CHAPITRE XIV
La Charte ri a mstitué que des députés. Les representans a intérêts sont ou des represen^ tans d'abstractions^ ou des magistrats qui ne représentent que la justice. Le Roi seul , protecteur de tous , pourrait être regardé comme leur représentant. Motifs qui rendent même pour lui ce titre peu convenable.
M. Augery adversaire de M. Flévée^ tombe dans les mêmes fautes qu'il lui reproche. La société n'est pas une simple agrégation. Les sociétés civiles et l'assemblage appelé société politique^ sont des choses différentes. Les sociétés ont pour bases les engagemens. La violation des engagemens ne se suppose ja^ mais* Nulle personne engagée ne peut devenir membre d'une nouvelle société dont lés engagemens seraient contraires à ceux qu'elle a contractés. Les Gouvcrneméns sont le lien commun des habit ans d'un même pajs.
Voila cependant la dénomination que , malgré le texte formel de la règle qui nous est donnée , nous sommes continuellement forcés d'en-
( 75 ) tendre dans les lieux mêmes où Ton devraitlc plus s'en abstenir. Que dis-je ? Plus on sent le néant de l'expression , plus on la répèle avec affectation , plui on cherche de prétextes pour ne pas l'abandonner ^ et nous vojons les mêmes per-^ sonnes ne parler que de leur respect inviolable pour la Charte j et ^ frémissant peut-être des paroles de souveraineté , dont elle est remplie, oublier qu'elle n'institue que des députés. Ce n'est plus d'un Gouvernement monarchique que nos feuilles périodiques nous permettent de jouir , elles ne reconnaissent , elles ne proclament que les Gouvernemens représentatifs j elles vont jusqu'à se permettre d'exhumer le mot de représentant dans quelques ordonnances rendues , on ne le sait que trop , dans les occasions oii l'on ne pouvait disputer leurs mots chéris à des factieux qui croyaient y trouver le gage de leur sécurité présente et de leur domination future. Pour moi qui n'ai jamais vu sans aversion ces recherches dans la poudre des lois de circonstances , et ces équivoques de mots adroitement ménagées , pour se créer au moment opportun des droits imaginaires , il me tarde de voir remplacer par un mot propre une expression aiîssi dangereuse qu'absurde. Je voudrais donc que , pour caractériser les Gouvernemens où l'on élit des hommes non pas comme reprcsentans , mais comme ar-
(76) bitre des destinées de leurs concitoyens , comme législateurs , en un mot , on se servît , par exemple , du nom de Gouvernemens misswo^ législatifs. Le nôtre , on le sait , est mixte à cet égard , puisque les députés ne font qu'une portion de la législature ^ il ne l'était même pas dans les temps de nos anciens Etats-Généraux , et la désignation de missiço-consullati/ étRÎtlsk seule qui lui convint. Sans doute de pareilles dénomî-* nations ont quelque chose de barbare qui ne permettrait guère qu'elles passassent en usage ; mais , je le dirai sans cesse , tout mon désir est qu'on banisse une expression fausse , et qui ne peut être que la source de grands troubles : et j'ose croire que celui qui aura été assez heureux pour faire adopter un assemblage de sons quelconque qui fasse oublier Tépithète de représentatifs et qui devienne le nom de notre genre de Gouvernement, aura rendu à la France, et même à l'Europe entière, un service dont l'histoire des temps modernes apprend à connaître tout le prix.
