CHAPITRE XXVIIL
Les émigrations dont il est parlé dans le çhapitre précédent , ne sauraient être considé^ râbles. Le traité de protection et d'obéissance entre le Prince et le sujet , peut être interrompu par une force majeure. Il reparaît dans toute sa vigueur j à Vextihction de cette force. Le ^ conquérant du dehors ne ' peut exiger qu'une obéissance passive. Uusurpateur du dedans n'est qu^un sujet rebelle. On est excusable de n'avoir pas connu ce principes ; on serait coupable de les rejeter par un sentiment d'aniour-propre.
Ces objections concernent la liberté que je laisse aux differens citoyens d'aller s'établir sous des lois étrangères , lorsque le souverain a renversé celles qui, jusques*lk, avaient toujours été re-
gardées comme formant les bases de ITltai ; 'feiî Ait plus haut , que la révolution opérée en 1772 par le Roi de Suède , Gustave III ^ nous donnait un exemple d une pareille circonstance.
Je commence par réfuter , en peu de mots-, la crainte exagérée qu'on serait peut-être tente de concevoir , des émigrations que les conséquences de ma doctrine pourraient amener avec elles : 1°. ces changemens , fondamentaux et subits , sont heureusement fort rares , et ils n'ont lieu , dans les pays monarchiques , que lorsque le pouvoir royal est mêlé d'autres pouvoirs , qui se prétendent ses égaux , et même ses supérieurs ^ ce qui donne une complication d'idées et d'intérêts peu favorables à la tranquillité publique. 2°. On tient à son pays par trop de liens et par trop de rapports , pour que la résolution de le quitter puisse être prise par un grand nombre de citoyens. Ce que le Prince , en pareil cas , a bien plus- à craindre , c'est , au contraire , que les méconlens évitent de se déclarer ouvertement , et préfèrent de rester dans le pays natal, J)Our y faire une guerre sourde , jusqu'à ce qu'ils puissent éclater.
C'en est assez sur la première objection ; il faut aborder les inductions bien plus importantes , par lesquelles on prétend démontrer l'extrême dan-^ ger de ma proposition. C'est principalement en?
vertu de ces inductions, que plusieurs royalistes eux-mêmes se sont unis à mes constans adversaires , pour se créer des craintes, qui, j'ose laffirmer, nonf aucun fondement raisonnable.
Pouiijhoi , m'a-t-on dit, laissez -vous la faculté de se retirer à Thomme^ q\\i n'a pas accepté les changemens fondamentaux întro- ' duits par le Souverain? C'est qu'il n'est censé-»er" s'être soumis à ce dernier , que sous des conditions qui ne concordent pas avec ces changemens. Allons plus loin , et voyons les conséquences de l'existence de conventions eutre le sujet et le Prince| Eût-on même poussé la complaisance pour vptre doctrine , jusqu'à en réduire les conditions à une seule , celle d'être gouverné suivant l'équité naturelle; que résultet-il de cette condition que vous avez admise vous-même comme base de toute soumission?
Vous en convenez aussi : un traité de protection et dé justice, d'une part, et d'obéissance de l'autre, c'est un pacte entre deux parties coniraclantes : or, un pacte peut être détruit, non-seulement par l'infidélité que met l'une ou Tauti-e d% ces parties , à en remplir les condidiiions ( on veut bien encore ne point insister sur ce point); mais, déplus, par toute force majeure qui vient en rendre l'exécution impossible. Ainsi , du moment que mon protecteur
( '90 ) sera renversé par un ennenii plus fort que lui , OU/ même qu'il ne pourra plus me protéger efficacement , je n'aurai plus de devoir à remplir , et je serai libre de choisir le nouveau proi^cteur qui me conviendra. Cette conclusion^ HèÀHre eu révolution^ a des conséquences manifestes ; tnais j'affirme qu'elle est fausse, et qu'elle se réduit à cette vérité , que personne ne peut contester i Tant que la force majeure subsiste , il est certain que le traité ne pouvant pas être exécuté , ne saurait être obligatoire ; mais dès que les obstacles qui en interrompaient l'exécution ont disparu , les obligations réciproques renaissent , et le traité se revêt de nouveau de toute sa force.
