II
des ressources de notre propre fond, et à faire sortir du sein même des contestations , la vérité dans tout son jour , et quelquefois dans toute sa laideur* Mais cette utilité ; voisine de l'anarchie , disparaîtrait si des mains habile^ ne savaient faire dominer au milieu de ces débats une volonté ferme , constante , unique, et ne perdant jamais de vue le but qu'elle se propose : toutes ces considérations me menaient nécessairement à parler du gouvernement insulaire de la Grande-Breiagne , et je m y suis en- / gagé d'autant plus volontiers , que quoique nos mœurs et notre situation nous prescrivent , lorsque nous, l'imitons, d'incliner plutôt vers la forcé que vers le relâchement , nous ne pouvons cependant nous dissimuler que , dans la forme extérieure des choses , il p'y ait sur plusieurs points, de grandes ressemblances entre *inotre Charte et la Constitution anglaise. Ce qu'il faut observer par-dessus tout dans les rapprochemens qui , depiîis l'institution fondamentale que notre Roi nous a donnée , s'offrent tout naturellement à la pensée entre les deux pays ^ c'est de ne pas abonder lorsqu'il s'agit du nôtre, dans le sens des discordes et des factions. Et , comme il m'a toujours semblé que la théorie de Montesquieu marchait de toutes ses forces. dans celte direction , j'ai cru , quelle que soit ma faiblesse , devoir l'attaquer en fhce. J'ai parlé avec
( 'î5) tin)B grande franchise d'un auteur, que mes adversaires citent â^ec une gi'ande prédilection* IJ en est un autre dont on conserve encore un grand nombre de principes , quoiqu'en général on né parle ^lus atitant dé lui qu'on le faisait dans les premiers lèmps de la révolution ; cet auteur est J.-J^ Rousseau. Mes précédeus écrits Ont été dirigés principalement contre sa doctrine. Les rédacteurs qui ont entrepris de mè réfuter j ont senti qu'il fallait entièrement l'abandonner , si l'on m'accordait le principe que ^ « par les lois de la nature , dest le Gous^erne- « ment qui donne naissance à la société , et «r non la société qui fonde le Gouvernement. » Ils ont réuni , en conséquente , loiis lenrs eflTorls poUr renverser ce principe , mais j'ose leur prédire qu'ils ne sortiront jamais victorieux de là lutte; ils sont cependant plusexercés que jene le suis dans l'art d'écrire , mais j'ai pour moi l'exacte observation de ce qui se passe dans la nature. • En vain prétendent-ils me réduire aux simples conjectures, lorsque je parle de l'origine^ des choses. L'homme noiîs est assez connu pour savoir ce qu'il doit faire , et comment il doit agir dans les différentes positions oii nous pouvons nous le figurer. Nos chefs-d'œuvre dans tous les genres de littérature , n'ont pas d'autre source: que cette connaissance j il n'est ques*
tîon dans uue pareille recherche que iTjr porter un esprit exempt de tous préjugés. Les hypo* thèses sont très-bornées , et les conséquences sont rigoureuses.
Que parlé-je d'hypothèse ? il ne s'agit que ^'une alternative que voici.
Les hommes se sont-ils ranges individuelle* menjtsous une autorité qui s'offrait naturellement a eux i
. Sont-ils tomBés d'accord de l'instituer après avoj^r préalablement vécu en société ?
J'ai déjà traité fort au long cette question dan$; mes autres écrits. Ce que je vais en dire ne sera quç pa.urv&rriver successivement à de nouvelles objectiopt^ qui m'ont été faites , tant sur ce point quo sur plusieurs autres; qui y tiennent de pluç ou moips près , et dont la réfutation , à pro-* prement parler , ne commence qu'ici (i).
^. fi), Vpyez les premiers dçyeloppemens de ma propositîop à la Chambre des Pairs, depuis la pag. 43 jusqu'à la pag. 4^9 et les dëveloppemens postérieurement publies, dejjui^ là f^âg. 5 jusqu'à la pag. 10.
■ ;,Mr"»: 'il •.■••» "I iv^ i c. '
-POîlO . .^'(1 '.
