CHAPITRE XYI
IjC germe des principes développés par Montée quieu ^ existait a9arU lui. On trousse plusieurs fausses maximes dans Rollin , Massillon et f^én^lon» Citations de quelques-unes. S'ils Citaient été nos contemporains, ils auraient porté leurs regards dans une autre direction. Montesquieu n*a écrit que de pures spécula^ tions. Lui-même en aurait reconnu terreur^ s'il eût pensé qu'on dût les mettre en pratique.
Tout ce que je pouvais ajouter aux dissertations de mes précédens écrits contre le système .4cs prétepdMes représentations nationales , est maintenant épuisé. Les questions sur cet obfet
(93) sont si claires en elles-mêmes, les objections contre la représentation demandent si peu d'efforts pour être aperçues, les solutions sont tellement dictées par la plus simple raison , qu^on ne peut, ce me semble , s*étonnpr assez que Moalesquiéù, moins éclairé en cela que J.-J. Rousseau , ait parlé de représentans en matière politique , comme si l'existence de ces êtres contradictoires ne souffrait pas. de difficultés. Il est à croire que les préjugés qui plus d'une fois of-ï fusquèrent cet esprit si pénétrant , et qui , par exemple , lui cachèrent 'toute l'incohérence de son système sur l'indépendance des pouvoirs, lui dérobèrent aussi toutes les incompatibilités, de la partie républicaine et prétendue représentative de son édifice.
Il est vrai que ces préjugés étaient déjà les idées dominantes du temps pii il vivait. Les esprits , frappés de quelques abus inséparables des choses humaines, toujours prêts à méconnaître la nécessité d'une direction unique » toujours j^eins de la présomption qui nQus persuade que nous gouvernerions mieux que •te maître , et toujours en garde contre le côté d'oii se fait sentir le pouvoir ;/les esprits , dis-je, fermentaient déjà dans des pensées voisines de la démocratie^ L'anarchie n'avait rien d'effrayant pour quicon-
fjue avaîl placé la sagesse au milieu du peuple. Déjà , dans la secrète pensée des contemporains de Montesquieu , la folie et les flatteurs n'habitaient que les cours el les conseils des rois , et le délire des résolutions populaires , et la bassesse des adulateurs odieux d'une tourbe méprisable leur étaient entièrement inconnus, w Us se ressentaient d'un genre d'édijcation qui nous fait encore souvent éprouver ses tristes effets, et dont l'origine remonte à la renaissance des lettres c L'imagination dés voyageurs s'exalte ; lorsqu'ils parlent des pays qu'ils ont parcourus j tout ce qu'ils en rapportent est digne d'envie : . ée même tous les exemples , livrés à l'admiration des peuples depuis près de trois siècles, étaient puisés avec enthousiasme chez des nations républicaines, qui furent fameuses dans l'antiquité, et qui firent des actions mémorables, . parce que (nous le reconnaissons aujourd'hui) elles étaient turbulentes , ambitieuses , avares et passionnées. Enfin, l'époque où fleurissait Montesquieu était pelle où sans aimer l'autorité diC5 roif, on ne la iwaispu tait pas encore. Les devoirs que les orateurs de son temps et que ceux des règnes préçédens retraçaient dans leurs discours , n'étaient que pour les têtes couronnées , et pour les grands qui commandaient en leur
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nom, Qu'auraîënt-jLls dit aux peuples qui demeuraient tranquilles et passifs dans leur obéissance ? Aussi ne soyons pas étonnés que , même avant le célèbre publiciste qui a tant influé sur nos destinées , des hommes vertueux et éclairés, pour corriger les princes et les rendre dociles , aient fait entendre des maximes dont leurs yeux, fixés vers un seul point, ne pouvaient apercevoir le danger ou même l'erreur» C'est ainsi que le respectable RoUin penche visiblement, dans son Histoire ancienne^ pour les? institutions qui entravent la puissance des rois , ' et