CHAPITRE XXVI
Les adversaires de V Auteur citent mal à propos la prospérité de quelques Républiques. Avant d'être heureux^ il jaut pouvoir vivre, 'l^es Gouvernemens républicains ^ qu'on peut citer aujourd'hui^ ne sont plus qiCau nombre de deux. Les Monarchies y avec autant de bon-
heur^ ont plus de stabilité. Exemples à l'appui de cette assertion. Le Peuple romain n'a vaincu que par l'autorité monarchique de ses chefs. La Fédération de l'Amérique n'aurait pas assez de consistance pour exister en Eu^ Tope. La prospérité toujours croissante de la Russie , répond victorieusement à celU des^ Etats-Unis.
Il ne reste plus à mes adversaires, silesraisonnemens concluans leur manquent entièrement, qu'à|recourir à des citations , oii Ton voje d'un»:
( '5a ) part le bonheur habiter exclus! vcmenl ce qu'on appelle les pays libres , et de l'autre , le malheur et le découragement établir leur séjour chezj les nations livrées à l'asservissement du despO'lisnie.
Nous avons déjà parcouru quelques citations dans le même genre , qui cherchaient à prouver que les républiques ont précédé les monarchies; ' elles ne pouvaient qu'être malheureuses , puis^ qu'elles vont contre un fait notoire, et que , loin d'apercevoir l'existence de la république avant tout, nous trouverions plutôt la monarchie dans les républiques j témoin la puissance paternelle , qui n'a ja^nais eu tant de force que dans ces gouvernemcns. Les nouvelles citations n'auront pas une plus grande efficacité, pour faire naître la conviction , et peu de mots suffiront pour les réduire à leur juste valeur.
Sans entrer bien avant dans la discussion , un argument péremploire contre la félicité qui habite les républiques , est la difficulté dç leur existence; pour être heureux, il laut commencer par vivre , et par vivre même en santé e^ sans crainte. La révolution , qui n'était faite que pour établir des républiques sur tpute la terre , les a trouvées d'uû tempéramment si fragile , qu'il pi'ea est que deux qui aient survécu à la des-
tructîon des autres , la confédération suisse » et
la confédération des Etats-Unis d'Amérique.
On est très-heuréux dans ces pays , je n'en disconviens pas , tout en arguant de faux les descriptions romanesques et parfois] risibles que l'imagination exaltée des voyageurs veut nous faire prendre pour des réalités , lorsqu'ils nous parlent de ces républiques. Comme je suis témoin oculaire des choses et des faits , quant à la Suisse , pays que j'ai long-temps habité et que je connais très-particulièrement , on ne m'accusera pas de parler, de ce que je ne sais pas.
Ce qui a sauvé la Suisse dans ces derniers temps , c'est sa faiblesse et sa situation , qui ne permet à aucune grande puissance de s'en emparer, sans menacer les autres.
Je ne ferai point la critique des gouyernemens de ce pays , loin de là , je leur rendrai la justice qu'ils méritent; mais ils ne me démentiraient pas euxr-mêmes, quand je dirais que les discordes , toujours existantes dans la fédération, entraîneraient la ruine de toute grande nation qui , comme on l'a vu pour la Pologne , aurait à ise défendre par une grande union contre les sourdes attaques de la diplomatie, avant d'avoir là le faire par la force des armes.
Quaui; ^ la félicité intérieure qui règne en
(i54) Suisse , je remarquerai , à rhonneur de la vérité ^ mais au très-graud scandale de la philosophie moderne , que , de tous les cantons , celui dont le pouvoir ei les institutions se rapprochent le plus de la monarchie , est en même temps celui oîi Fagricultureet le commerce ont joui dans tous les temps de la protection la plus attentive et la plus éclairée , et qui fut toujours le mieux gouverné , et qui Test peut être encore , malgré les troubles que nous y avons semés; que, pour tout dire, c'est le canton de Berne : je m'en rapporte j malgré les clameurs de nos révolutionnaires , à la bonne foi de tput homme impartial qui connaît Berne , et les diverses républiques dont se compose la fédération de la Suisse.
Je ne saurais parler des États-Unis d'Amérique avec la même connaissance ; j'avoue cependant que , d'après leurs journaux , je n'aperçois pas un grand fond de sagesse dans les peuples de cepajs ; je crois reconnaître en eux une ambition très-marquée , et qui, un jour , pourra entraîner leur ruine. Que serait-ce, si dans la fédération américaine , comme dans la vieille Europe , il fallait faire subsister sur des terrains étroits des populations tout entières , n'ayant de ressources que dans de précaires industries ; s'il fallait sans cesse contenir dans le devoir cette multitude disposée à prêter l'oreille à tous les murmura-
teurs , à s'attrouper au gré de tous les insiiga-leurs de troubles, et à s'enflammer avec une rapidité dont les habitans isolés des Etats-Unis ne sauraient se faire l'image ? Que serait-ce , si ces républiques , ai^ lieu d'exister au - delà des mers , étaient en face de puissances militaires toujours prêtes à profiter^ de leurs divisions , et soigneuses peut-être |f les encourager , n'en doutons pas, ou elles auraient bientôt cesse d'être , ou leur forme de gouvernement , revenant vers l'unité, les préserverait d'uue perte inévitable et imminente.
