VI
Résultats généraux de la philosophie de M. Jouffroy.
Nous venons d'indiquer les défauts de Thypothèse psychologique et de la méthode de M. JoufTroy ; il nous reste , pour remplir le but que nous nous sommes proposé dans cet article, à indiquer également en quelques mots les résultats généraux où cette méthode et cette psychologie l'ont conduit.
Les résultats auxquels M. JoufTroy est arrivé sont tout-àfait conformes à sa méthode. Procédant toujours par abstraction, et prenant toujours une abstraction pour quelque chose d'absolu, il devait arriver nécessairement à se faire une philosophie où tous les objets de noire connaissance seraient isolés les uns des autres , avec des barrières bien solides et bien closes pour les parquer et les séparer. Ainsi a-t-il fait. Interrogez-le de Dieu et de l'univers, de l'humanité collective ou de l'homme individu, vous le trouverez toujours d'accord avec lui-même et avec sa méthode.
D'abstraction en abstraction, M. Jouffroy, séparant toujours, Dieu de l'univers, l'humanité du monde, les hommes de l'humanité , l'homme individu des hommes société , et enfin dans l'homme les idées des sentiments et des passions , arrive à ne créer partout que la mort en cherchant à expliquer la vie.
(i) Voy. plus loin nos remarques sur le morceau intitulé: Ré^ flexions sur la philosophie dt l'histoire.
Pour lui , Dieu n*est pas dans le monde ; il est hors du monde ; il sortit un jour de son éternité pour créer le monde : mais là s'est bornée son œuvre , là se borne son intervention. a Dieu , dit M. Jouffroy, n'intervient pas plus inmiédiatement » dans le développement de Thumanité que dans la marche » du système solaire. Et cependant il en est Fauteur. En don- » nant des lois à l'intelligence humaine comme il en a donné » aux astres, il a déterminé à l'avance la marche de l'huma- » nité , comme il a fixé celle des planètes. Voilà sa providence ; » et cette providence est fatale pour Thumanité comme elle » Test pour les corps célestes. (Mélanges, p. 75.) » Et M. Jouffroy ne s'aperçoit pas que cette détermination à l'avance qu'il attribue à Dieu équivaudrait encore à une intervention actuelle et continue de la Divinité. 11 a séparé, il a abstrait; ou du moins il croit avoir séparé , avoir abstrait : cela lui suffît (I).
Sur la création, M. Jouffroy est encore partisan de l'idée des Hébreux , qui considéraient le monde comme une sorte de construction provisoire et finie dans le sens de l'espace comme dans celui du temps. Cette manière de considérer la création et d'abstraire de l'espace infini l'univers créé est d'ailleurs conforme à sa précédente abstraction ; c'est la suite né-
(i) Pour montrer à quel degré les philosophes qui s'appellent édectiqiies s'eutendeut peu sur les points les plus essentiels, nous mettrons en présence de V abstraction de M. Jouffroy la phrase célèbre qui a fait accuser M. Cousin de panthéisme :
« Le Dieu de la conscience n'est pas un Dieu abstrait , un roi so- » litaire, relégué par-delà la création sur le trône d'une éternité si- » lencieuse et d'une existence absolue, qui ressemble au néant même » de Texistence : c'est un Dieu à la fois vrai et réel , à la fois sub- » stance et cause, toujours substance et toujours cause, n'étant i> substance qu'en tant que cause , et cause qu'en tant que substance, » c'esl-à-dire étant cause absolue, un et plusieurs, éternité et temps, i> espace et uombre, essence et vie, individualité et totalité , prin* » cipe, fin et milieu, au sommet de Tètre et à sou plus humble » degré , infini et fini tout ensemble , triple enfin , c'est-à-dire à la » fois Dieu, nature, et humanité. »
APPENDICE. 2f)9
cessaire de sa manière de considérer l'action de IHeu sur ses créatures.