Il est vrai, qu'embarrassé parles termes mêmes - de la Charte » qui permet si peu de représenta-r tion nationale , qu'elle interdit tout mandat de la part des collèges électoraux , on cherche de nouvelles ressources dans un redoublement d'iqiproprictc de ternies > et qu'on se retranche
- (77) k dire que , puisque la représentation u a point lieu à l'égard des hommes , il faut cependant convenir qu'elle subsiste à l'égard des inléréts« Telle est la nouvelle opinion que j'ai vu goûter par quelques personnes qui l'avaient puisée dan$ un ouvrage récent tout étincclant , suivant moi , de talent , d'assertions hasardées , d'erreurs et de vérités. Quant à ces dernières , ou je me trompe extrêmement , ou ce n'est pas dans la théorie générale de l'anteur qu'il faut les chercher. Bornons*nous à ce qui regarde la question qui nous occupe maintenant. Je ne relèverai pas la bizarrerie de faire représenter par des êtres vivans des êtres abstraits tels que les intérêts. Ce n'est pas la première fois qu'on s^est permis une semblable inconséquence dans les expressions ; et je me contenterai d'observer qu'il est difficile d'arriver à une solution^ bien concluante en paraissant oublier que des intérêts , sans les individus qu'ils concernent, ne seraient que des êtres de raison, et que, dès lors, représenter des intérêts ou représenter des personnes , ce doit être, en bonne logique , une seule et même chose. Non pas , me dira - 1 - on j il est des intérêts communs à tous les hommes ou à des classes entières , et qu'on peut représenter sans s'attacher en particulier à un individu plutôt qu'à u» autre.
(78) Ceci demande de grandes disiinclîons et d'amples explications. Oui , sans doute , il est dans tous les intérêts quelque point de similitude , quelque communauté avec d'auti'es intérêts quels qu'ils soient. Mais ces ressemblances ne sont pas des identités. Ainsi le propriétaire de biensfonds , le capitaliste , le salarié , le fabricant , l'horame du fisc et le commerçant ont tous un désir commun dtxns leurs divers intérêts , d'est de conserver ce qu'ils possèdent et de l'accroître s'ils le peuvent. Cela n'empêche pas que ces mêmes intérêts ne soient opposés les uns aux autres (i) , et qu'une seule et même personne
(i) Comment M. Fiévée n'a-t-il pas aperçu le néant de iHntérêt abstractif qu'il détache des intérêts particuliers^ et qu'ir appelle intérêt commun, lorsque, par contradiction avec "lui-même , il nous fait remarquer dans son livre qu'il n'exisèe pas un seul préfet qui puisse rendre compte de l'opinion Se son département , tant un canton est différent de l'autre par le genre de culture ou d'industrie qui s'y exerce , tant les intérêts s'y trouvent divisés et subdivisés ? Je ne connais que de grands périls qui obligent de dépouiller les considérations particulières , et qui fassent naître des intérêts véritablement communs en théorie et en pratique. Le passager s'unît au matelot pour se défendre à outrance contre le pirate qui, non content de piller ses prisonniers , les égorge impitoyablement. C'est en dépeignant avec les couleurs les plus fausses les gouvernemens comme toujours prêts à envahir les propriétés des sujets et à détruire leur liberté , que les factieux parviennent à créer
(79) ne puisse pas les représenter tous à la fois plus qu'un avocat ne serait autorisé à plaider pour son client et pour sa partie adverse , sous prétexte que tous deux ont un désir semblable el poursuivent un intérêt qui, sous un point de vue^ est commun entre eux , la décision de la justice. L'avocat-général , comme partie publique , a seul le droit de parler dans ce sens » précisément parce qu'il ne représente personne , qu'il ne défend aucune cause en particulier , et qu'il est , je ne dis pas le représentant , c'est un terme peu exact , mais l'organe de la loi , comme le juge en est l'interpi'ète et le ministre.
une unité de sentimens contre rautorlté. Je ne sais s^il a existé des temps où les gouvernemens justifiassent ces craintes universelles, mais, à x:oup sûr, ces temps ont disparu ; il n'est pas aujourd'hui un seul gouvernement en Europe qui ne soit , par les mœurs et par les maximes , protecteur de tous ses sujets : des conservateurs généraux d'équité y sont superflus ; des rectificateurs d'applications particulières peuvent y être utiles ; et c'est ce qui fait que , malgré les efforts des démagogues qui veulent soulever des masses , l'état actuel des sociétés ne demande en aucune sorte de vagues déclamateurs , ou ^ en d'autres termes , des représenlans d'intérêts généraux, mais bien des magistrats ( c'est le nom qui convient ) impartiaux , pleins dé respect pour l'autorité souveraine , et fermes envers les perturba*leurs du genre humain ; ces vérités vont achever de se développer 9 et deviendront, j'ose le dire , évidentes.
