‹ Réfutation de la doctrine de Montesquieu, sur la balance des pouvoirs, et aperçus divers surChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

U auteur établit des distinctions entre le^ républicains. Il relève l^ citation des goui^ernemens d'Alger et de Constantinople , quon a opposés à ses principes. Cette citation doit être désormais laissée à l'ignorance. Montesquieu a, très-mal-à propos ^confondu sous le même nom de despotiques j les gouvernemens absolus où , par les maximes publiques j les Souverains savent quils ne sont que les protecteurs de leurs sujets y et ceux où ^ d'après les mêmes maximes , ils s'en crojent les propriétaires. U origine nomade et demi^sauvqge des Turcs influe vraisemblablement encore sur leurs principes de gouvernement.

Leurs souverains sontvictimes de leurs mœurs. Ils voudraient les changer; les préjugés du peuple , et la férocité des jannissaires s'op^» posent à ce changement.

Oh seroit loin cependant de me connaître et de me rendre justice , si l'on pensait que j'adresse indistinctement ces plaintes amères à toutes les

personnes qui , n adoptant pas mes opinions , ont un secret penchant qui lés entraîne vers le pouvoir du peuple. J'avouerai qu'il nj'arrive quelquefois de rencontrer de ces cœurs pervers , qui ne reprochent à Buonaparte , que ce qu'ils auraient fait à sa place; et j'en tire la preuve de ce que leur amour excessîf<le toutes les formes démocratiques ne leur est inspiré qxie par le désir insatiable de dominer dans les assemblées populaires i de se créer par ^Ues une puissance , des honneurs et des richesses^ et de régner, en un mot, s'ils le peuvent; tandis qu ils ne cessent de préconiser la simplicité républiesrâe ^ et les douceurs de l'égalité. Je ne puis trop leur montrer qu'ils sont connus ^ et leur préseiïier ' des peintures trop hideuses de ^e qli'ik '.voudraient établir; mais quant aux esprits^qi no sont attachés aux idées anti-monarchrq|ies que parce qu'ils voient le bien public dç ce côté , ce serait envers çux une injustice et une oflRpnse, dont je suis incapable, que de les ranger comme acteurs, dans des descriptions de crimes et de tyrannie ; ils ne (ont que se livrer à de vaines spéculations, dont je cherche , il est vrai, à leur ^pn^rer, autant quil est en moi, l'immense danger, mais sans avoir la moincire .pensée de Jéarfeire injure. ^ Je dis plus^ ils ^ont de bonne foi , et si. je reconnais qu'ils soient disposés à accueillir la vérité

( » 7' ) dès qu^elle se présentera clairement à leurs yeux, mon éslime leur est acquise : celte observation s'étend aux rédacteurs du Constitutionnel^ journal qui. s'est le plus occupé de mes écrits^ leur opinion est certainement très-prononcée^ mais je ne remarque dans leurs articles ni l'aigreur ht la suflîsancequi se rencontrent souvent chez leurs confrères ; j'y trouve un ton de modération , qui, plus que toutes les protestations , est la marque certaine de la conviction (i) , et malgré les censui'cs de quelques feuilles rivales, qui blâment

chez eux la méthaphysique de certaines discus-

. .• . .\ . . ^ (i) J'excepte de cette modéradon quelques înisinuatioas qui , çà et là , déparent cette feuille , et la rendent semblable à ses sœnrs ^ mais j'en excepte encore plus un article qui n'avait pas encore paru lorsque je m'cJx primais ainsi sur soft conipte. Cet article consisté datis l'insertion d'un fragment du po'ëte Chéniçr , où il attaque , d'une manière injurieuse, et évidemment passionnée;, uu de nos .plus profonds écrivains , et un des hommes les plus probes de la France. Je pense- que si Chénier n'avait pas été un homme à préjugés, et entiché d'opinions qui fePèrït pitié aux sièdeâ Cuturs , il aurait pu fiipprendré beaucoup de choses de M. de Bonald ; et je pense aussi que ce n'est pas par de tels articles qu'on peut opérer le rapproche— ment des esprits et quon entretient la tâticcfrè^ Il ne faudrait pas un grand nombre dépareilles insertions , pour que je rétractasse entièrement Téloge de la modération et du ton de bonne société qui règne d'ordinaire dans la rédaction du CchstitutiùhheV * ■

sionSf parmi lesquelles ils ont compté peut-être l'examen de mes écrits , je vois qu'en général , leur style est pur , ennemi de toute affectation , et pourvu de toute la clarté que peuvent comporter les bornes étroites d'un journal. Je suis donc étonné , qu'avec un esprit si mesuré , et un jugement si sain , ils aient avancé que mon dernier écrit n'était que le panégyrique du despotisme , tandis que je n'ai cessé d'y parler de la nécessité des règles et des lois , dans tout ce qui n'est pas crise extraordinaire et momentanée ; et je ne suis pas moins surpris , que pour me prouver le malheur des gouveraemcns despotiques , ils se soient rabaissé $ jusqu'à là citation la plus bannale et la plus facile à réfuter qu'il soit possible de faire.