D'an autre côté ( ce qui se lie encore avec les idées précédentes) , il ne considère Tunivers que comme un théâtre et une décoration pour Thomme. Il admet complètement le vieux préjugé qui regardait Finfini des mondes comme uniquement destiné à notre usage. « Le monde , dît-il , est fait pour » rhomme ; il est le théâtre, nous sommes les acteurs, etc. {Mé- » langt8.,p. 77.) » Il sépare donc, il abstrait de Thomme et de rbumanité ce qu'il appelle l'univers physique. Pour lui^ hors de l'homme, tout est physiq fie ; et entre l'homme et l'univers il n'y a pas seulement un abtme, mais il n'existe aucun rapport.
Il y a plus : il croit et il aifirme positivement que l'univers n'est pas sujet à une loi de changement et de progrès. « L'uy> nivers, dit-il , est une machine qui tourne toujours et n'a- » vance jamais. » C'est un cercle éternel et immuable. Ainsi il ne sent aucunement ta vie dans l'univers. Il ne voit pas que la vie crée continuellement sur la terre et dans les deux. Tous les changements que la science a découverts et découvre à chaque instant dans les anciens êtres du globe, dans les êtres actuels qui le peuplent , et jusque dans la matière des astres , ne lui font pas même soupçonner dans l'univers une vie continuellement créatrice ; il ne voit dans le monde hors de Thumanité qu'une éternelle immobilité , et le constant retour des mêmes phénomènes. C'est encore une manière d'abstraire profondément l'humanité du monde où elle existe.
Mais tout en opposant à l'immobilité de l'univers la muabilité de l'humanité, M. Jouffroy n'admet pas réellement que l'humanité change et progresse. Nous l'avons déjà dit , il réduit uniquement la mobilité du genre humain à un certain développement des idées de l'humanité ; et il aifirme positiv€ment que « les tendances de la nature humaine restent éter- » Bellement les mêmes. » C'est nier implicitement le progrès de l'humanité.
Nous démontrerons en effet , dans un autre article (i) * que
(i) Yoy. plus loin nos remarques sur le morceau intitulé: Béflexions sur la phiiosophie de l'histoire.
M. Jouffroy n'a aucune idée de la vie unitaire de Thumanité. L'ensemble de rhumanité , en tant que constituant un être , lui échappe ; la relation nécessaire des générations successives qui sont les parties de cet être lui échappe; il voit des hommes , il ne voit pas l'humanité.
Ne concevant donc pas la vie réelle et le progrès de Thumanité , il ne peut y rattacher Thomme individu. Au lieu de sentir la relation qui unit Thomme à l'humanité antérieure, actuelle, à venir, il sépare et il abstrait complètement Fhomme de rhumanité. Chaque homme devient ainsi un effet sans cause et une cause sans but.
C'est ainsi , nous le répétons , que d*abstraction en abstraction , M. Jouffroy arrive à ne créer partout que la mort en cherchant à expliquer la vie.
Qu'est-ce en effet que ce monde sans Dieu , que Dieu a créé et où il n'est pas , ce monde qui , comme une grande machine , utile seulement à celui qui l'emploie , tourne toujours et n'a-i vance jamais; ce monde qui n'est rien par lui-même , qui n'est qu'un théâtre , une décoration pour l'homme !
Et qu'est-ce que l'humanité séparée du monde , sans racines dans l'univers? comment la comprendre , comment concevoir son origine ?
Enfin qu'est-ce que l'homme lui-même jeté dans une humanité qui n'avance pas plus que le monde , dont la nature réelle ne change pas, dont les passions sont toujours les mêmes, dont les tendances sont invariables!
Comment entre toutes ces choses séparées et si complètement séparées , séparées par des murs d'airain , des murs infranchissables, des abîmes d'infinies dissemblances, comment, dis-je , établir un lien d'unité, d'amour, et de vie, qui circule partout , qui anime tout, qui explique tout, qui lie l'homme à ses semblables, la société actuelle à l'humanité passée et à l'humanité à venir , le genre humain aux autres êtres doués de vie et de sentiment , et l'univers au Créateur?