Ceei nous mène au véritable état de la question. Quel est le point comïnun oii tous les intérêts des hommes se rencontrent et s'accordent? Cest la sûr#té des personnes , le libre exercice des Êicultés , et la tranquille jouissance de la propriété. Suum cuique. Personne que je sache ne contestera la vérité de cette communauté dans les intérêts , lorsqu'on les réduit à une abstraction si générale et si itidéterminée j mais , si l'on établit des représentans de cette abstraction , je le demande instamment , quel sera leur emploi ? Il n'est pas un Gouvernement en Europe qui n'admette qu'autant que le permettent le maintien et le bon ordre de l'Etat , chacun est maître inviolable de sa personne et de son bien. J'aimerais autant qu'oa^se servît de ces affiches qui ^ dans le temps de la terreur ^^pîssaient toutes les issues des moindres villages , et qui faisaient lire en gros caractères : « Respectez les proprié^ tés d' autrui , elles sont le fruit de son travail. » J'aimerais , dis -je , autant qu'on recourût à ces niaises et ridicules affiches , que d'installer des représentans d'idées générales , dont les discours se borneraient à répéter sans cesse des préceptes qu'on trouve partout , et sur lesquels tout le monde est du plus parfait accord.
Il faut donc que , dans l'esprit de l'ouvrage qui me suggère ces réflexions ; ces représentans mé-'
(8» ) lapbysïqiies fassent au moins un pas d^ plus dans les réalités pour que leur existence ait quelque *prix , et que leurs fonctions deviennent de quelque utilité. En effet, on se garde bien de se les peindre , se renferraant dans la nullité de leur titi-e abstractif : on les voit s'opposant activement aux infractions qui, dans les applications effectives , pourraient être commises contre la base générale des principes. Ainsi , par exemple , on se les figure , disputant l'impôt aux demandes exagérées ou arbitraires du fisc , ou bien s'opposant de toutes leurs forces aux mesures illégales ou tyranniques du Prince ; mais ces vues lie sont encore que des généralités oit Ton n'entre pas dans le détail des choses. Qu'on arrive enfin aux faits positifs et à la manière dont ils se passent » et l'on verra qu'aucun impôt ne peut être assis sans peser sur certaines classes plus que sur les autres ; que ce qui écrase le vigneron tourne à la décharge du propriétaire des champs ensemensés ^ que ce qu'on prohibe pour l'avantage du manufacturier , est la source de la ruine du commerçant , que le règlement que l'on porte pour la sûi*eté du voyageur devient inquisitorial pour l'habitant , etc. Et , dès lors , il est évident que les représcntans d'intérêts communs , pris dans une abstraction générale , se convertissent nécessairement en scrutateurs et en juges des in-
tel êis particuliers. Ils sont ce qu'est la parîîe pu* ' blique dans les tribunaux , ils ne représentent j ils ne personnifient que la justice ; ou , pour parler plus rigoureusement , ils doivent s'astreindre à ne faire entendre que le langage d'une raison impassible et distributivc , ce qui implique contradiction avec l'idée de représentation qui,, par l'acception même du mot , désigne une fonction qui n'admet ni délibération ni choix , et qu'on peut dire ( s'il m'est permis de m'exprimer ainsi) être machinalement fixée.
