‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 25 sur 35 · SU · texte numérisé non relu

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L4 SoRBONNB ET LES PHILOSOPHES. —Ce morccau parut dans le Globe en i825 ; à cette époque il y avait lutte entre les disciples de la philosophie du dix-huitième siècle et les disciples du catholicisme : d'un côté les livres de M. de Lamennais et de M. de Bonald ; de l'autre , la Minerve , les journaux libéraux, et Benjamin Constant. L'article de M. Jouffroy est une déclaration d'émancipation, mais non pas de principes, conune il le dit.

De principes , en effet , il n'y en a aucun. M. JoufDroy se tourne alternativement vers les catholiques , qu'il appelle la Sorhonne, et vers les hbéraux, qu'il appelle les Philosophes,

poor leur dire : Nous existons ; nous sommes , nous , la nouvelle génération , entendez-voos? et nous ne sommes ni avec vous ni avec vos adversaires. C'est une pièce plus ironique que sérieuse.

M. Jouffroy suppose que les idées catholiques , et en général le système chrétien-féodal , peuvent se résumer dans Tidée de la Sor bonne , qui , à ses yeux , représente l'organisation de la science et la hiérarchie de toutes les puissances intellectuelles de la société : <( Avant le dix-huitième siècle , dit-ii, il » y avait beaucoup plus d'ordre dans les sciences qu*à présent. » Le monde intellectuel était partagé en royaumes distincts , » bien délimités , qui avaient tous leurs habitudes particu- » lières , leur langue , leurs douanes , et leurs représentants à » la Sorbonne, qui était comme le congrès de cette grande fé- » dération. Chaque science se gouvernait à sa façon , indé- » pendante des autres et du peuple ; une belle hiérarchie lui » assignait son rang, conformément à sa dignité ; elle avait ses » formes qui la rendaient impénétrable à quiconque n'était )) pas initié , et Tenvironnaient d'une obscurité majestueuse. » Grâce à ces précautions bien entendues , les savants d'une » espèce n'étaient point troublés dans leurs recherches par les » savants d'une autre espèce, ni contrôlés dans leurs assertions » par les objections du premier venu. Les quatre facultés se » respectaient mutuellement, et faisaient cause commune pour » se conserver le monopole des idées. La tâche n'était pas dif- » ficile : le beau monde s'occupait d'autre chose , et le peuple » apprenait à lire. D'ailleurs, l'esprit d'examen , qui depuis a » fait tant de progrès, était alors sagement contenu et réprimé » parle grand roi. La cour, la ville, les provinces , recevaient » les décisions de la Sorbonne comme des oracles , et ne se » mêlaient pas des motifs. C'était le bon temps, le temps de » Tordre , de la foi , du repos. »

Il suppose de même que la philosophie du dix-huitième siècle peut se résumer dans l'esprit d'examen , dans le droit de tous à juger toute chose :

« Il ne manquait plus au peuple , pour compléter l'organi- » sation de sa souveraineté , qu'un journal qui publiât ses » opinions et ses volontés. Les philosophes naquirent de ce

» besoin; espèce d'écrivains toute nouvelle et inconnue aupa- M ravant. Au dix-septième siècle il n'y avait que des savants , » parce qu'il n'y avait sur chaque branche des connaissances » humaines qu'une seule opinion , celle des hommes spéciaux a qui la cultivaient. En théologie, il n'y avait qu'un avis, celui » des théologiens; il en était de même en médecine , en juris- » prudence , en métaphysique. Le peuple n'était là que pour » écouter, et proflter des belles choses qu'on lui apprenait. » Mais au dix-huitième siècle , quand il lui prit fantaisie de » comprendre avant de croire, et d'examiner avant d'ap- ») plaudir, il eut aussi son avis; ce qui en fit deux, celui des » savants et le sien , les savants proposant ce qu'il fallait pen- » ser, et le peuple acceptant ou rejetant comme un juge. Dès M lors il y eut aussi deux classes d'écrivains : l'une inférieure , )» celle des savants, parce qu'elle était jugée; l'autre supé- » rieure, parce qu'elle jugeait , celle des critiques ou des phi- » losophes qui se chargèrent de rédiger l'opinion du peuple » souverain et d'imprimer ses arrêts. Les philosophes furent » le pouvoir exécutif de cette démocratie littéraire , comme la » Sorhonne l'avait été de l'aristocratie scientifique du dernier » siècle. »

Nous ne nous arrêterons pas à toutes les singularités renfermées dans ce peu de lignes. En vérité , nous ne pouvons prendre l'origine que M. JoufiFroy assigne à la Philosophie du dix-huitième siècle, que pour un badinage qui suppose dans le lecteur l'ignorance la plus complète de l'histoire. Mais, indépendamment de l'histoire, juger ainsi les id^es catholiques et la Philosophie , c'est ne voir que la forme et négliger essentiellement le fond des choses. Sans contredit les idées catholiques se rapportent au principe de l'autorité ; mais l'autorité elle-même , dans les idées catholiques , n'est qu'un moyen de conserver la tradition et la foi. Et de même la Philosophie du dix- huitième siècle se rapporte assurément au principe d'examen et de liberté ; mais c'est ne rien sentir de la vie du dixhuitième siècle que de ne pas comprendre que le principe d'examen fut uniquement pour les philosophes un instrument nécessaire à l'élaboration, à la vulgarisation, et à la réalisation de leurs idées.