Dans celte philosophie d'abstraction, il n'y a pas une échelle pour monter, pour gravir , de Tinfiniment petit à l'infiniment grand; on est partout enfermé, et tout est séparé de tout par des abîmes. Entre l'homme et l'homme il y a un abîme , car
APPRNDICE. 501
je défie M. Jouffroy de me dire pourquoi Phomme aimerait son semblable. Entre les hommes d'aujourd'hui et Thumanité antérieure , encore un abîme ; car M. Jouffroy ne soupçonne rien de Thérédité du genre humain. Entre Thumanité et Tunivers extérieur , encore un abîme , puisque là tout est physique, matière, et immuabiiité. Enfin entre l'homme individu et Dieu, il y a la somme de tous ces abîmes, puisque l'homme ne peut réellement s'élever à Dieu que par la nature et Thumanité.
Rien non plus n'y est actif et vivant. Dieu n'a été créateur qu'une fois , le monde est immuable , l'univers extérieur à nous est tout physique , l'humanité elle-même ne change pas.
Ainsi à tous les points de vue on arrive toujours avec M. Jouffroy à la séparation , à la dissection , et à la mort.
Qui ne voit dans toutes ces abstractions les débris que la fausse analyse laisse partout après elle , comme fait le scalpel de l'anatomiste ? Memhra disjecta.
Il est vrai qu'on pourrait soutenir que les idées de M. Jouffroy sur tous ces points sont les idées généralement acceptées, qu'il ne les a prises que parce qu'elles régnent , et qu'elles sont d'ailleurs conformes au Christianisme. Il est certain , en effet, que le Christianisme, en tombant, a dû nous laisser dans l'analyse. Depuis que nous avons rejeté'la forme où la religion, c'est-à-dire la synthèse, s'était incoi'porée, nous sommes dans la négation de toute unité religieuse et sociale. Il peut y avoir et il y a en effet , selon nous, dans l'humanité actuelle , des sentiments religieux plus compréhensifs que ceux qui ont existé antérieurement, et ils sont même tout prêts à renouveler la religion ; mais la doctrine n'est pas faite, et, en l'absence de doctrine, nous n'avons que l'analyse, puisque nous n'avons pas de synthèse. 11 est donc assez naturel qu'en se laissant aller au courant des idées communes, et en exagérant encore par sa propre méthode d'analyse le défaut général qui règne de notre temps , on se prive soi-même et on se montre tout-à-fait dénué du sentiment qui fait comprendre la pénétration réciproque , l'harmonie , l'unité de toutes choses. De cette façon , on peut paraître conserver sur les grandes questions ,
sor Dieu , snr Tonirers, sur l*bainanfté , sw la destinée humaine, les idées dn Christianisme, parce qu*on conserve celles qiri régnent depuis trois ou quatre siècles, et être cependant dans le plus extrême éioignement de la vraie doctrine chrétienne.
11 y a deux manières de comprendre le Christianisme. On peut le comprendre synthéliqnement ; c*est le comprendre dans sa réalité profonde. Pris ainsi , c'est la doctrine de la communion , la doctrine qui unit ensemble en Dieu tous les hommes comme membres d'un même corps : Unum corpus, etnnus spiriius ; unus Deus et pater omnium , qui est supt r omnes , et per omnia , et in omnibus nobis ( Ad Ëphes. ) C'est la doctrine de Saint Paul et de tous les grands fondateurs du Christianisme. C'est la doctrine renfermée dans le mot de Jésus^hrlst: Vous êtes tous frères; ce qui n'a de sens qu'en s'élevant à l'idée cc^ective de l'homanité, et à l'idée de la vie universelle.
On peut aussi , en ne pénétrant pas an fond , en se tenant à la lettre, le comprendre par voie de séparation, d'abstraction. On peut isoler Dieu da monde , l'humanité dn reste de la création , chaque homme de l'humanité , et arriver ainsi à cette espèce de spiritualisme fragmentaire qni a cours aujourd'hui. C'est la manière protestante , la manière moderne d'entendre le Christianisme. C'est ainsi qu'on a commencé à l'entendre dans toute la période critique depuis le seizième siècle, et c'est par cette voie qu'on est arrivé à l'individualisme le plus extrême.
Mais le Christianisme , même entendu ainsi , conservait encore des vestiges de la doctrine qui l'avait engendré : il avait, comme précepte du moins, la charité pour lier tous les hommes; il avait la descendance commune et la vue du ciel; il avait une tradition et un but. M. Jouffroy appartient à une école ( l'éclectisme ) qui n'a ni tradition ni but , à une école impuissante à faire sortir un homme des idées générales du Ciiristianisme tel qu'il est compris aujourd'hui , impuissante aussi à faire de lui un chrétien.