Ainsi , les dépar démens , en nommant des députés , s'ils voulaient les convertir en représentans d'intérêts communs , ou s'astreindraient à se renfermer dans l'acception des mots , et alors ils condamneraient ces mêmes députés à une inaction absolue en tant que représentans de vaines généralisations , ou , s'atlachanl peu à la valeur fixe et précise des termes , et , conférant extensis^ement à leurs envoyés l'intronisation dans les affaires de tout le royaume ^ ils les changeraient en officiers d'équité , ne leur passeraient que des procurations d'implartiaiité , les établiraient souverains régulateurs de tout l'Etat, et leur interdiraient surtout de prendre les intérêts de leurs commettans plus à cœur que ceux des autres habitans de la France. Quelque digne d'éloges que fût une telle générosité , je doute
(85) tju'elle pût êire jamais entièrement conforme à l'intention des département lorsqu'ils nomment leurs députés j car je m'imagine qu'ils ne sont pas fâchés de voir ces derniers défendre leur cause avec chaleur , et je doute encore davantage que ce genre de mission se concilie avec l'esprit de la Charte qui veut, qui désire même, que les organes de réclamations respectueuses viennent se faire entendre de toutes les parties de la France, mais qui n'admettra jamais que l'électeur des plus obscures bourgades impose par son choix un arbitre suprême à tout un peuple , et que l'envoyé qu'il vient d'élire devienne incontinent l'homme de tout un royaume. S'il existe un homme général , élevé au-dessus des conditions et des passions privées , n'embrassant aucun intérêt particulier , mais les prenant tous sous sa sauvé-garde , après les avoir pesés toutefois dans une juste balance , c'est dans la personne du Monarque qu'on le trouve. 11 est l'homme placé en évidence pour que chacun se range sous sa protection j il n'est pas élevé si haut , parce que, suivant le livre que je cite , la loyauté est l'expression de la société , définition obscure et qui nous ramène à toutes les absurdités de la volonté générale (i) , mais parce qu'il était arrêté dans
(i) Le grand défaat, suivant moi, de l'ouvrage de M. Fiëvée , est d'employer , dans les bases de sa théorie
( 8-i ) le^ décrets de la Providence qu'à chaque génération un homme serait possesseur légitime du signal de puissance et de secours devant lequel
|>ûlitique9 de ces idées e% de ces mots mal délinîs qui •laissent le ehamp libre a toutes les doctrines, et qui per^ mettent à tous les esprits de se livrer aux interprétations qui leur plaisent et de saivre le sens qu'ils affectionnent , Ce n'est pas ainsi que la science peut marcher et faire dta progrès assurés ; il lui faut àts bases positives. Il est vrai que M. Fiévéevient au secours de notre intelligence^ et nous indique le point où nous devons arriver ; mais je ne crains pas de dire que ce but est souvent mal choisi. Une saurait l'être plus mal , par exemple , que lorsqu'après nous avoir parlé de situations politiques qui se trouvent dans tous les Etats, î4 nous amène incontinent à les considérer comme des pouvoirs II y a loin d'une situation à un droit, et encore plus loin à un pouvoir. Un homme reçoit une assignation pour une dette qu'il conteste, il est dans une situation , son droit de ne pas payer est incertain , mais à coup sûr il n'a pas de pouvoir, et il ne saurait écarter son créancier que lorsque le jeige , seule puissance en pareille matière , aura prononcé. Tous les jours nous voyons des gens être dans une situation fâcheuse , et nous tes entendons se plaindre > soit par eux-mêmes, soit par le ministère d'avocats, et ces plaintes nous prouvent qu'ils sont sans pouvoir. Dira-l-on que la plainte est en elle-même un pouvoir? je pourrais en faire un droit en ce qu'il faut que chacun soit entendu j mais elle n'est, je le répète , qu'un vain son , s'il est question de pouvoir : et c'est étrangement abuser des mqts que de les faire ainsi passer du sens passif au sens actif. Le pouvoir, pour répondre à l'idée qu'il
touie créature humaine réclaniaul assistance ^ viendrait jurer soumission et recevoir en retour l'appui de la justice et de l'autorité. Disons -le