Cette citation , qui ne peut plus être qu'une pauvreté , tant elle se trouve souvent dans la bouche des ignorans et des stupidcs , est la dernière dont il me reste à m'occuper , et elle consiste à nous renvoyer pour considérer les effets du despotisme , h Gonstantinople , Maroc ou Alger.

Voici les réflexions qu'elle iùe suggère :

Je sais que c'est dans ces gouvernemens que Montesquieu allait de préférence chercher l'idée qu'il se formait du pouvoir absolu des rois y. et

( »73 ) de ses conséquences , et je ne doute pas qu'il ne les envisageât lorsqu'il écrivait le chapitre com« posé de cette seule phrase : « Quand les Sau- » vages de la Louisiane veulent avoir du fruit , » ils coupent l'arbre au pied , et en cueillent le » fruit ; voilà le despotisme. »

En effet, la malheur des peuples , 4|ul tfvent sous les gouvememens oii Ton nous renvoie pour juger du despotisme , vient de ce que la première base sur laquelle repose la puissance des souverains, semble y être entièrement ignorée. Cette base , est la protection des personnes et des propriétés , que chacun recherche et a droit d'exiger , pour prix de sa soumission au gouvernement dont il est le sujet. Partout oii le principe suivant , antidote du despotisme , dans le sens que Montesquieu paraît attacher à ce mot : que le Prince est le protecteur et non le propriétaire des hommes et des choses; partout, dis-je , où ce principe n'est pas en pratique et n'est pas reconnu de la manière la plus incontestable , il doit arriver Ijirop souvent que l'incertitude de la destinée des individus , et^ le découragement qui s'ensuit dans leurs pensées et dans leurs spéculations , détruisent chez eux les ressorts de l'ame , et paralysent tout travail et toute industrie. J'admets donc la vérité du chapitre de Montesquieu , en faisant toutefois

remarquer que le despotisme , tel qu'il faut Tentendfe , pour l'exactitude de la comparaison que ce chapitre contient, est un être de raison dans l'Europe civilisée ; je n'en dirai pas autant de la Turquie et de ses feudataires ; mais à quoi faut -il attribuer l'existence des maximes dégradantes et erronées qui régissent' les gouvememens de Tunis, d'Alger el d6( Constantinople? Est-ce à l'autorité d'un seul? est-ce à des circonstances particulières ? ^

On ne me niera point qu'Alger, que Maroc, etc. , ne soient le séjour du despotisme militaire le plus sanglant; à chaque instant, lés chefs du gouvernement y sont égorgés pour faire place à des successeurs qui , de même que ceux qui les ont précédés , s'emparent du pouvoir par la violence , pour le perdre ensuite de la même manière. J'ai dit que les sociétés humaines commençaient par les combats et par la puissance militaire, el qu'heureusement elles tendaieni toujours à se régulasiser j mais , si au lieu de parvenir à quelques règnes de paix , oii se développent de premières idées de justice et des germes d'heureuses institutions , les générations se succèdent' au milieu des guerres et des discordes, et si , pour comble de calamité , les chefs dan.^ leur ambition n'aspirent plus qu'à se détruire , pour régner sur les cadavres de ceux qu'ils ont

( 175 ) immolés i alors , à la férocité du premier âge des sociétés , se joignent les desastres et la tyrannie inséparables^ des usurpations , et des mœurs cruelles achèvent de perpétuer, de siècle en siècle, des évènemens toujours les mêmes, et toujours remplis d'horreur et d'épouvante.

Ces mœurs , quoique dans un degré un peu plus adouci , nous les retrouvons à Constantinople i mais , loin de pouvoir les attribuer au gouvernement d'un seul homme qui , plus que tous les autres , doit en craindre les funestes effets, nous voyons les sultans faire tous leurs efforts pour ^civiliser leurs sujets. Déjà, depuis longtemps, ils y seraient parvenus , si, moins heureux que le fut le Czar Pierre, ils n'eussent trouvé toujours autour d'eux leurs farouches janissaires, qui n'ont jamais oublié de venger les moindres innovations sur la tête de leurs souverains. C'est ainsi que > dans le peuple et qu'au sérail , se perpétuent d'âge en âge ces maximes et ces traditions qui retracent les temps de violences et de barbarie oii elles ont pris naissance : on sait que les Turcomans furent originairement des guerriers et des conquérans j la liberté n'habite jamais les tentes des soldats , et la propriété n'est pour eux qu'une occasion de pillage , et que le partage désordonné des sanglantes dépouilles des peuples vaincns. Faut-il s'étonner que,

