‹ Réfutation de la doctrine de Montesquieu, sur la balance des pouvoirs, et aperçus divers surChapitre 22 sur 34 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Uhistoire 3e tous les peuples prouve que la Monarchie a précédé la république. A peine, dans les continens de l'Afrique et de V Amérique y trouve-t'On quelques traces de gouvernemens républicains. Les principes de V Auteur n' admettent pas de droit sans justice» Il a pas de droit , il ri' y a que le fait \ La justice est un sentiment

^^ ^ ^^^*S(>72 nous-mêmes; le chef le plus sauvage en d>^^^^ ^^y^^ j^ ^>^^g ^^

soùi^eraineté de îa^^uitude dont les phiïosophes nous ont proctu^^^ esclaves, ne serait autre chose , •« elle était pr-aticahie , yue le droit du plus fort.

J'iMTOQCE , on le voit , non-seulement ce qui a dû se passer lorsque l'autoriié s'est établi^ parmi les hommes , mais encore «equi se passe sous nos yeux; la marche étant la même, ne peut nous pjpésenier d'obscurité : aussi , mes adversaires , qui me reprochaient de me jeter dans les ténèbres des origines, n'auront -ils

( >55 ) Êîentôt plus d'autre ressource que de s'y etifoucer eux-miêmes, pour y trouver des faits qu'ils puissent m'opposer.

Déjà même, pour prouver que les républiques ont précédé les monarchies , ils ont cité Minos plus ancien que Lycurque , et dont les institutions tenaient beaucoup du républicanisme ; mais Minos était un Roi y et qui plus est , un législateur : je ne vois rien dans ces deux fonc* tiens qui ressemble à FsCutorité populaire et collective ; et , tout ce qu'on pourrait induire de ses lois , c'est que-, fiibigué d'abus qu'il avait aperçus dans la royauté , et livré peut-être à quelques préjugés contre elle , dpnt les causes nous sont maintenant inconnues ^ il créa une forme de gouvernement conforme à sa manière d'apprécier les choses ; mais la monarchie n'en précéda pas moins la république.

Quant à Moïse , dont l'exemple m'est pareillement objecté , je retrouve avant la loi écrite» où certes le peuple n'est pas dépeint sous des couleurs bien favorables j je retrouve , dis-je , un gouvernement patriarchal et nullement républicain dans le pays des Hébreux , et une monarchie trop puissante pour n'avoir pas été régulière , dans le pays d'Egypte. En un mot , parcourez l'Afrique , pénétrez dans l'intérieur de rAinérique>Ja république y est géuéralemem«

ignorée. À peine quelques vestiges incertains ou mal connus , tels que l'ancienne Tlascala dans le Mexique , attestent-ils qu'un petit nombre de gouvernemens républicains y ont pareillement existé ; et dans toutes les contrées de ces vastes continens les hordes sauvages , sous l'autorité guerrière de leurs che&^ prouvent incontestablement le besoin d'agrégation autour d'un centre commun pour se défendre et pour attaquer , besoin qui , dans tous les temp^ , fait le principe des gouvernemens , et qui , chez les peuples primitifs bien plus que chez les peuples civilisés, est inséparable du despotisme militaire le plus absolu et le plus contraire à l'incohérence démocratique.

Mais enfin , me dira-t-on , si l'on était forcé par le raisonnement et par lefait, d'adopter votre manière de voir , ne serions-nous pas ramenés à ce droit du plus fort , que toute ame honnête ne peut admettre sans une répugnance invincible? On ne voit plus, d'après vous, que des clvefs qui sont investis du gouvernement , parce qu'ils sont puissans ; on les voit régner suivant leur caprice; on cherche en vain la dignité de l'homme dans ces malheureux tout tremblans qui viennent implorer le secours d'un dominateur qu ils détestent peut-être; et toute la consolation qui nous reste est de plçurersur la triste condition de tout

le genre humain qui ne peut se partager qu en deux classes , les maiires et les esclaves.

Rien de plus faux que cette conclusion.

Il est sans doute dans l'ordre établi par /la Providence , que le plus fort l'emporte toujours; mais celte victoire n'est qu'un y»/^, elle n'est pas un droit , distinction de la plus haute importance en morale.