§ VII
Résumé. '
Et ceci nous conduit à nous résumer à la fois sur M. Jouffroy et sur l'école à laquelle il appartient; car le défaut principal que nous avons reproché à la méthode et à la philosophie de M. Jouffroy peut servir à faire comprendre cette espèce de Protée insaisissable qu'on appelle Téclectisme.
Nous Pavons vu, ce qui caractérise M. Jouffroy, c'est Tabus de Tanalyse.
Or nous ne vivons que dans la relation avec Thumanité et avec l'univers ; nous n'avons que deux sources de vie, la trans* mission de la vie dans Thumanité , et la relation avec la vie universelle. Portez l'abus de l'analyse dans ces deux sources de la vie y et vous tomberez dans une complète impuissance et dans une absolue négation.
Quant à la vie transmise par l'humanité » M. Jouffroy est évidemment dans Tabus de l'analyse ; car jamais homme ne poussa plus loin le mépris, le dédain, le détachement de toute tradition. Formé, comme nous l'avons dit, à l'Ecole normale, habitué long-temps à prendre la psychologie pour la philosophie , et à étudier la psychologie pour elle-même , il ne parait sentir en aucune manière le besoin d'une tradition. Loin de là , son premier acte en abordant les questions sociales , a été de rejeter complètement toute tradition , et de proclamer le plus absolu détachement de la philosophie du dix-huitième siècle (1).
(i) Qu'on lise ton article sur la Sorbonne et les Philosophes (Voy. plus loin) , qui fut sa profession de foi dans le Globe , on y trouvera le dédain le plus complet pour la philosophie du dix-huitième siècle. Se plaçant fièrement entre le Christianisme et la Philosophie , et les accablant tous deux de son égale indifférence, M. Jouffroy ne soupçonne pas même que la position qu'il prend soit périlleuse. Il lui
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Sans doute nous ne prétendons pas que la philosophie du dix-neuvième siècle doive ressembler à celle du dix-huitième. Mais, pour s'en distinguer, doit-elle s'en abstraire complètement , s'en séparer comme d'une ennemie, ne pas en tenir compte, la nier? ou doit-elle la regarder comme le précédent progrès accompli par l'esprit humain , comme le dernier pas de rbumauité avant notre époque ? Doit-elle y chercher des ancêtres et une tradition ? doit-elle la continuer en un mot, sans pour cela continuer ce qu'elle a pu , ce qu'elle a dû nécessairement avoir de défectueux et de faux? Voilà toute la question : question qui n'est pas douteuse pour nous qui croyons à la doctrine du progrès continu , et qui pouvons démontrer que tous les travaux du dix -huitième siècle ont eu à la fois pour origine et pour but la doctrine de la perfectibilité (1).
Si vous n'avez pas la philosophie pour tradition ^ ayez donc la tradition du Christianisme. Car si vous n*avez ni Tune ni l'autre , n'ayant pas d'ailleurs par vous-mêmes la prétention d'être révélateurs, vous n'avez en vous aucun germe de vie , ou du moins vous manquez complètement de la première source de la vie , celle que nous puisons dans l'humanité.
M. Jouffroy et son école en sont là : ils sont complètement dépouillés de toute tradition , c'est-à-dire de toute vie antérieure ; ils n'ont ni la tradition du Christianisme ni la tradition de la Philosophie , c'est-à-dire qu'ils n'aspirent ni par le Christianisme, ni par la Philosophie, à la tradition universelle.
Quant à la seconde source de la vie , qui découle de notre relation avec l'univers, et par lui avec l'Etre universel, M. Jouffroy est également plongé dans l'abus de l'analyse.
semble tout naturel de reâler neutre , lui et sa génération. Il croit apparemment que la sagesse d'une géoéralion n'a pas besoin de semence, et pousse comme un champignon ; mais le champignon luimême a sa semence.
(i) Voy. Tarticle sur la ioi de continuité qui unit le dix-huitième siècle au dix-septième dans la Revue Encyclopédique , i83 '.