<ii5)
CHAPITJIE XIX.
iM^aa^MiMi
Le gouvernement du père de famille , n'étant évidemmerâ çtthriè,^ protection , serait trop façorable à la doctrinede l'Auteur; il Vaban^donne. Les hommes fê sont rangés indivis duellement sous une autorité. pj:Qte.cù:îc0 ; en les supposant tous rassemblés dans une vaste plaine ^ lajorce des choses leur aurait fait suivre la même marche. Il en est de mêfne de nos jour^ ; les Uens de membre à membre sont directs dans les sociétés civiles >• ils ne sont qu indirects, dans les sociétés po^ litiques. U alternative du chapitre précédent est pleinement résolue^,
PTétant pas convaincu de l'impossibilité que quelques nations ne^^ient formées de la réu^» nion d'hommes qjars dans les déserts J^par une complaisance , peut-être ti^op molle pour les syslèmés modernes , je naî point parlé d'une. premiëït; famille, ni du gouveri|iemèut modelé surcelui d'un non père ^ et ce que j'ai dit , en géné«rai, sur la jfamille et sûr soq régime intérieur , se réduit à très-peu de chose*
On m'objecte, cependant, comme une assertion erronée , d'avoir avancé qu'un père pouvait continuer de gouverner , même lorsque ses enfans adultes se sentaient enclins à devenir pères à leur tour et à quitter son gouvernement. A-t-on oublié que les périls extérieurs empêchent^ dès l'origine , les peupladçs^e- se dissoudre ? Alors , qui régnera sur -elJc^sicen'est le père des enfans et des petits-enfans ? Le fils aîné» qui , dès long-temps , aura été le second défenseur do ' la faarillc , ou à son défaut celui des autres fils que le père aura associé au gouverne* ment , ne perpétuera-t-il pas l'autorité? Et quand bien même les enfans de notre premier père auraient été assez ingrats pour l'abandônher ^ et pour aller loin de lui fonder de nouvelles fa* milles , qui ne voit que , devenues bientôt étrangères les unes aux autres , elles formaient presqu'à l'instant même différens groupes oii chacun des membres qui leur appartenaient , trouvait secours dans ses frères contccjes entreprises extérieures , pt goui^emement dans son père pour employer au salut commun toutes les forces réunies. Je li' inisiste pas davantage sur cette marche de la nature. Elle part toujours du besoin de protection ressenti par les individus , besoin que je soutiens toujours être le premier mobile des actions de l'enfant , et même de son attachements
("7) pour sa mère. J'abandonne une manière âé considérer l'élabUsscmedl des Gouvernemens , qui me procurerait un trop grand avantage, puisque la monarchie s'y retrouve dès le premier pas presque dans toute sa perfection.
Je reviens à ces hommes épars dont on ne veut plus maintenant, et dont cependant on faisait tout dériver du temps de Jéan-Jacques Rousseau.
J'ai dit que , lorsqu'un péril de la part de quelque ennemi venait menacer quelqu'un de ces hommes isolés , pour peu qu'il eût connaissance d'un autre homme plus fort ou plus intelligent que lui , il allait s'attacher en quelque sorte à ses côtés. J'ai aussi avancé que la crainte des bétes féroces suffisait pour obliger les hommes à cette réunion ; mais le danger à courir de la part d'autres hommes étrangers et inconnus , pouvait aussi devenir un motif encore plu5. puissant d'effroi , de gaerre , et par conséquent , de gouvernement. Enfin , on croit trouver une objection , en prétendant que l'inégalité^ même des dons de la nature^doit empêcher qu'aucuiv homme , pour gouverner , se rencontre au-dessus des autres. A est plus fort , B plus inrelli-r gent, C plus éloquent : pourquoi ^et C se sou*, mettraient-ils à ^ , et ainsi de suite ?
Le premier minéralogiste , répliqueraî-jc , se*.
raît en état de faire la répanse. La molécule de Textrémité des cristaux , est exactement semblable à celle du milieu j cette dernière , cependant ,. s'appelle intégrante , et c'est autour d'elle que toutes les autres sont venues se ranger. Oi> ne ^oit de raison , à ce choix de la nature , que dans la nécessité qu'il y ait un commencement à tout y et dans les dispositions des eaux et des liqueurs qui, ayant apporté fortuitement, ce semble ^ une première molécule , lofait ensuite subvenir tomes les autres , pour s'y grouper successivement. De même les rassemblemens y autour de l'homme protecteur et régulateur ,: peuvent souvent être ( et je l'ai dit dans mes pré-* cédens écrits ) le résultat, de circonstances pure-" ment accidentelles ; mais il est à présumer que les qualités de cet homme y seront originairement entrées pour quelque chose. Ne croyeap pas pour cela , qu'il soit le plus fort ou le plus industrieux de la bande ; il est seulement l'origine . du rassemblement. Il suflSt qu'un très -petit nombre de faibles s'unisseui les uns après les autres à un médiocrement fort ^ l'athlète qui surviendra ensuite , sera obligé , s'il veut profiter de la réunion , d'obéir à l'autorité déjà établie ; et l'homme habile qui viendra encore augmenter la troupe , sera forcé de borner ses espérances à devenir miiaistre , et , s'il veut être roi ^ il ne sera déjà plus qu'un factieux.