Pour que ce droit ail son accomplissement y il faut qne l'équité se rencontre avec le fait , car le setitiment de la justice n'est pas inutilement dans notre ame.

Je prouverai , dans un autre ouvrage, que ce sentiment tient au fond de notre étre^ qu'on iié peut le" ranger au nombre de ces sen3ations passives qui nous viennent du dehors i qu'îl accompagne la réaction des jugemens sur les idées > qu'ii est un plaisir ou une peine suivant que les faits^ extérieurs sont d'accord avec ce qu'il nous fait désirer ou craindre; que sans lui on n'aurait chez aucun peuple ni la pensée ni le mot de justice f qu'il est inné en nous , et qu'il condamne , par son existence , Locke y Condillac et tant d'autres a^uteurs célèbres qui, en ne considérant notre être que [dans la passivité des impressions matérielles que nous recevons^ ont oublié \à

moitié la plus importante de leur science, Vacti^

cité et \2l puissance qui tiennent à l'essence même de notre nature.

Or , ce sentiment puisé en nous-mêmes /ce sentiment inné se mêle à toutes nos pensées , et c'est lui qui , dès le premier jour » me dit clairement que je dois protection à l'Iiomme qui vient rimplorer, et qui me procure l'utilité de ses services pour ma propre défense j par conséquent, si je me sers de lui pour lui nuire , je produisun fait , mais je n'use pas d'un droit , et je trompe inhumainement l'attente de ce malheureux. Voilà ceque^dansles temps les plus barbares, le prince le plus sauvage sent au moins confusément en lui-même j voilà ce que l'adoucissement successif des mœurs fait prédominer de toutes parts. Si quelqu'un a essayé de consacrer le droit du plus fort, ce sont les philosophes qui nous ont rendus et proclamés esclaves d'une maj orité aussi aveugle que cruelle (i)^ mais assurément, les

(i) Remarquons déplus que la nécessité de se soumettre au plus grand nombre , nécessité que nos politiques voudraient puiser, je ne dis plus dans le droit, mais dans le fait de sa force y ne porté pas avec elle un degré de conviction bien puissant ; car qui peut compter une multitude qui varie toujours ? Qui ne connaît la versatilité du peuple , et qui ne sait qu'une force peu considérable, mais une et bien dirigée , triomphe aisément d'une foule divisée ? Il est donc salutaire de fonder le pouvoir sur quelque chose de plus stable que le nombre. Les révolutionnaires ont

( ï57) principes que je professe ne sanctifient pas la force , car , en les suivant , le roi de la nation la plus civilisée, comme le chef de la horde la plus grossière, voit son droit expirer dès qu'on s'aperçoit que l'iniquité commence.

CHAPITKE XXII.

Dans quelque main que réside le pouvoir , il est absolu pour celui qui obéit: il est arbitraire , lorsqu'il n'a d'autre règle que la volonté du Souverain. Dieu ne se prescrit pas de lois.

Le pouvoir arbitraire chez V homme ^ quoiqu'il soit à propos de s'en garantir, rCest pas cependant livré au hasard , au degré qu'on se le figure 'j on trouve la preuve du contraire dans plusieurs monarchies de V Europe ^qu' on regarde comme despotiques.

Cependant , va-t-on répliquer encore , malgré, de si belles maximes, vous ne nous en livrez pas moins à l'arbitraire des rois. Que nous importe

fait pour eux-mêmes une triste expérience de Toubli de cette précieuse vérité ; et ils sont à plaindre d'avoir ignoré que la première base de toute puissance est le bon ordre et la justice.

~ que , de droit , nous ne soyons pas esclaves , si de fait nous portons des fers ?

Mais, d'abord, où voit-on que Farbilraire dans l'autorité des rois , soit l'objet de mes désirs , et de ma sollicitude ? n'en ai-je pas fait , dans les axiomes que j'ai posés dans mon premier écrit , l'une des deux extrémités que nous avons à craindre pour notre liberté ? Seulement > il y a des circonstances où je.ne vois momentanément que lui seul , pour remède aux maux de l'Etat , qu'une prolongation d'anarchie ferait immanquablepfient périr ; mais qui fait naître ces circonstances? les systèmes que je combats. Vivez en paix dans vos institutions et dans les mœurs qui les rendent inébranlables , et jamais l'arbitraire n'étendra son règne sur vous.

