CHAPITRE XIII
Liberté civile. C^est à elle qu'on doit s^ attacher» Liberté despotique préférable à la manie législatii^e. Cette liberté n est pas plus contradictoire que certaines définitions scienti" Jiques j et que Vexpresion de gouvernement représentatif.
J*Ai examiné dans le plus grand délai! la doctrine qui établit comme un point fondamental non-seulement la distinction des pouvoirs , mais encore leur indcpendence mutuelle. J'ai démontré , ce me semble , invinciblement le délire des personnes qui se flattent de les voir marcher de concert et sans des chocs et des ébranlcmens continuels , à moins que l'un d'entre eux ne prenne une prépondérance de fait qui remplace", mais précairement, la suréminence de droit.
J'ai avancé aussi , et fait plusieurs fois sentir que la liberté politique , mot en général fort mal dé^ fini , si elle présentait l'avantage de discussions solennelles , entretenait dans les esprits des causes de discordes et de troubles , qu'il fallait prévenir par des rëglemens et autres dispositions
Irès-GOntraîres à la liberté individuelle. J'ai fait Fobservatîon que , si les orateurs et les écrivain^ qui veulent se faire un nom et dominer sur leurs *'■ concitoyens , se montraient extrêmement jaloux de la première de ces libertés , le reste du peuple avaitle plus grand intérêt à jouir de laseconde. Je puis ajouter à ces réfletiotis qu'il est assez étonnant que Montesquieu , dans son Esprit des lois , ait fait plusieurs chapitres sur les diverses libertés , chapitres qui ne sont pas les moins bons de son ouvrage , et qu'il ait méconnu que , tout ici-bas aboutissant à des individus, laliberté qui nous intéresse véritablement , est celle qui nous laisse chacun en particulier arbitres de nos actions. Il est vrai que dans Fexercice d'une pareille liberté nous nous nuirions les uns aux autres, et c'est vraisem* blablement la raison pour laquelle Montesquieu Fa passée sous silence et s'est contenté de men« donner la liberté civile. C'est celle qui permet aux citoyens de fair& tout ce que les lois ne leur interdisent pas i c'est à celle-là que nous devons , sans contredit , nous attacher le plus : car il nous est extrêmement précieux , d'une part , de trouver dans les lois des pouvoirs qui nous protègent , et de l'autre , de connaître l'étendue de notre obéissance , et de savoir ce qui nous est commandé san$ être obligés de dépendre continuellement d'ordres variables et arbitraires^
JTacquiesce de toute mon ame à cette liberté, et toute ma vie je. regarderai comme mon premier devoir d'en être le défenseur dans les fondions qui me seront confiées. Mais au^si je ne saurais prendre sur moi de laisser eircons* crire la nature par des génies captifs <{ui vou* draiant lui assigner les bornes où ils s'enferment eux-mêmes. C'est une vérité fondamentale que l'autorité souveraine est la protectrice des peuples, elle dispense la protection suivant la règle des lois , mais elle existe avant cette règle , et, si le cas y échoit , elle ne doit point périr par elle; un homme d'état serait inexcusable s'il ne connaissait ce principe. Un autre excès propre à refroidir ]e plus zélé partisan du régime des lois , serait encore cette manie législative qui, dans les temps modernes, n'a cessé chaque jour de répandre sur notre sorties ténèbres et rincerlltude. Pour moi, j'avoue que le pouvoir le plus arbitraire est moins redoutable à mes yeux que des maximes qui laisseramt Tétat sans res$ource| au moment le plus critique ,^ et qu'une multiplicité toujours renaissante de lois obscures et contradictoires ; et, si de tels inconvénlens étaieht insépai ables de la liberté civile , je lui préférerais , sous un monarque absolu, la liberté despotique..
La liberté despotique ! va-t-on s'écrier; de quels mots contiradictoires vous serv,ez-vous.?
( 70 ) existe-t-il quelque liberté sous le sceptre des despotes? Pourquoi pas , répondrai-je ? Un bon Roi , le plus absolu qu'on rmillr TmtTginrr^ peut ne donner que des ordres fort justes , en ménager le nombre ,. et laisser ses sujets jouir déplus de liberté qu'on n'en saurait imaginer dans la démocratie la plus illimitée. D'ailleurs , en ad* mettant quelque contradiction dans les termes , xae refuserait-on un privilège que se passent tous les savans de nos jours.