(176) depuis moins de quatre cents ans qu'ils ont envahi l'empire grec, rinviolabilité et la transmission héréditaire des possessions territcJriales , ne soient point encore observées chez eux aussi religieusement qu'elles le sont parmi nous. Ils descendent de peuples nomades; chez ces peuples la propriété ne s^étend qu'aux ustensiles et qu'aux troupeaux ; s'ils ont des droits k revendiquer sur les pays qu'ils parcourent, ces droits ne regardent aucun particulier , ils ne concernent que la communauté , et c'est le chef de la tribu y qui , disposant des campemens et des localités, est en quelque sorte le seul maître du sol et delà contrée. Qu'on y fasse attention , peutêtre que l'origine vagabonde de la plupart des peuplesde l'Asie a singulièrement contribué aies priver de ce respect pour la propriété territoriale, qui fait une des principales sources delà prospérité des nations européennes. Ne serait-ce pas le cas , comme je Tai fait déjà pour certaines maximes républicaines , de remonter jusqu'aux premières origines pour se rendre compte de l'introduction des préceptes et des usages qui prévalent encore chez ces peuples ? Ce ne serait pas une des manières les moins utiles d'apprendre l'histoire des difiérens états , que de commencer par pressentir le caractère des hommes qui les ont fondés, et la nature des

(^77) évènemens dont ils ont été le théâtre , d'après les opinions et les usages qui y régnent encore , de nos jours ; on vérifierait ensuite jusqu'à quel point seraient exactes les conjectures qu'on aurait formées. Quoi qu'il en soit , j'en ai assez dit, ce me semble, pour faire apercevoir la puérilité des terreurs qu'on cherche à nous inspirer contre les gouvernemcAS des Rois , en nous parlant sans cesse d'Alger et de Conslantinople. Je me rappelle que , dans mon bas-âge , je me transportais en idée sous la domination du Grand-Seigneur , et je tremblais en pensant que ma vie serait alors à sa disposition ^ je ne tremblais pas de même, et j'aurais dû le faire cependant sans les préjugés qui m'environnaient déjà de toutes parts ; je ne trçmblais pas de même , dis-je , en lisant l'histoire des anciens peuples , où les pères avaient le droit de vie et de mort sur leurs enfans, et les maîtres sur leurs esclaves. Je ne tremblais pas non plus, lorsque, dans les rues de la capitale , je me voyais si faible au milieu d'homines qui, s'ils n'avaient pas le droit de me tuer , avaient cependant plus de force qu'il n'en fallait pour le faire j je pensais que la crainte des suites de ce crime nepoiivait manquer de retenir leur bras, si quelque mauvaise pensée s'élevait dans leur ame pour m'arracher la vie. Je ne doute pas que les réflexions que je

supposais dans ces hommes ne se présentent souvent à la pensée du Grand-Seigneur, lorsqu'il veut s'abandonner ^ je ne dis pas à son despotisme , mais seulement à sa sévérité; et ce dont je doute encore moins , c'est qu'il n'existe pas un seul monarque en Europe qui ne les ait faites presque tous les jours de sa vie , et qui voulut s'attirer les haines et les vengeances personnelles , en frappant arbitrairement au lieu de laisser Irapper les lois. Ce ne sont donc que des murmures irréfléchis , ou plutôt des cris séditieux et rebelles que nous répétons , lorsque , des qu'un Roi nous commande, nous nous surprenons dans quelque comparaison des ordres de ce prince avec ceux des rois de l'Asie; et ces rois mêmes , ils n'ont pas à se reprocher la servitude et les malheurs de leurs nations , car ils n'en veulent plus dès qu'ils peuvent se former l'idée d'un meilleur ordre de choses. Ce sont les siupides préventions des peuples , leurs inflexibles habitudes , leur férocité même contre leurs propres souverains , qui entretiennent des règnes toujours féconds en terreurs. Et nous , calomniateurs que nous sommes , nous attribuons à ces malheureux priuces la barbarie de mœurs dont ils sont les victimes. Nous nous vantons de notre haine contre leur despotisme , et nous nous livrons sans condition , sans ré-

( »79 ) serve , et de toutes nos forces, à la tyrannie qui, pardessus toutes les autres , ne connaît ni lois , ni commisération , ni asile , et qui les enfanterait toutes s'il n'en existait pas sur la terre , la souveraineté du peuple.

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