Sans doute , si le malheur des temps oblige d'y recourir, j'en gémis autant, et plus que ceux qui se permettent contre lui les plus fortes imprécations; mais je ne m'ôtepas , par une crainte souvent affectée, le seul moyen de salut qui s'offre à mon esprit : cela veut-il dire que j'aime le despotisme » et que j'en sois zélé partisan ? Quel est donc ce mot si terribl,e qui , dès qu'où le prononce , doit fermer la bouche aux amis de l'ordre et du sens commun? Pour moi^ je le déclare , ce ne sont pas les mots , ce ne seront

pas même les actions qui m^imposeront silence.

Comme il existe, en effet , certaines monarchies où le commandement est très-orgueilleux, Tobéissance très-servile , et la. punition très* rude j et comme ces gouvernemens s'appellent despotiques , il suit que partout où l'on voit le pouvoir absolu dans les mains d'un prince , et que ce pouvoir déplaît , on use d'hyperbole , et Ton crie au despotisme; mais, outre que le pouvoir, qu'il réside dans un seul , dans plusieurs ou dans le grand nombre, est toujours absolu à l'égard de ceux qui doivent obéir (ce qui diminue déjà beaucoup de la haine exclusive qu'on voudrait diriger contre l'autorité -i» Roi^, comment se fait-il que Fesprit de parti ait été assez fort pour dénaturer le mot de despotisme , jusqu'à le rendre synonyme de toutes les injustices et de toutes les violences ?(i)

(i) Cette confusion dans le$ idées est si forte lorsqu^on se sert du mot de despotisme^, et on regarde cette expression comme tellement identique avec la violence , que , dans le dernier écrit que j'ai publié sur ces matières, j'ai été obligé de faire i;^marquer que toute violence n'est pas despotisme 9 que rbomme qui me heurte dans la rue i avec le dessein de m^offenser ou de me faire quelque forte contusion , n'est pas un despote , mais un insolent. Pour qu'il y ait despotisme I il ÙM que lea voies de fait viennent du

Ne pourrait-on pas citer un grand nombre dwr monarchies en Europe, oii les habitudes des princes et des sujets sont très-dôuees , efc le bon-^ heur très-réel, et qui n'ont aucune différence marquante, je ne dis pas pour les mœurs , mais pour la plénitude del'autorité , avec les gouver-

Souverain. Quoi! m^objecte-t-on , faut-il les respecter ces voies de fait, et sont-elles plus légitimes parce qu^elles viennent d'un potentat, que si elles venaient d'un goujat? Je ne dis pas cela , elles ne sont pas respectables en ellesmêmes ; mais la morale la plus austère conviendra que je ferai très-bien de me contenter de fuir les mauvais traite— mens du Souverain, tandis qu'il me serait peut-être loisible de donner d'utiles leçons au goujat. Voici la raison de cette grande différence : le respect pour la personne d'un ru${re n'importe que médiocrement à la chese publique, l'irrévérence envers le prince, si elle s'introduisait, deviendrait une calamité. C'est par ce motif que , dans aucun pays , on ne s'en prend à la personne du Monarque de l'injustice qu'on éprouve ; tout serait perdu , sans cette inviolabilité ; le prince , qui est l'homme de tous , ne peut être attaqué par qui que ce soit au monde. Les moindres atteintes à ce principe , deviennent des parricides , et le désespoir des peuples, lorsqu'ils se sont piermîs de venger les oppressions , même les plus violentes , a toujours eu l'aspect d'attentat.