Comme nous avons essayé de Findiquer dans cet article , il est un des plus déterminés faiseurs d'abstractions qui aient pris le nom de philosophe. Son unique procédé , c'est l'analyse, mais une analyse qui ne se reconnaît pas de bornes, et qui toujours divise, au lieu de ne faire que distinguer.
D'une part, être sans tradition historique, ne pas même sentir le besoin d'une tradition, et de l'autre voir tout fragmentairement, ne jamais se fier à la synthèse, voilà deux vices qui ont entre eux un tel rapport , qu'au fond l'un procède de l'autre ; et ces deux vices sont deux obstacles insurmontables à toute vraie philosophie.
Eh bien ! je le répète , l'indifférence pour toute espèce de passé, et l'impuissance analytique, voilà précisément les deux caractères de l'éclectisme , et ce sont aussi les deux causes qui l'ont produit.
La vie , je le redis encore , se transmet d'âge en âge : ainsi la vie a passé du catholicisme au protestantisme , du protestantisme à la philosophie. Mais toujours ceux qui ont porté la bannière de l'humanité en avant avaient puisé la vie dans une tradition antérieure , dont ils étaient à la fois l'effet et la continuation : le protestantisme remonte à la série antérieure des hérésies; la philosophie , au protestantisme. Mais si , par une condition particulière et anormale , vous vous trouvez privés à votre origine de ce germe du passé qui doit vivre et se développer ; si vous êtes dénués d'ancêtres et de tradition, comme ces enfants du sérail recrutés par des forbans sur les mers ; comme eux privés de pères , vous serez comme eux sans postérité. Quelle vie en effet , quelle vie créatrice pourrait se développer en vous? de qui l'aurîez-vous reçue, ne procédant de personne ? Ce serait un effet sans cause.
Si vous procédiez de quelque doctrine ayant eu vie avant vous , vous auriez naturellement sur toutes choses une initiation ; car vous sentiriez en vous cet instinct de progrès , cet instinct créateur qui , par toutes le^ directions , fait passer Thumanité d'une phase de son évolution à une autre. Mais n'ayant pas reçu la transmission de la vie , vous êtes naturellement portés à tout considérer fragmentairement ; et si l'habitude et l'éducation viennent ensuite confirmer cette
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di^Misition , vous voilà , quant à la relatioB avec la vie onivenelle , tombés daos Fanalyse , comme vous y étiez déjà quant à la vie humanitaire. Or il n*y a que la synthèse qui soit créatrice.
Et si, étant ainsi dénués , pour ces deux raisons , de toute force créatrice , vous voulez cependant régner par la pensée ou Faction, par la philosophie ou la politique , ne pouvant pousser lliumanité en avant, force vous sera de vous satislinre du présent. Vous ne pourrez donc arborer qu'une politique stationnaire ou une philosophie stationnaire.
Et si le présent se trouve être une époque de lutte et de di- * vision , si des tendances diverses y sont en présence , si des principes opposés s*y disputent Fempire , force vous sera encore, hommes du présent, hommes sans aïeux, sans traditfon et sans avenir, de louvoyer entre tous les partis , entre tous les principes; et pour soutenir votre prétention à la politique et à la philosophie , vous n*aurez d^autre ressource que d'associer des principes et des faits contradictoires. Vous serez doctrinaires et éclectiques.
Le doctrinarisme , l'éclectisme , se trouve ainsi être la conséquence rigoureuse de ce vice d'indifférence à toute espèce de passé que FEmpire inocula à une génération. U date de la rupture avec le dix-huitième siècle et la révolution ; il est né de cet acte parricide de Napoléon , souillant la source vive du passé , et voilant aux générations nouvelles la Philosophie et la Révolution (1).