qu'à l'occasion de quelques gouvernemens des peuples de la Grèce , on le voit répéter plusieurs fois le mot fameux d^ équilibre dems un sens d'opposition à l'autorité , comme si des balancemens incertains pouvaient inspirer quelque sécurité pour la durée du repos et du bonheur des nations i comme s'il ne fallait point une impulsion déterminante , de quelque côté qu'on veuille là faire partir , pour nous faire sortir de l'inaction totale 011 nous plongerait un équilibre parfait, soit au moral , soit au physique^ comme si, enfin , ces mots employés dès le temps de RoUin , f équilibre de V Europe^ n'auraient pas dû avertir que celte expression n'est bonne en politiqure que pour exprimer un état de choses oiiles puissances sont assez égales pour conserver leur indé^
pendance, subsister par elles-mêmes , et ( il faut eu faire une maxime presque absolue , ) ne con^ courir jamais à aucun but commun. Nous voyons aussi vers le même temps Féloquent Massillon prêcher devant le roi , que le choix de la nation avait mis le sceptre entre les mains de ses ancêtres , et que , comme la première source de leur autorité vient de nous ^ les rois ne doivent en faire usage que pour nous ; assertions très-voisines de la souveraineté du peuple , et qui ne sont excusables que par le but deleurparliemorale, et peut-être parle désir d'opposer à une coUectivilé, envisagée passivement jusqu'alors, une coUecrivité toute active propre à humilier l'orgueil des rois , et à les faire rentrer en eux-mêmes. Mais cette collectivité n'en était pas moins une idée fausse dans un sens comme dans un autre. Si (ce que je ne pense pas ) quelques restes des temps barbares qui attachaient les sujets à la glèbe , pouvaient encore , du vivant ae Massillon , faire considérer les peuples comme la propriété des souverains , ce n'était pas une raison pour mettre les princes , par un procédé contraire, ^ous le joug du même assemblage, et peut-être qu'un ministre de J'Evangîle aurait dû savoir mieux que tout autre ce que , dès le commencement de cet écrit, j'ai fait remarquer : que Dieu dans sa justice n'a établi que des
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individus , que les droits et les detôirs ne subsistent que' chez eux, et qu'en se servant du pronom et ^ du sens multiple nous j on ne changé pas la con* dition des particuliers. Enfin , ce prélat si vénérable et si pur, qui fait l'un des omemens du siècle de Louis XIV, Fénélon monti^ dans tous ses ouvrages une grande prédilection pour toutes lé* barrières que les institutions des difFérens peuples opposent au pouvoir royal • C'est de lui que nous vient cette maxitoe tant de fois répétée et , disonsle , vide de sens , qu'il fafut que les i;ois aient une puissance absolue pour faire le bien , et les mainsf liées dès qu'ils veulent faire le^mafl. Ce sont se* propres expressions. Mais comment n a-t-il pas vu que les mêmes puissances qui arrêteraient les rois dans le chemin du mal, pourraient aussi les empêcher d'avancer dans le chemin du bien? Ces puissances ne seront- elles pas des hommes ou des institutions humaines ? auront-elles l'infaillibilité et l'exemption des passions en partage? Je ne connais que Dieu et ses volontés de qui on puisse se promettre que le mal n'aura plus de pouvoir, et que lebien seul triomphera. La pensée de Fénélon , pour avoir quelque sens , se réduit donc à dire qu il est bon , qu'il est indispensable que l'arbitraire des princes cède à la puissance des règles 9 que le plus grand bien illégalement opéré ne vaut pas la stabilité du moindre avantage qtse
( io4 ) procurent les lois , et qu'il peut même devenir un* très-grand mal, si , hors les momens d'extrême nécessité , il accoutume à se passer de l'assistance des conseils , de la maturité des délibérations et de la solennité des formes.