M. Jouffroy se trompe donc également et sur Tessence des idées catholiques et sur l'essence de la Philosophie du dixhuitième siècle. Est-il étonnant qu'après avoir ainsi borné et réduit le champ de la querelle entre le système chrétienféodal et la Philosophie , M. Jouiïroy affecte , en son nom et au nom de la génération nouvelle de la restauration, un si superbe dédain. Tout le reste du morceau, en effet, est une déclaration d'indifférence et de mépris , à dose égale , pour les idées catholiques et les idées philosophiques. Au lieu de chercher si elle n'est pas venue au monde pour continuer et développer quelque chose , au lieu de se faire des aïeux et une tradition , au lieu de se demander de qui elle a reçu la vie , de qui elle procède , d'où elle vient , où elle va , la génération dont M. Jouffroy fut le représentant en cette occasion , la génération éclectique de la restauration , pleine de superbe impartialité , se montre indifférente au suprême degré entre les idées constitutives du moyen âge et les propositions mises en avant par la Philosophie. On dirait qu'elle ignore complètement de quoi il s'agit au fond , et qu'elle n'a encore vu dans la querelle du moyen-âge et du dix-huitième siècle que des gens qui aiment à parler et qui se disputent la parole. Or elle se sent grande et mûre, elle veut parler à son tour, et c'est pour cela qu'elle s'émancipe. Elle se pose, comme on a dit depuis; elle s'annonce , et jamais on ne s'est annoncé avec plus de phlegme et d'aplomb :

(c Nous ne nous flattons pas de représenter l'avenir; mais » si nous en jugeons par la paisible indifférence avec laquelle » nous contemplons ce débat , au moins n'appartenons-nous » plus au passé , ni à celui du dix-huitième siècle , ni à celui » du dix-septième ; car c'est une chose merveilleuse à nos » propres yeux que l'impartialité où nous laissent des pré- » tentions si contraires et une querelle si animée. Le croirait- » on ? nous lisons avec le même sang-froid M. de Bonald et » M. B. Constant ; nous parcourons avec la même admiray* tion le Mémorial catholique et le Mercure ; et malgré les » excellents sermons qu'on nous prêche de part et d'auire, » notre cœur n'est point touché; nous ne nous sentons aucune » inclination ni pour la Philosophie du dix-huitième siècle, qui

prétend qve le dix-nevriènie lui appartient comme on fils à sa mère , ni poor les révérends pères jésoites , qni soatiennent quH appartient à la Sorbonne, parce que la Sorbonne est plus ancienne et par conséquent plus légitime qae la Philosopbie. Chose singolière , pendant qo'on se dispute ainsi notre possession , noos ne tronçons à regarder le combat qu^an intérêt de curiosité ; nons rions des coops qne se portent nos maîtres futurs , comme si nous étions assez corrompus pour qu*il nous importât peu à qui appartemr , ou assez forts pour ne pas craindre d'être possédés.

» Et en Tenté , quand nous considérons la question d'an peu près , nous avons du penchant à croire que de ces deux explications de notre indifférence , c'est la dernière qui est la bonne ; non que nous ayons grande opinion àe nous-mêmes , ou que nous méprisions les deux régimes qu'on nous [H'opose , mais parce qu'il nous semUe que le temps de posséder et de dominer est passé pour eux. Sans doute la Sorbonne était une belle chose, et la Philosophie une chose adiftirable. Mais , de grâce , pourquoi ces deux beUes choses sont-eUes tombées? car la Sorbonne a disparu pendant un siècle, et, si elle revient à présent , c'est une résurrection ; et d'un autre » côté, si le régime exclusif de la souveraineté du peuple n'est » pas encore anéanti, du moins il recule, et, pour une opinion » dominante , reculer c'est mourir. »

Certes , voilà une déclaration d'émancipation en forme. On pourrait demander à la génération éclectique de la restauration ce qu'elle a fait de ce brevet à elle donné par M. Jouffiroy.

Elle ne pouvait rien en faire , par cela même qu'elle avait mal fondé son émancipation. Que pouvait-elle , en effet , ainsi détachée du dix-huitième siècle , et désintéressée dans la cause de la Philosophie et de la Révolution? Elle était sans tradition et sans but , et elle ne pouvait aboutir qu'à cette espèce de système qu'on a nommé doctrinarisme , et dont le but est la légitimation et la jouissance du présent.