Ces vérités sont trop évidenles pour que fôm'y arrête davantage.
Mais allons plus loin , et renonçons à ces rasscmblemens successifs , puisqu'on ne veut plus les admettre. Consentons à imaginer de? homnïes ^ réunis par une sorte d'instinct de sociabilité dan^ quelque grande plaine à Tabri de tous les dangers du dehors , et s;upposons-les sans famille ; car nous aurions déjà des gouvernemens par«^ tiels , et pour peu que quelques familles fussent plus puissantes ou mieux gouvernées que le»
autres , l'indépendance courrait le risque de bientôt disparaître. D'ailleurs , on ne vetit qtid des hommes épris de la liberté et fort peu disposés , des qu'ils sont adultes , à rester en famille ; et , enfin , il m'est assez égal de raison*^ ner sur des individus ou sur des familles qui , ayant chacune leur chef , et, par conséquent , leur volonté , pourraient être considérées comme jouissant elles-mêmes d'une sorte d'individualité r
Oii s'esi-on figuré qu'il régnât dans ce grand attroupement un seul moment de l'âge d'or ? La propension à la sociabilité ne sera jamais audessus de l'égoïsme ; les an»tiés ne naissent que dans les périls ou les entreprises communes. tJn penchant animal peut , dans cette réunion barbare , porter les sexes l'un vers^ Tautre j mais ne voit-on pas , incontinent y., des rivaux eâ y
fureur se rapprocher bien plus de la condition des brutes que de celle de l'homme. Et même , quand je supposerais un peu plus de civilisation, en imaginant des familles rassemblées au lieu de simples individus , croit-^on que des sujets de querelle ne se présentassent pas en foule dans cet assemblage confus ? Alors , que les uns prennent parti pour l'auteur de la dispute , et les autres pour le conipéliteur^ voilà la guerre allumée et le gouveruemcnt militaire qui s'introduit ; et , certes , on ne me contesteia pas que chaque in-» dividu ou chaque famille sous son chef ne soit libre de suivre en pareille circonstance le parti belligérant qui lui convient , ou même de se retirer loin des coups de ces furieux , si on est assez heureux pour trouver quelque homme puis-^ $ant qui sache faire respecter la neutralité. Per-r çonne , dis-je , ne jne contestera cette liberté du choix dans le parti que chacun voudra embras-» $er ; car on ne se connaît pas encore , et Fou li'a point encore çonlracté cos liens si doux , jpiais , il faut le dire , si romanesques et si faux , qui » équivalent , dit- on , à des eugagemens de ne plus se quitter, et d'en passer par tout ce qu'il plaira^ à 1^^ volonté générale d'ordonner de notre destinée. Il suit donc que le rassem^ blement , n'eût-il pas été successif ^ n'a pu avoir UU ^eul piomemt d'Q?istcace sociale et obli^a^
loirc y qu'il a passé îûcontment à des gouvernêmens dislîncls , et que ces gouvernemens , auxquels chaque famille ou chaque particulier est venu s'attacher individuellement , ' ont été formés par l'extraction des élémens que confond le chaos , et par la force de cohérence que ces mêmes élémens ont contractés vers un point dV nîon concentrique ; marche commune , comme on le voit , à la politique aussi bien qu'à la physique. Ces considérations , et celles que j'ai consignées dans mes autres écrits , nous autorisent à conclure sans réplique 9 j'ose le dire , que l'autorité primitive n'a lieu que par le fait et par la soumission indii^iduelle et ja^ mais par V institution ; que la civilisation ne s'introduit que par le gouvernement et par Tordre qu'il commence à établir^ que l'heureuse concorde des premiers âges n'est qu'un rêve des poêles , et que les hommes n'ont connu la société qu'après avoir (ait les mêmes guerres et partagé \^^ mêmes destinées dans les mêmes évènemens , et sous la même puissance souveraine.
Qu'on veuille bien maintenant reporter les yeux sur l'alternative qui termine le dernier chapitre , et je demanderai si on la trouve suffisamment résolue ?