Voilà, je n'en saurais douter, les points de doctrine oii seraient arrivés ces beauv génies,^ ces nobles caractères , si des évènemens , semblables à ceux dont nous avons été les tristes témoins, eussent dirigé leurs regards sur la partie des vérités politiques qu'ils n'avaient pas contemplée. Je dis plus , ce sont leurs propres pensées que j'exprime, et il ne leur a manqué que l'occasion de quelquesinterprétationsetde quelques développemens. Qui pourrait aussi se refuser à croire que, surpris de douleur en voyant des législateurs insensés et de haïssables factieux s'emparer de son chapitre sur la constitution d'Angleterre , Montesquieu n'en eût déchiré tout ce qu'il dit de la puissance exécutrice et du simple veto qu'il lui accorde ? Qui ne penserait qu'éclairé par les bouleversemens qui se préparaiei^t dès l'assemblée constituante , et qui n'étaient plus un mystère , il n'eut publié , il ^'eùt imprimé , il n'eût répété cent et cent fois que jamais la nature , dans les corps exempts de maladie j ne sépara la volonté et l'exécution ; que jamais h niain qui opère n'eût la faculté
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d'êtrfe en o'pposîtion avec la tête qui commande ; que, suivant la remarque sur laquelle j'ai cru devoir insister avec force , la distinction des* pouvoirs n'est pas leur indépendance ; que la partie exécutrice , par son assujétissement nécessaire aux ordres et à l'inspection de la partie împérative , ne .pouvait êlre qu'un simple instrument; que cette vérité, si palpable , dégradait la nouvelle royauté , et devait la faire briser à la moindre résistance qu'elle se permettrait , ou à la première imputation de négligence ou de mauvaise foi qu'on élèverait contre elle; qu'en général , toute cette théorie du balancement des pouvoirs n'était qu'un simple jeu d'esprit , sans aucune application réelle sur aucun point de la terre ; que par le fait , on trouvait toujours une prépondérance d'une part ou de l'autre , et que si , dans les temps ordinaire , on pouvait la voir sans un trop grand effroi , tantôt passer du trône * du monarque à la tribune des assemblées , e£ tantôt revenir de la tribune au trône » il fallait que par le droit elle appartint au prince , pour qu'il en fit usage dans toute sa plénitude , lorsque le salut de son peuple le lui ordonnerait iiavinciblement.
Si jamais une tempête affreuse , prête à engloutir le vaisseau de l'Etat , obligeait à se ranger sous le pouvoir suprême du pilote^ et à lui obéir
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avec la plus entière soumission dans les volontés et dans l'emploi de toutes les forces, c'était bien certainement à l'époque où j'aurais voulu que Montesquieu vécût encore pour qu'il jugeât lui-même sa doctrine, et qu'il en prévint les funestes effets. N'en doutonspas, tous ses regards, tout son espoir se fussent alors portés vers cette autorité royale , dont trop souvent il étudia le caractère dans des excès étrangers à nos temps de civilisation. Videat reac ne aliquiddetrimenti puhlica res capiatur. Caveat , provideat : voilà les paroles qu'il eût proférées et les vœux qu'il eût formés jusqu'à son dernier soupir. Je le dis , en me faisant violence , mais il est des momens où , lorsqu'on est pénétré de la vérité de ce qu'on avance , on doit avoir le courage d'élever la voix contre les admirations exagérées de son siècle : si dans les circonstances où je place Montesquieu il n'eût pas eu la grandeur d'ame dç réduire à de simples spéculations les idées lîial conçues dont ses conteaiporains voulaient faire des principes ^ si , au moment qu'on les sortait d'un chapitre beaucoup trop fameux et qu'oos essayoit d'en faire les bases d'un édifice palitique, il ne leur eût pas donné le nom d'absurdités impraticables dans tous les tempà et dans tous les pays , j'affirïne , autant qu'il m'est donné de pou-voir juger d'u^i mérite supérieur , qu'il serait peu
( 107 ) digne du nom de graad homme que tant d'ouvrages célèbres lui assurent , et que ses nobles sentimens lui ont acquis dans le cœur de tous les Français.
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