(x)L*éclectiime allemand, Técole de Berlin, le juste-milieD de Hegel et d'AnciiloD, est sorti de la même cause. L'Allemagne a?ait éié entraioée dans le grand mouvement du dix-huitième siècle; tout ce qu'elle comptait d*homme8 supérieurs avaient délaissé le protestantisme pour la Philosophie. L'Allemagne était restée fidèle à la Philosophie, même au milieu des guerres de la révolution. Schiller, que la Convention décréta citoyen français, est le poète de la Philosophie. Kant a laissé sur le développement de l'humanité un opuscule qai aurait pu être écrit par Saint-Simon. Ficbte a sur l'avenir de l'humanité des idées conformes aux nôtres. Mais tout-à-coup le roouveoirDt ^'arrête : rAllcoiagoe, envahie, opprioice, se redresse, et enveloppe
Prenez ea effet tous les écrivains doctrinaires ou éclectiques ; tous sont sortis de cette réaction contre le dix-huitième siècle et la révolution : voilà leur péché originel. Certes M. Cousin était un génie naturellement synthétique et métaphysicien ; mais il débuta par une lutte obstinée et aveugle contre la philosophie du dix-huitième siècle : le voilà déshérité. Vainement il cherche ensuite une tradition philosophique ; il la demande à Platon , il la demande à TAllemagne : vains efforts ! il tombe. C'est qu*ayant perdu le sens du dixhuitième siècle et de la révolution , il n*a pu comprendre le but de la philosophie ; et ainsi il a indignement oublié le peuple dont il est sorti, et dont il promit un jour si fastueusement de ne jamais oublier qu'il était^sorti.'M. Jouffroy, plus jeune, n'a pas pris une si large part à l'attaque contre la philosophie du dix-huitième siècle ; il n'a fait qu'accepter la déshérence : mais le vice d'analyse est chez lui dominant; voilà surtout ce qui le fait éclectique.
Avec sa noblesse de cœur, avec sa pensée méditative , ne s'élancera-t-il pas un jour bien loin de l'éclectisme et du doctrinarisme ! Nous le désirons , et nous l'espérons. Sans doute il est déjà parvenu à un notable développement; il a touché tous les points que le cercle de la philosophie embrasse ; car il a exposé un principe de certitude et une méthode , des idées sur la nature de Tesprit humain, et enfin des opinions sur l'hu-
la France et Tesprit moderne dans sa haine contre Napotéon. Il sort, de ce double mouvement d'adliésion et de réaction , des métaphysiciens qui n*appartieDoeDt ni au régime chrétien-féodal , ni à la révolution, qui ne croient ni au Christianisme ni à la Philosophie, qui n*ont la tradition ni de Fun ni de Fautre, et qui, n'ayant par conséquent rien à continuer, k développer, immobilisent. Et ce phénomène a dû surtout se produire là où l'action philosophique et la réaction anti-philosophique et anti-française avaient été les plus violentes. Aussi est-ce à Berlin où Frédéric singeait Voltaire sur un Irène, et où, sous ses successeurs, s'ourdissaient tous les complots coutre la France , que Téclertisme allemand s'est montré. Mais il est impossible que la philosophie allemande aboutisse ûnalcment au doctrînarisme prussien.
manité et sur le monde. Mais qu'il considère le vide de Técole à laquelle il appartient, et qu'il ait le courage de regarder ce qu'il a fait jusqu'ici comme une ébauche qui atteste seulement tout ce que la nature et le travail lui ont donné de force , de pénétration , d'habileté. Pourquoi ne serait-il pas du nombre de ces hommes rares qui peuvent avoir deux manières , suivre successivement deux routes , renaître , et appartenir à deux générations? Son cœur, nous le savons, est avec le peuple, et son intelligence avec la doctrine de la perfectibilité. Qui le retient donc et Tenchaîne ? Qu'il purifie son analyse , qu'il s'élève à la synthèse , et qu'il se décide sur une tradition : la vie d'idées d'une époque, c'est-à-dire l'idée supérieure de cette époque , n'est pas plus dénuée de passé, qu'une partie de l'univers n'est détachée du reste. Alors son génie , au lieu de se glacer, prendra des ailes , et personne ne servira avec un plus admirable talent la cause du peuple et de la philosophie.
DEUXIÈME AUTICLE.