Si j'ai été obligé précédemment de poser en principe que toute violence n'était pas despotisme , je suis maintenant forcé de faire sentir que tout despotisme n'est pas violence, tant ce sujet est encore rempli de profondes ténèbres, que* les passions y ont répandues avec profusion. •

nemens qui rcveillentchez nous de si liaîneuses pepsées? l\ ny a pas de milieu, dirai-je à toutes . ce^ personnes qui ne manquent pas de qualifier ces heureuses MonarçKies de despotiques^ parce quQsi j.'<^béit sans partagea la volonté d un seul ; ou consentez à être regardés comnie les plus tur* bûlens et les plus iDJustes des hommes, ou renoncez, en parlanjt de ces états , au sens odieux que vous attachez^u despotisme -, et pour ôter toute équivoque, substituez à ce mot, la dénomina* taon plus tolérable et plus vraie , d'arbitraire.

, Je n'ai cessé de renouveler ma profession de foi sur l'idée que renferme, cette dernière expression. On a du rjemarquer , presque dans toutes les pages de mes écrits ^ combien j'at* tachais d'importance à ces discussions et à ce3 formes, qui préservent les peuples.de l'irréflexion et de l'instabilité des volontés du Prince; j''en ai tant parlé , que je crains d'encourir |e reproche de me répéter outre mesure ^ mais il ne faut pas se faire des monstres pour les combattre , et je dois relever ici une erreur oii sont tombés mes adversaires , et qui leur est commune avec beaucoup d'autres personnes. On a porté l'abus des mots ou des idées jusqu'à se figurer tjue la divinité se prescrivait des lois à elle*même , et qu'apparemment elle leur prêtait une sorte de serment pour s'interdire

la possibilité de s'en écarter. Ce n'est pas se faire une image convenable d'im être tout -puissant, et qui voit tout d'un seul regard. Il agit, il conserve, et tout est bien; les intelligences subalternes, en découvrant fcnchatuement invariable d'effets , dbnt la preivi^idre^ ss(^«me émane de sa volonté y et, pour ainsi dire /dé son impulsion , s'en font pour elles-^mépties des' règles de science et de conduite, maisttout <:et ençhaÎBement n'est autre chose cpe le ré-* sultal nécessaire d'une action qui ne peut errer dans ses conséquences. L'homme qiii possède atrsçi un rayon de lumière et de justice en lui-même , a quelqne chose de semblable dans S€fs procédés; il aperçoit, presque par sentiment , si des préjugés ou des intérêts ne s'y opposent , ce qui est vrai et ce qui est bien , et l'action s'ensuit immédiatement. Je dis, près* que par sentiment, car n'ayant pas l'intuition divine, et ne voyant, en quelque sorte , les objets que pièce à pièce ^ sa sensibilité s'attacherait souvent à des faces incomplètes, s'il ne lui était donné , même en morale , de re« çoBSiruire ses idées , d'agrandir ses vues , de vecti&er ses jugemens, et d'arriver à de^ principes. Cependant, les simples a^ertissemens d'une conscience droite et pure lui suffisent daiis la plupart des occasions. Si Ton ajoute

que les princes sont toujours environnés de conseils /^'^qu ils entendent sans cesse proclamer autour d'eux les maximes de droit et d'honneur public, on conviendra facilement que , surtout en Europe ^ au milieu de la plus grande civilisation que l'homme ait jamais at« teinte , les volontés et les ordres d'un pouvoir arbitraire , ne sont pas des mouvemens livrés au hasard au degré qu'on se plait à l'imaginer. Certes , il faut le dire et rendre témoignage à la vérité, il est plus d'un pays où nous regardxms^é "souverain comme régnant arbitrairement , et où l'on trouverait pourtant plus de soins paternels pour les peuples, plus de respect pour la propriété , plus de confiance chez les sujets , plus d'anciens et loyauic usages conservés avec constance , que , malgré l'appareil festueux de leur législation et de leur6 maximes, n «n pré3emoi)t les nations les plus-vantées pour leur haine du despotisme (x).

. (i) Je pourrais, entr'autcds, cit«r radminislEation intérieure de r Autriche, et.je donnerais des preuves manifestes de ce que j'avance. C'est une chose merveilleuse , que nos philosophes , lorsqu'ils cherchent le bonheur pour les peuples , tournent précisément le dos au pays où il réside avec le moins d'interruption.

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