présente , doit maîtriser les obstacles et forcer les opposans à lui obéir ; s^il en est autrement, il est impuissance. Cette remarque est d^autant plus importante , que réçuiUbro" manie f qui s'est emparée de nos écrivains, leur fait voir, dans tous les gouvernemens possibles , les trois pouvoirs monarchique , aristocratique et démocratique , se concertant entre eux pour régir la chose publique. A ce compte , le Divan est sans doute le pouvoir aristocratique de Te^ipire ottoman , et le Landamman , ou TAvoyer de Claris , est le monarque du canton^ Cependant ^ comme le Divan est révocable à volonté , et que le Landamman n'a qu'une autorité temporaire et dépendante , je pense que U bon sens finira par remporter la victoire , et que les peuples de Turquie et des petits cantons suisses continueront à se regarder comme gouvernés par un seul pouvoir , ayant pour l'exécution de ses volontés des agens subordonnés. Je sais qu'on prétendra que le Divan ou le Landaromaii ne sont pas étrangers aux résolutions du souverain, que , secondés par la religion, par les mœurs, ou par la considération dont ils jouissent, leurs avis peuvent souvent apporter des obstacles , tels que le Sultan ou le peuple Soient arrêtés dans ce qu'ils projettaient. Ce sont là des influences morales; ce n'est pas le pouvoir politique à qui seul appartient de dire : je veux et ^'ordonne. L'avocat dissert et instruit n'est pas inutile dans le palais de U justice ) mais le juge tient la balance et décide , et c'est en lui que ré* side le pouvoir. Les intentions de M. Fiévée sont pures ^ vais il nous ramènerait, sans Le vouloir, aux litiges, aux
donc , si toutes ces idées de repre'sentation dont "on a fait un si fatal usage dans les modernes théories , si ces idées pouvaient avoir quelque
conflits et aux désastres de 1789 : ce n'est pas ainsi qu'on finit une révolution , c'est ainsi qu'on la recommence.
Une particularité bien remarquable est de voir l'adversaire de M. Fiévée , dans le Journal général de France^ du 5 septembre dernier, tomber dans les mêmes défauts dont il fait la critique. Il parle de pouvoirs, et, confondant à son tour les mots et les idées , il semble ignorer ce qu'est un pouvoir. Il entre aussi dans une dissertation très-étendue sur l'assertion de M. Fiévée, que les sociétés ne recommencent pas. Il va même jusqu'à régler ce qu'on doit entendre par société , et il ne saisit pas mieux que ne le fait l'auteur qu'il combat le sens que ce mot renferme , lorsqu'on veut y attacher quelque idée raisonnable. Il établit cependant, il faut l'avouer, des distinctions qui sont des commencemens de vérité ; mais à peine a-t-il fait quelques pas vers la lumière , qu'il rentre incontinent dans une nébulosité de principes et surtout de conséquences, qui pourrait lui faire appliquer l'adage où l'on conseille au médecin qui veut guérir les autres, de commencer par se guérir
soi-même.
Dans une de ces distinctions , il consent à regarder la société comme l'ensemble des lois qui régissent un peuple ; alors il avoue que , par les révolutions qui détruisent ces lois ) la société a cessé d'exister; mais, ajoute-t-il, c'est pour recommencer d'exister sous une autre forme. Jamais on n'a pu dire , quand on se pique d'exactitude dans le langage , qu'une société est un ensemble de lois ; m^is on approche de la vérité, en disant que c'est une réunion soiis
(87) application raisonnable , ce serait envers lui seul. Peut-être serait-il possible de soutenir avec quelque fondement que sa haute fonction de protec- j.
cet ensemble. Seulement il manque un mot à cette définition : il faut qpe la réunion soit obligée^ autrement, elle n'est qu'un rassemblement dont chacun se sépare quand il lui plait. Or, si Ton veut considérer la société politique comme fondée sur des bases semblables à celles des sociétés civiles , nulle obligation d'être et de demeurer associés , nulle société en un mot , sans engagemens préalables et réciproques des membres de cette même, société. Dès lors , les sociétés ne cessent pas et ne recom-^ mencentpas; non, comme le dit M. Fiévée , parce qu'ad-^ mettant toujours de nouveaux membres, elles ne sont jamais interrompues , mais parce que dans les évènemens dont on veut parler elles ne disparaîtraient que par le manque de foi de certains associés, et que le manque de foi en justice n^empêche pas les engagemens de subsister. Remarque:^ aussi que ce n'est pas une expression heureuse que de dire • qu'une société est une réunion sous un ensemble de lois ; il est beaucoup de lois qui peuvent changer sans que pour cela la réunion cesse d'être obligatoire. La vraie définition d'une société civile est celle d'une association, formée par un acte, ou, si l'on veut , par un pacte fondamental ; le notaire ou l'officier public rédige les con-^ ditions qui servent de base à cette association : tous le& changemens et règleraens postérieurs qui ne sont pas con-» traires à ces conditions sont admissibles. Cette base , qui demande une accession unanime , et qui devient inviolable sans la même unanimité , n'a pas besoin de renfermei; beaucoup d'articles^ Dans les sociétés politiques , elle sç.
