux, des nerfs, des muscles, du sang , tous les instruments et tous les produits de la vie , c'est-à-dire de la communion du corps avec le monde extérieur ; mais la vie aurait disparu.
£tde mêmeJe psychologue rencontre les canaux deFesprit, la sensation, Tattention , le jugement.
La physiologie n'est plus que Tanatomie ; la psychologie n'est plus que la logique.
En se bornant donc, par une abstraction illégithne, à ce qui découle de la notion du moi^ on arrive bientôt aux limites de la psychologie : il faut donc s^arréter court, ou se lancer dans une autre science, dans l'ontologie. Mais il ne faut pas surtout vouloU* faire de la psychologie expérimentale, et parler de méthode d'observation ; car, dès que vous pariez d'expéiience et d'observation, le corps vous devient nécessaire à deux Uns, pour observer et pour être observé dans son union avec l'esprit , attendu qu'il n'y a pas d'esprit vicant sans corps , et qu'ayant rejeté le corps vous n'avez plus ni l'instrument ni l'objet , puisque vous n'avez plus l'être complexe ef pritcorps , source et matière de votre science.
Il n*y avait donc plus de psychologie possible à faire pour ces puristes du spiritualisme. Dans les limites où ils s'enfermaient, tout était fait avant eux; tout avait été fait, je le répète , soit par les anciens , qui ont tr6s bien distingué les principales opérations de l'esprit, soit par les modernes, et principalement par les métaphysiciens du dix - septième» siècle. La Logique de Port-Royal renferme autant de vérité» et infiniment moins d'erreurs qu'ils n'en ont enseignées.
L'anatomie a toujours été plus facile à faire que la physiologie ; c'est une science faite depuis long-temps , et â peine
perfectible aajourd^hoi : la physiologie est à peine commencée. De même la logique est faite depuis long-temps; la connais^ sance de Tesprit mort est fort ancienne. Mais la connaissance de Tespril vivant , c'est-à-dire en communion avec le corps, et par le corps avec Tunivers, la physiologie de l^esprit, est une science toute nouvelle.
Que fallait-il donc faire, encore une fois, pour perfectionner la psychologie ? Il fallait Tenter sur la physiologie. De même que la physiologie repose sur la communion du corps avec le monde extérieur ( I ) , de même la psychologie devait reposer sur la communion de Tesprit avec le corps. Il fallait suivre la voie ouverte par Descartes dans son traité des Passions , la voie tracée par Locke, lorsqu'il établit en principe l'union nécessaire de Tesprit et du corps. On n'eût pas été matérialiste pour adopter la question posée par Cabanis de l'influence du physique sur le moral et du moral sur le physique. Tout en restant fidèle à l'hypothèse des deux principes esprit et corps, c'est-à-dire au spiritualisme ( puisqu'on voulait être spiritualisles), on pouvait s'occuper de la science de Gall et de Spurzheim. Il y avait aussi une vaste carrière dans l'étude de ces singulières facultés du somnambulisme dont plusieurs sont aussi constatées qu'elles sont merveilleuses, et qui n'affectent pas moins le corps que l'esprit (2).
Au lieu de cela , M. Jouffroy et ses amis se sont plongés dans rabstraction du m'i. Dès lors ils n'ont pu que répéter quelques vérités découvertes depuis long-temps, et en cela ils ont été utiles ; puis , voulant aller plus loin , et ne marchant pas avec les ménagements qu'avaient leurs illustres devanciers, affirmatifs et tranchants ils n'ont pu faire que du roman et de l'erreur.
(i) On distingue ordiuaireiDent en physiologie la vie interne de ce qirou iion>me la vie de relation. Mais il est évident que les fonctions mêmes de la vie interne ne s'exécutent que par suite d'une certaine \ie de relation.
(2) Tout ôela s'est fait ou a commencé de se faire. Mais ce ne sont pas les psychologues qui l'ont fait; l'anthropologie, je le répèle, a détrôné la psychologie.
€e sont des romans, en effet , et nous employons ce mot parce que nous n'en trouvons pas d'autre qui puisse rendre notre pensée , ce sont des romans que tous ces beaux articles où M. Jouffroy simule avec un art merveilleux la logique la plus rigoureuse, ne s'apercevant pas qu'il a commencé par une pétition de principe.