M. Jouffroy, quand il écrivit si habilement ce manifeste de la génération éclectique de la restauration, était évidemment le continuateur tranquille et froid de l'œuvre commencée plus ardemment et plus étourdiment par M. Cousin , soit lors-

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que , sur le terrain de la psychologie , s*attaquant à Gondillac , M. Cousin crut s'attaquer à la Philosophie du dix-huitième siècle tout entière, soit lorsqu'il vint, au nom de TAllemagne mal comprise , essayer de refouler le grand fleuve des idées françaises.

Gomment les dogmes finissent. — Plus encore que le précédent , ce morceau parut un manifeste métaphysique contre Tancien régime , et à ce titre il excita vivement l'attention et la sympathie de la jeunesse : au moins cette fois Fauteur n'attaquait pas les philosophes , il n'attaquait que la Sorbonne et les vieux dogmes. Plus tard Técole Saint-Simonienne a sonvent fait allusion à cet écrit, et Ta présenté comme un indice du besoin de réédification qui tourmente aujourd'hui les esprits les plus éclairés. On a poliment somnôé l'écrivain qui avait si bien montré la chute des anciens dogmes d'oser dire ce qu'il pensait de la nécessité de nouvelles croyances sociales et religieuses ; on Ta prié, puisque la cause du passé était jugée pour lui , de plaider et d'éclaircir un peu celle de l'avenir. C'était profiter adroitement du vague où M. Joufifroy était resté , et lui-même a dû s'étonner d'avoir été un si hardi prophète d'une religion nouvelle de l'humanité ; car au fond il n'avait pas pris d'engagement bien sérieux , puisqu'en y pensant , on ne sait de quels dogmes il s'agit dans cette peinture, si éloquente d'ailleurs , de la chute des vieux dogmes.

Est-ce du Christianisme on de la monarchie féodale que M» Jouffroy a entendu parler? C'est presque une énigme. Vous diriez souvent qu'il s'agit du Christianisme , mais souvent aussi il y a cent contre un à parier que c'est uniquement la restauration , la restauration politique , l'ancien régime monarchique , que l'écrivain poursuit sous le nom de dogme. Il y a plus, on pourrait soutenir qu'il ne s'agit là ni du Christianisme ni de la monarchie , mais de toute autre chose , que sais-je? de la chute du Polythéisme , par exemple; car telles

sont les généralités abstraites , qu'elles se prêtent à mille allusions.

Aussi, sans inconséquence apparente, M. Jouffroy peut-il anjourd'tini imprimer dans le même volume ses pages sur la lin des vieux dogmes, et d'autres où il plaide chaudement pour la durée de tous les vieux dogmes qui gênent la marche de notre monde actuel. Nous qui croyons que la philosophie et la religion sont identiques, qu'elles ont le même objet et la même fin , nous ne comprenons pas ces hardiesses sans danger , ces témérités prudentes, et ce langage susceptible des interprétations les plus diverses. En vérité tous ces déguisements subtils d'une pensée qui s'ignore ou qui s'enveloppe de voiles , tous ces leurres d'une philosophie retranchée dans ses abstractions, ne sont pas de notre temps. Parier de la fin des dogmes de manière à faire croire que Ton veut parler du Christianisme , et s'arranger toutefois de manière à pouvoir soutenir que ce n'est pas du Christianisme qu'on a voulu parler , cela nous semblerait plutôt de la spéculation ou de la subtilité dialectique que de la philosophie.

Mais nous ne ferons pas à M. Jouffroy l'injure de croire qu'il y ait eu ou qu'il y ait maintenant déloyauté de sa part. C'est bien du Christianisme et de la monarchie qu'il voulut parler, quand il écrivit ce tableau de la lutte des anciennes et des nouvelles croyances. C'était l'époque d'émancipation du protestantisme et de la philosophie qu'il avait sous les yeux; c'était le dix-huitième siècle et la révolution française qui l'inspiraient ; il ne faisait que traduire en généralités abstraites les faits et les images qui se pressaient devant lui. Son inspiration fut réelle , cette fois ; et voilà pourquoi il est si heureux , soit lorsqu'il dépeint les premières phases de l'émancipation , le vieux dogme d'abord ébranlé dans l'opinion , puis menacé dans son existence matérielle , les dominateurs et les tyrans qui s'éveillent , le bourreau chargé de tuer la pensée , puis le sang des martyrs fécond en vengeurs ; soit lorsqu'il nous représente , après le triomphe , l'impuissance de la critique , le vide où elle laisse toutes les âmes, et le besoin de nouvelles croyances. Ces pages , écrites par M. Jouffroy des premières, et laissées depuis long-temps derrière lui , sont toujours ses

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plus belles. Cest même, selon nous, la seule inspiration politique et philosophique qu'il ait eue.

Aussi lui dirons-nous : Pour votre gloire, ne profitez pas du facile subterfuge que vos abstractions vous ont laissé. C'est la foi du passé tout entière , la foi religieuse et sociale, que vous avez déclarée morte, sans la nommer. Aspirez donc de plus eu plus à ces nouvelles croyances que vous avez prophétisées , ou rétractez votre article sur la fin des dogmes, et expliquez-nous pourquoi vous vous êtes mis en désaccord avec vous-même dans des écrits plus récents.

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