leur de tous ses sujets , doit luî concilier le tître de représentant commun de leurs intérêts. Remarquez que je ne dis pas représentant de leurs
réduirait assez volontiers au genre d^autoritë sous lequel chacun vient s'unir à ses concitoyens : c^.est le point qui^ par son import ange , est le gage de V association»
Une autre' manière d'envisager la société politique est , suivant M. Auger ( c'est le nom de l'adversaire de M. Fiévée ), de n'y voir qu'une aggrégation d'habitans unis par des intérêts et des habitudes^ et alors, quels que soient les évènemens et les révolutious,<:ette société ne cesse jamais d'exister, c'est l'interprétation que M. Auger semble définitivement adopter. Mais si je ne me trompe , les citoyens de Bâleet d'Huningue sont voisins , habitent la même vallée , ils ont entre eux des rapports non interrompus de parenté, d'amitié ou d'affaires; donc ils sont de la même société. C'est assurément ce que n'entend pas M. Auger; et cependant d'après les principes que j'ai développés dans mes précédens écrits, et que je désirerais vivement qu'un homme de son mérite voulût bien méditer , il a toute raison de ne commencer par voir qu'une aggrégation dans les habitans d'un même pays ; mais il s'égare à tin point qui m'étonne , lorsqu'à ses yeux une aggrégation est synonyme de société. Mol-même, quoique je n'admette de pacte social ent^e les citoyens d^un même pays que par cofmplaisance , et pour prouver aux partisans des idées révolutionnaires qu'ils sont condamnés par lei^rs propres principes j quoiqu'en un mot je mette une grande diffc- ' rencc entre les sociétés formées par des actes civils et ce qu'on appelle la société d'un peuple , je n'appellerai jamais simple aggrégation , Tétat d'une nation dont tous les ci-
(«9) înlérêts communs , ( la différence est extrême ; elle est la même qui règne entre les réalités el les abstractions ). Mais d'abord , en y réfléchis-
toyciis vivent sous lé lien commun de rautorilé à laquelle ils ont iadivîduellement promis obéissance et fidélité; leur réunion, par cet engagement universel, est obligée : c'est cette obligation qui associe inviolablement des individus qui j sans, elle , demeureraient politiquement indépendans ^es uns des autres , puisque , dans la réalité , aucun d'eux n'a fait ni même songé à faire des promesses d'union réci-^ proque aux habitans de la contrée où la Providence l'a ' placée. Dès là, M. Auger doit voir combien nous diffé^ rons l'un de l'autre ; car , pour lui , la forme du gouvernement est une idée accessoire dans l'aggrégation. Si ce gouvernement est changé, cette aggrégation n'en existe pas moins ; et pour moi , ce gouvernement est au contraire le lien du faisceau ; avec lui existe l'union , ou ^ en d'autres termes la société, suivant l'acception que ce mot doit prendre en politique ; et sans lui on n'a plus , suivant Texpression même de M. Auger, qui alors est de toute justesse, qu'une aggrégation où nul individu n'a de droit sur un autre. Lorsque ce gouvernement disparaît, c'est presque toujours par la révolte de ceux qui lui devaieul obéissance : alois il n'en recommence point d'autre qu'ils légitimement pour ces rebelles , les devoirs continuent, et, dès que la justice vient ressaisir son sceptre, on doit lui prêter secours. Eloignez ces principes, vous retombez in-* continent dans les notions vagues et contradictoires que M. Auger reproche à M. Fiévée , et dont lui-mcme il est Lien loin d'être exempt.