L'empereur Adrien, près de mourir, fit, comme on sait, de petits vers où il s'adresse à son âme ; il la flatte , il la caresse , il l'appelle sa petite âme , sa mignonne , l'hôte chérie de son corps , et finit par lui demander quel logis elle va désormais habiter. M. Jouffroy commence toujours, sans s'en apercevoir, par faire , comme l'empereur Adrien, un portrait chimérique de cette âme à laquelle il attribue toutes les propriétés de l'être complexe esprit-corps , de l'homme enfin, de l'homme vivant. C'est là sa pétition de principe. Gela fait , il raisonne admirablement.
S'agit-il , par exemple , de l'observation des faits de conscience ; M. Jouffroy n'a eu qu'à réduire en art , en méthode, y hypothèse psychologique dont il était parti. Aussi faut-il convenir que si sa méthode d'observation est fausse , elle a , quant à cette hypothèse , la valeur d'une démonstration par l'absurde. Vous êtes embarrassé de savoir comment , ayant pris la précaution de ne rien chercher, de ne penser à rien, et vos sens étant dûment endormis , vbtre conscience va s'observer elle-même. Il vous paraît que vous ressemblez à un homme qui voudrait se servir d'un télescope , et qui commencerait par le démonter et en diriger le tube vers un point où aucun objet ne serait visible. M. Jouffroy n'est pas embarrassé. N'a-t il pas son âme , une âme complète, aussi cornplète, ma foi , que si elle était unie au corps ; cette âme n'estellc pas douée de je ne sais combien de propriétés , telles que l'activité , l'unité , l'identité personnelle , l'intelligence , la sensibilité , la liberté? Qui pourrait donc l'empêcher de s'observer , de s'examiner ? N'est-elle pas maltresse chez elle ? Pourquoi ne se mettrait-elle pas en exercice , et n'useraitelle pas de ses propriétés ? Evidemment ces propriétés sont bien à elles, dit M. Jouffroy, elles ne sont pas au corps.
Eh I précisément , non. Toutes ces propriétés , tous ces al-
tributs qae votre analyse vous a donnés n'appartiennent qu'à Têtre complexe esprit-corps. Ils appartiennent à Yhomme^ ils n'appartiennent à aucune des deux substances que vous distinguez dans Tbomme sous les noms é!esprit et de corps. Ils sont le résultat de la vie de Tbomme , c'est-à-dire de la communion de Tesprit avec le corps , et par le corps avec le monde extérieur.
Vous commencez donc par supposer ce que vous avez besoin qu'on vous accorde , et vous raisonnez ensidte à votre aise.
S'agit-il du sommeil ? c'est la même chose. L'âme de M. Jouffroy est comme un matelot dans son navire , comme un propriétaire dans sa maison ; elle ouvre et ferme ses sens à volonté ; elle veille à travers ses jalousies ; elle a fait faire silence autour d'elle , et se repose nonchalamment , ou médite , ou prend des distractions. Cette âme ressemble beaucoup à un homme complet , à un homme esprit-corps^ qui ne dormirait pas. Est-il étonnant que l'ayant ainsi faite , M, Jouffroy soutienne avec beaucoup de plausibilité que Tâme ne dort jamais?
De la vraie et de la fausse analyse.
Voilà ce que nous appelons des romans psychologiques; pourquoi faut-il que M. Jouffroy ait porté, dans toutes les questions philosophiques qu'il a traitées, la même habitude de faire des pétitions de principes !
C'est qu'il a porté partout sa terrible analyse ; c'est qu'il déteste, c'est qu'il méprise, c'est qu'il abhorre la synthèse. Il y a des esprits qui voient plus ou moins confusément , mais qui voient tout ensemble ; il y en a qui ne peuvent voir que des parties : ceux-ci sont plus facilement clairs , mais ils deviennent parfaitement faux lorsqu'ils prennent pour vivant le fragment de cadavre qu'ils ont détaché avec leur scalpel ; car la v'e est dans le tout ensemble , et elle n'est que là.
Si donc, faisant une abstraction , vous n'avez pas en même temps le soin de ne prendre cette abstraction que pour une opération de votre esprit , qui n'a d'autre but que de faciliter votre étude ; si vous prenez au contraire pour une entité , pour un être réel , ce que vous avez abstrait de l'être , et que vous attribuiez à cette partie les propriétés qu'elle ne possédait qu« par son union avec le tout , vous commettez la plus grande erreur qu'un philosophe puisse commettre ; et si ensuite vous vous armez de ces propriétés que vous avez à tort attribuées à la partie par vous abstraite , pour discourir à perte de vue sur les con équences, vous pouvez être un dialecticien fort habile , un admirable écrivain , mais à coup sûr vous êtes dans l'erreur.