Mais lorsque j'entends alléguer, avec des éloges si intarissables , mais si peu approfondis d si peu raisonnes , de pures exceptions auxquelles certaines situations géographiques permettent seules d'exister, n'ai-je pas droit, à mon tour, d'appuyer d'exemples frappans la bonté du gouvernement d'un seul , même lorsqu'il est absolu , et qu'on l'accuse de se rapprocher de l'arbitraire.
J'ai déjà cité dans la note ^ p. i45 , le bopheur dont jouissent les habitans de l'Autriche. J'af^ firme , sans crainte d'être démenti , que, dans ces derniers temps surtout , sans la direction que le gouvernement de Prusse a su donner à ses sujets , la nation prussienue eût été effacée du nombre des peuples de l'Europe. Mais ,
( i56 ) par-dessus tout , considérons les immenses progrès de la Russie depuis que Pierrc-le -Grand est parvenu à porter la civilisation dans les différentes parties de son empire. Je le demande, croit-on que les principes de la démocratie eussent pu opérer ces merveilles? L'ancienne Rome a fait la conquête du'înonde; mais ce n'est pas comme république qu'elle y est parvenue, c'est parce qu'elle a eu des princes qui n'en portaient pas le nom , mais qui en avaient le pouvoir j ses consuls et ses dictateurs , sortant tous d'un corps qui formait le conseil le plus constant dans ses maximes et dans ses entreprises , dont les annales du monde puissent conserver la mémoire. Sans ces princes si absolus au milieu des camps , sans ce sénat si attentif à distraire l'esprit des peuples par les conquêtes au dehors , l'univers n'eût pas été subjugué. C'est la monarchie et l'aristocratie qui ont conduit le peuple romain au faîte de la grandeur : les dissensions du Forum n'auraient pu que le perdre , si quelque nouveau Philippe, placé dans la péninsule, eût trouvé des accès propres à les accroître et à détruire le pouvoir et le commandement. Enfin lorsque les ambitions particulières , qui ne pouvaient manquer de s'introduire au sein d'une ^aristocratie , dont les membres étaient devenus pluspuissans et plus riches que les Rois , lorsque
ces ambitions, dis-je , eurdnt armé les Romains les uns contre les autres , quel eût été le sort de l'univers si la bienfaisante nature , qui tend toujours à établir une force prédoniinante , n'eût voulu que le pouvoir arrivât aux mains d'uu seul homme ? S'il en eût été autrement , on ne voit pas de raison pour qu'un égorgement renouvelé^ sans cesse , de toutes les parties du monde connu , ne les eût rendues tour à tour le théâtre des plus affreuses calamités , jusqu'à ce qu^enfîn la lassitude des combâttans, les laissant maîtres chacun dans le pays soumis à sa domination , des royaumes particuliers se fussent formés des débris de la puissance universelle. C^est donc encore la monarchie qui ,.
dans un temps de proscriptions et d'affreuses discordes , sauva le peuple romain de sa destruction , et qui perpétua son empire pendant une longue suite de siècles ; mais une monarchie mal réglée , et qui , par les pillages , les exactions et les cruautés inséparables des usurpations , qui ne cessèrent de livrer le pouvoir au premier occupant, apprirent à toutes les nations il connaître le prix inestimable d'une longue hérédité et d'une légitimité inébranlable. C'est cette légitimité bien plus que de vaines et orgueilleuses lumières , c'est elle qui , amenant
le calme intérieur, a adouci les moeurs des peu*
pies modernes , et a favorisé le règne des loi^ ^ de la modération et de la justice. Par quelle fatalité ceux qui invoquent le plus ces noms chers à tous les hommes , la justice » la modération ^ les lois , sont-ils trop souvent les plus froids zélateurs de la légitimité? Par quelles vues rétrccîes conservent-ils toujours un secret penchant vers ces tumultes démocratiques , séjour de toutes les passions et de toutes les iniquités ? Je ne cesserai de lë^leur répéter : la plupart des grandes choses , et mieux que cela ^ des choses utiles à l'humanité ne se sont faites que par la monarchie ^ c'est par elle que les nations prospèrent , et si quelque peuple isolé des au-^ très , et jeune encore dans toutes ses producr tions et dans toutes ses ressources , nous apparaît , accroissant sa population et ses richesses de tout ce que les malheurs de l'Europe lui ont apporté , je le disais à l'instant , portons aos yeux sur ces états monarchiques de notre continent j^qui , par la sagesse de leur administration , ont aussi vu leur population et leur aisance s'augmenter , non pas au sein d'une paix qu'assure la distance d'un Océan tout entier , mais au milieu des guerres les plus désastreuses^ Qt si nous voulons comparer ub pays nouveau dans les fastes de Fhistoire avec celui que quelques esprits , dans leur préoccupation , n'envî*
sagenti jamais sans une secrète complaisance ^ ayons toujours présent à la pensée ce vaste empire de la Russie, qui depuis un siècle, malgré la diversité des nations dont il est composé et parmi d'éternels frimats , marche vers la puissance et la prospérité d'un pas toujours égal et dans un ensemble silencieux , dont aucune ré* publique populaire n'offrira jamais d'exemple. C'en est assez pour appaiser toute cette exal«^ tatipn , qui ne veut connaître de félîciié pour les hommes qu'aux champs oii les rêves do <i f>o6 * tiques sembleraient prendre le plus de réalité. Le bonheur est plus assuré , plus constant dans les monarchies , et la fragilité de la prospérité des républiques est si grande qu'il n'en est aucune qui , à moins d'un concours de circons* tances assez rares, puisse se promettre la durée de quelques générations.