Ainsi , demandez aux mathématiciens ce que c'est que le point mathématique. Un grand nombre vous répondront à l'instant : C'est l'étendue dans aucun sens : quelle plus étonnante contradiction? L'étendue porte les idées dans un sens d'extension , et le mot, aucun sens anéantit ce qu'on vieni de dire. C'est précisément comme si on définissait la couleur blanche par la noire et la noire par la blanche, (i)
(i) Le métaphysicien , qui ne doit être autre chose qu'un observateur exact et un analyste plus sévère que les autres homnies., et qui a le droit de faire plier les mathématiques sous son invincible logique , ne peut se dispenser d'apercevoir dans une pareille définition le désir de se préparer les voies pour de certaines suppressions qu'on rie doit tolérer que pour leur utilité , et qu'il faut éviter autant que possible pour ne pas multiplier les idées fausses et les non-choses. C'est , pour le dire en passant -, ce que n'ont point fait les mathématiciens de nos jours ; et il est notoire
Mais en nous bornant à des questions de noirç sphère et dans lesquelles Montesquieu se trouve encore implique, n est-ce pas évidemment ( qu'on me passe ces expressionsjtriviales) un autre blancnoir ou d«- noir-blanc , que ce qu'on appelle goui^ernement représentatif.
En effet , le mot gouvernement renferme un sens passif à l'égard des citoyens gouvernés. On les voit obéir aux ordres qu'on leur donne , et suivre la direction qu'on leur imprime 3 et le
qu^en cherchant à corroborer les méthodes des grands hommes du siècle qui les avait précédés , et qu'en portant la perfection du néant non^seulement dans ie point mathématique, mais dans toutes les grandeurs possibles, ils sont arrivés à des raisonnemens sur les limites , des confusions dans les natures et des évanouissemens dans les choses qui n'ont fait que déguiser, avec tout Torgueil de la science, les retranchemens arbitraires , mais beaucoup plus francs que , faute de mieux , on se permettait avant eux sans de grands scrupules.
Ce n'est pas qu'il n'y ait dans leurs conceptions, et en particulier dans leurs théories sur les limites , des aperçus^ vrais sous certaines faces et dans certaines occasions : mais j'ose dire que les mathématiciens, faute de connaître à fond lès notions qu'ils emploient, ne savent pas en faire les applications avec discernement. J'espère , dans d'autres écrits, en donner très-facilement des preuves irréfragables ;. et j'ajouterai plusieurs considérations élémentaii^es , d'après' lesquelles il sera démontré que plus d'une fois , nos plusgrands mathématiciens ont avancé des propositions inexactes ^ et même iait des calculs erronés dont un enfant^
C70 piot représentatif les fait voir au contraire dans un sens actif, puisqu'on ne les représenterait pas si on se permettait des actes contraires aux missions qu^ils imposent , et si ^ au lieu de se conformer avec scrupule à leurs intentions , on portait la licence jusqu'à leur signifier des volontés opposées aux leurs en leur prescrivant une obéissance absolue sans possibilité d'examen , de révision , de désaveu ou de révocation. Ainsi , par un abus de mots qui prouve hautement ou l'impardonnable légèreté ou la perfidie criminelle de ceux qui , les premiers , ont réuni dans un même assemblage des expressions aussi incompatibles , nous sommes obligés de voir les com- Tnettans sous deux fkces qui se détruisent ; et les
'dégagé rie toute prévention 9 serait en état de prouver la fausseté. Or , je le demande dès à présent , s^il se pouvait que j'eusse raison sur les choses les plus simples , et que l«s xnathématijpiens eussent grai^d tort pour n'avoir pas com^ mencé les mathéjnatiques par le commencement, que faudra-t-il en conclure? Que dans cette science , Finexactitude peut n^voir pas de très-grands tnçonvéniens , mais qu'elle peut avoir les plus funestes conséquences en politique, et que , s'il ne faut pas se faire luer pour soutenir ][a vérité dé toutes les paroles des mathématicieps, il le faut çncore moins pour défendre les doctrines des publicistes' yéri&ess avant de cons|ruu^e et d'agir ; voilà ce que je ne cesserai de répéter^ et ce à quo\ il est évident que j'en voulais venir en discutant dans cette note une matière qui * mx ellç-mê^^e, est toqt ^ fait étran^èçe à moEt sujet.
gouveraans ne sont pas dans une moindre inecr* titude sur leurs fonctions , puisque, comme pré' posés, ils doivent être soumis à leurs maîtres , et que cependant, comme revêtus du pouvoir j ils doivent leur commander, (i)
(i) Pour bien connaître l'absurditë des théories modernes sur la représentation , j^engage le lecteur à voir les premiers développemens de ma Proposition du i8 janvier, depuis la pag. 28 jusqu'à la pag. 32, et ceu^ que j'ai pu-*- )>liés po^ériçurement déplais la pag. 18 jusqu'^ la pag. 2U