Qu'y a-t-il dans la connaissance humaine ? Il y a Dieu , il y a l'univers visible , il y a rhumanité, il y a l'homme individu , et dans l'homme il y a le corps et l'esprit, les sensations, les sentiments, les passions, la volonté. £n présence de ce grand tout , que fera M. JoufTroy ? Liera-t-il d'un lien harmonique Dieu, Tunivers, l'humanité, l'homme, et dans l'homme le corps et l'esprit , les passions et l'intelligence ? Non. Armé de son analyse et de son abstraction , il divisera , il coupera , il séparera , il désunira , croyant que la philosophie consiste essentiellement à diviser, à séparer, à désunir.
Quand on sépare ainsi toutes choses, et qu'on donne à ses abstractions une valeur absolue , on se met en dehors de la science de la vie; car la vie , je le répète, est dans le tout ensemble , et elle n'est que là. Elle est dans l'action continuelle de Dieu sur ses créatures , elle est dans l'action continuelle de l'humanité collective sur chaque homme , elle est dans l'union de l'esprit et du corps , elle est dans l'union du corps et du monde extérieur : mais elle n'est dans aucune des abstractions que notre esprit peut faire; elle n'est pas dans le monde sans Dieu , Bile n'est pas dans un homme isolé de l'humanité , elle n'est pas dans l'esprit sans le corps , elle n'est pas dans le corps sans le monde extérieur. « Les parties du monde , dit Pascal , » ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec M l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre » et sans le tout. »
Oa*i] ne soit pourtant possible à notre faiblesse de nons élever à la connaissance du tout que par des abstractions successives , rien n*est plus évident ; mais c'est à la condition de ne prendre ces abstractions que pour ce qu^elles Talent.
Mais s'il est Trai que la vie soit dans le tout, et que, prenant une partie, tous vouliez voir la vie dans cette partie , et même expliquer le tout par la parie, il est bien sûr que vous ne pourrez raisonner qu'à la condition de faire une pétition de principe. M. Jouffroy a porté plus loin que personne la philosophie de la dissection : aussi croyons-nous qu'on citerait difficilement un philosophe qiH ait fait plus de pétitions de principes et de plus éclatantes.
Nous venons d'en voir un exemple pour les matières de psychologie : nous en verrons plus tard un non moins singulier pour la philosophie de Thisloire. Nous venons de voir M. Jouffroy , ayant à expliquer Vhomme , commencer par éliminer le corps , le mettre hors de cause , le déclarer hors de la question , et , attribuant à Tâme seule les qualités, les propriétés, les attributs qui appartiennent à l'homme esprit et corps, expliquer ainsi facilement les phénomènes de la vie de l'homme par les propriétés de l'âme. Nous le verrons dans un autre arllde, ayant à expliquer le développement de V humanité , i^limincr l'humanité ou du moins presque tout ce qui constitue rimmanitL^ , la mettre hors de cause , la déclarer en dehors de la question , et expliquer son développement par le développemcnt de ses idées, M. Jouffroy a procédé dans la question de Vhumanité comme dans la question de Vhomme. Il a abstrait , et il a prêté à la partie qu'il avait abstraite les propriétés qui n'appartiennent qu'au tout. L'âme ne vit pas sans le corps , et n'a pas sans le corps les propriétés que M. Jouffroy lui prêle : de même les idées de l'humanité ne se développent pas toutes seules. Mais une fois que M. Jouffroy a supposé que l'âme vit sans le corps et a toutes les propriétés que nous lui remarquons dans son union avec le corps, il lui est assurément bien facile d'expliquer le sommeil et toutes les questions qu'il voudra traiter, puisqu'il a muni par avance son âme abstraite dos propriétés du tout. Et de môme, M. Jouffroy ayant vi expliquer le dévelnpp»»menl de l'humanité , et commcnraul
par supposer que Télément idées se développe tout seul , indépendamment de rhumanité , a pu réduire aisément la question au développement des idées de Thumanité, et dire, comme il l'a fait : L'humanité ne se développe pas , ne change pas , elle reste toujours la même; ce sont les idées de l'humanité qui se développent (1). >