Je sais que dans celle dlscusdoa nous avons ^îal•ché sur
sanl bien , el en se rappelant ce que j'ai dit précédemment , ce titre de représentant conserve toujours par lui - même l'obligation de défendre invariablement la chose représentée , ce qui concorde mal avec Tadministratiou intérieure qui impose au Monarque la nécessité de juger et de porter des résolutions entre les divers intérêts , et par conséquent , s'il les représente tous, de
des charbons ardens pour les personnes qui se sont figuré que nos révolutions modernes pouvaient avoir quelque légitimité. Leur préoccupation, pour de faux systèmes, leur servira toujours d'excuse lorsqu'on réfléchira à la difficulté de trouver la vérité dès qu'on s'est engagé dans les voies de l'erreur. M, Auger, en détournant les yeux des points vraiment décisifs dans les questions dont il s'agit, aurait-il cherché à ménager des esprits orgueilleux qu'il aurait craint d'aliéner , en leur montrant à quel point ils se méprenaient. Les sentimens qu'il a manifestés dans les cent jours , me font présumer que j'ai bien jugé l'esprit dans lequel il a rédigé son article. S'il n'en est pas ainsi , et qu'il ait encore les idées offusquées et embarrassées par des préventions puisées dans les doctrines du siècle qui vient de s'écouler , je lui dirai : voyez les conséquences où ces doctrines nous ont conduits , et les subversions toujours renaissantes qu'elles ont autorisées. Arrctez-vous enfin devant l'expérience ; revenez au doute , portez l'examen jusque dans le fond et dans l'origine àes choses; et pensez que, si l'on a pu dire à l'écrivain que vous combattez : ce n'est pas ainsi qu on finit une révolution^ c'est ainsi ^u'on la recommence ^ la lecture de votre article peut suggérer ces mots : c^est ainsi qu'on la continue.
( 9«-) frapper et de ressentir. Et en second lieu , ce même mot dé représentant est tellement inséparable d'une idée d'infériorité et de dépendance envers celui qui est représenté ou dont on représente la chose , il suppose tellement le besoin de ratification de la part de ce même représenté dans tout ce qu'on décide à son égard sans sou intention , que je le regarde comme entièrement au-dessous de la majesté du Monarque. Ainsi , quoique par l'universalité du caractère royal , le Roi puisse être considéré , avec bien moins d'absurdité que ne le seraient des députés , comme le représentans de tous 5 quoique ce litre en le dégageant de l'inconvenance . des ratifications impraticables dont je viens de parler , et qu'entraîne l'acception ordinaire du mot, quoique ce titre , dis-je , semble même fort convenable dans les relations de guerre et de paix avec les peuples étrangers , parce que celte fois les intérêts menacés tous par le même péril , perdent leur Vciriélés et deviennent ou doivent être censés devenir communs à tous les compatriotes; quoique enfin un pareil surnom ne fut pas. inutile dans certaines (occasions pour rappeler aux Rois lenr devoir et l'identité de personne que leur fonctions doivent leur apprendre à former avec leurs moindres sujets , je le bannirais même du seul emploi oii la science politique peut en faire
usage sans blesser ouvertemenl les règles fes pW. simples de la raison. Quant à ces représentaus^ qu'élisent les départemens , et qui représentent dit-on y des intérêts vus en généralisation , il est évident que je les range avec ces sublimes inventions de représentans de nations tout entières dont nous avons fait de si fortunés essais. Ils tendent encore plus fortement et plus nécessairement que ces derniers , à s'arroger le droit de prononcer despotîquement sur nos destinées , à marcher les égaux de la royauté et à en devenir les destructeurs. En un mot , ce que je trouve de particulier dans leur création , je le dirai franchement ; c'est encore un peu plus a idées con-^ fuses et de logique erronée que dans l'inveulioix des autres.
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