Nous avons , dans un premier article , considéré l'ensemble des travaux de M. Jouffroy, nous en avons fait suffisamment l'histoire , et cherché le lien et l'unité. Nous avons montré M. Jouffroy prenant naissance à l'Ecole normale , au milieu du mouvement réactionnaire contre la Philosophie du dixhuitième siècle, habitué par là à séparer la philosophie de la vie politique et sociale ; prenant donc pendant long-temps le champ de la psychologie pour l'horizon philosophique ; détachant l'étude abstraite de l'entendement humain , non pas seulement de toutes les autres sciences, mais même de la considération du corps , et arrivant ainsi à un spiritualisme condamné d'avance par tous les grands métaphysiciens du
dix-septième siècle , inconnu même aux théologiens , et dont l'impuissance et Finfécondité sont aujourd'hui amplement prouvées. Nous Tavons vu porter ensuite dans toutes les questions qu'il a traitées ses habitudes de psychologue , divisant et tronquant tout , ne procédant jamais que par l'analyse , ne se confiant jamais à la synthèse , et manquant toujours ainsi du sentiment de la vie , qui ne se révèle que synthétiquement. Nous avons surtout essayé de mettre en relief les continuelles pétitions de principes où la fausse analyse l'engage, et que déguise en vain son art d'écrire et la rare beauté de son style. Nous avons prouvé , par exemple , que sa prétendue méthode d'observation des faits de conscience repose sur une pétition de principe , que ses études psychologiques sur le sommeil n'ont pas d'autre fondement ; nous avons fait pressentir qu'il en était de même de son explication du développement de l'humanité. Enfin l'étude générale que nous avons faite de sa philosophie nous a conduit à caractériser l'école à laquelle il a jusqu'ici appartenu, l'école doctrinaire ou éclectique, et à montrer avec évidence dans cette école deux vices essentiels qui se retrouvent dans tout ce qu'a écrit M. Jouffroy , le défaut absolu de tradition, d'une part , et l'abus de l'analyse, de l'autre ; défauts qui se tiennent , qui s'engendrent mutuellement , et sont un obstacle invincible à toute vraie philosophie. Nous allons aujourd'hui passer à l'examen particulier des divers morceaux qui composent la première et la plus importante section des Mélanges de M. Jouffroy, la philosophie de l'histoire.
La seule unité que l'on trouvera dans notre travail naîtra du rapport intime qui lie entre elles toutes les questions qui touchent à cette philosophie. Les six morceaux de M. Jouffroy que nous allons examiner sont en apparence totalement étrangers entre eux; et pourtant ils sont au fond enchaînés les uns aux autres, et se correspondent parfaitement. Certes, si M. Jouffroy, au lieu de procéder de l'école réactionnaire de M. Royer-Collard et de M. Cousin , avait eu l'intelligence et l'admiration légitime de la Philosophie du dix-huitième siècle, il aurait senti tout ce qu'il y avait d'avenir dans ce grand mot de perfectibilité qui fut la bannière de ce siècle et la clôture de
tous ses travaux. Il s'aurait donc écrit ni ses pages sur Herder et Vico , où la solution du dix-huitième siècle sur la loi de développement de l'humanité n'est pas même mentionnée; ni son pr(^re travail sur cette loi de développement , où le mot de progrès est si timidement proclamé , et où la perfectibilité de notre nature est réduite à la mobilité des idées de notre intelligence ; ni son article sur l'état actuel de l'humanité , où le Christianisme est présenté comme le dogme triomphateur qui doit régner un jour sur toute la terre, et , en qualité de religion divine , abolir toutes les autres croyances. Et réciproquement, si M. Jouffroy avait en lui le sentiment profond de la doctrine du progrès , évidemment il n'aurait pas traité la Philosophie du dix-huitième siècle avec ce dédain léger, ce sourire ironique que nous ne pouvons nous empêcher de trou- "ver au moins bizarre ; il n'aurait pas écrit sa diatribe sur Ja Sortonne et Us Philosophes; il n'aurait pas cru que l'on pouvait être philosophe , dans le sens large du mot, sans reconnaître aucune traditionnel sans chercher la tradition la plus avancée dans cette voie du progrès. La même erreur, ou , si Ton veut, la même manière de voir, la même unité , se retrouve donc dans tous ces articles. Mais nous n'aurons pas moins d'unité que M. Jouffroy; car notre sentiment du passé fait notre foi dans l'avenir.