£nfîn , pour rendre ces vérités d'une appliçatiop tellement universelle , qu'il soit impos-
siblc de les regarder comme le fruît d'aucune hypothèse particulière^ j'affirme que Je nos jours subsiste encore dans son entier l'état de choses d'après lequel tous ces hommes que nous sup^ posons rassemblés dans l'étendue d'une vaste plaint , * se réunissent sous diflërens centres d'unité et de pouvoir. En effet , qni persuadera à un homme raisonnable que l'habitant de Marseille ait une telle prédilection pour l'haiii^ tant de Rouen ou deStrasbourg, qu'il ne connaît pas, et lui soit tellement lié d'amitié , qu'il veuille toujours suivie le même sort que lui , et tout régler d'im commun accord avec ce tendre frère , et qiie même il soit ptét à kii faire lé sacrifice de sa voloaté , si d'autres frères aussi dignes d'amOur et aussi affectueux se rangent de l'avis qui exige ce sacrifice? Je renvoie pour Fèxanien de ces sentimens outrés, aux réflëïioiàs' c^ç j'ai faites en terminant les seconds dévelbppemens de ma Proposition du 18 janvier , et je me blâme moi-même d avoir dit , à la page 10 de cet écrit , que le premier germe de la pensée des sociétés était venu d'engagemens communs sous un même gouvernement^ je ne m'étais pas suffisamment expliqué. Dans les sociétés civiles , on considère d'abord les personnes avec lesquelles on s'associe , et on prend directement des engage*-
mens ayec elles. Dans ce qu'on appelle les sociétés politiques , on ne pen^e que fort peu , et si les états sont fort étendus y on ne pense en aucune sorte à des associés et à des con^ yentions.avec eux j on tourne ses regards d'un seul côté , yers la protection du Gouvernement; c'est lui seul qu'on envisage , c'est envers tui qu'on s^.engage; ^ l'on cherche à se prémunir contre les abus de la puissance ^ c'^est contre lui. On ne pense en rien dans tous ces actes à des engagemens plus ou moins absolus ou conditionnels envers ses concitoyens. S'il règne cntr'eux des habitudes amicales , des intérêts communs et un esprit de nation , puisés dans les mêmes travaux, les mêmes entreprises et la même direction , . c'est à l'existence du gouvernement qu'ils le doivent. Ces derniers liens, il faut le dire hautement, afin d'e confondre d^un seul mot toutes les révolutions , ces derniers liens ne soDt k\\x indirects ; les considérer sous des rapports différens , c'est déraison , c'est mensonge. J'avais donc tort de ne point insister sur l'extrême distinction qu'on doit faire d^ sociétés , comme on entend ce mot dans Tusàgë habituel du barreau , et de la société prise pour la masse dTiabitans vîvans ensemble dans un même pays , sous un même gouver- )arenuent. Je. me suis aperçu de ma négligence
( ia4) en relisant mon précédent écrit , lorsqu'il m'a fallu rédiger la note , page 83 , contre les idées très-mal éclaircies , ce me semblç , deMIML. Fiévée et Auger. Je sais que ces idées sont encore malheureusement partagées par un grand nombre d'hommes , et que celles que j'énonce font reculer d'effroi tous ceux qui , ne connaissant pas l'importance des gouvernemens , ont pensé qu'on pouvait les renverser et les voir se succéder sans de graves inconvéniens ; mais la nature , qui ne perd jamais ses droits , a prouvé , par d'épouvantables d'ésaslres , combien il était téméraire de briser le lien ' universel qui unissait tous les habitans d'un vaste empire. Je n'ignore pas cependant la peine que pourraient éprouver des personnes timorées , en pensant que si ma doctrine est exacte , elles ont évé rebelles lorsqu'elles croyaient n'être que dévouées aux vrais principes. La droiture des intentions fait évanouir la faute ; mais elles n'exigeront pas que » pour leur complaire , j'imite la logique de Buonaparte , qui prétendait que des actions répréheusibles étaient nécessairemeilt des traits d'héroïsme , parce que la gloire de ceux qui les avaient faites s'y trouvait intéressée. Je leur dirai donc : « Le seul moyen d'être d'accord avec votre conscience , est de soumettre à un nouvel examen les fondemens de voire croyance poli-
tîque. Toute paresse d'esprit serait condamnable. Vous avez vu tous les malheurs de la France ; j'en accuse vos opinions. El que m'importe , après tout , de bouleverser vos idées^ , si vos idées sont des bouleversemens ? »
On le voit , ce n'est pas seulement pour les temps primitifs qtte l'alternative que j'avais posée est résolue » c'est pour tous les temps ; et il me parait impossible qu'une solution puisse être portée plus loin.
•«•ks>pBiiaa.^B«i^iaMa»