Les engagemens que Ton contracte politiquement envers l'autorité qui protégé , durent autant que la vie ^ en voici Ift raison : Ce n'est point d'une entreprise ou d'une guerre du moment qu'il peut être question ; le ^but de rengagement est d'être protégé contre des périls sans cesse renaissans. Si la société , formée par la soumission au même pouvoir gouvernant , ne conservait pas ses forces et son ensemble , elle serait la proie du premier occupant venant du dehors , ou du premier factieux agisi'ant au-dedans. En un mot, la société doit toujours être comme une armée rangée eu
bataille, pour effrayer les conquérans étrangers et les méchaus règnicoles. C'est par ce bel ordre , et c'est par lui seul , qu'elle peut conserver une paix durable ^ et celui qui abandonne les rangs est un lâche , ou un traître.
Ces données suffisent pour confondre tous les principes révolutionnaires.
Lorsque parvenu à l'âge de raison , oh jouît des bienfaits que le gouvernement sous lequel on est né répartit à tous ses sujets ; que dans la faiblesse de l'enfance , on a trouvé le secours des institutions de ce même gouvernement, pour devenir ensuite un homme fait; que toujours sous la même protection , on a recueilli les successions de ses pères et de ses parens , fait des achats et des ventes , embrassé une profession ou un état, contracté mariage, etc. , on a donné toutes les preuves <J^e, puisqu'on acceptait les avantages garantis par l'autorité, on se soumettait aussi aux devoirs qu'elle exigeait de nous ; et peut-être serait-il assez à propos qu'à l'âge de majorité, par exemple , on fut tenu , dans tous les pays , de renouveler cet engagement de la manière la plus solennelle. Quoi qu'il en soit de celte formalité , qui ne peut être que surérogatoire > tant les obligations sont manifestes , toujours est -il vrai qu'une fois que ces obligations
( 192 ) existent , on ne peut jamais être admis à abandonner son Prince, sous le prétexte d'aller chercher quelque nouvelle protection plus puissante et plus avantageuse. L'engagement contracté avec l'autorité qui nous gouverne , est un service dans lequel on entre , non-seulement pour toute la vie , mais encore à l'exclusion de tous les autres , et contre tous les ennemis , quels qu'ils soient , puîsqu'autrement chacun étant maître de se dégager , à l'aide des allégations les plus misérables et à la pre-. mière occasion, il n'y aurait plus rien d'assuré , et qu'au lieu de vivre sous un gouvernement , on se transporterait de nouveau dans tous les désordres de l'anarchie primitive.
On conçoit cependant , comme je l'ai posé en principe^ qu'une force majeure venant à renverser le monarque, l'obéissance envers lui ne puisse plus exister ; mais de deux choses l'une : Ou cette force est venue du dehors , et alors c'est nn conquérant qui s'empare ded*élat et du trône ^ or , tant qu'un traité avec le prince qui a perdu sa couronne, ne vient pas con- . sacrer le nouvel ordre de choses , il est de principe qu'une obéissance passive est tout ce que le vainqueur peut attendre des sujets vaincus j et s'il se trouve des âmes généreuses qui fassent tous leurs efibrts pour donner de nouveau l'entrée de
C '95 ) Sfes provinces à leur véritable Roi , elles sont dignes de récompense ; et si elles succombent dans leur entreprise, on les range au nombre des viclînies de la fidélité 3 et malgré lès imprécations du conquérant , elles sont en honneur dans toute la postérité.
Ou la force qui s'empare du trône au lieu de venir de l'ennemi du dehors , se trouve chea des factieux de l'intérieur , qui ont Taudace sacrilège de ceindre la couronne de leur Roi; et ce que je viens de dir-e des devoirs et de la constance* des sujets fidèles , est^il moins 8fppli« cable à ces malheureuses circonstances qu'aur premier^ ? Ce pouvoir bien plus odieux que lu pojivoir de conquête, ce pouvoir d'usurpatiteln, en un mot , devient-il plus sacré que Fautre , parce que ce sont des soldats rebelles tjui le soutiennent ? Que parlent-iïs de citoyens énverâ ceux qu'ils trahissent et qu'ils tyrannisent 7 Que ne le redeviennent-ils eux*mémes, en abjurant le parti qui les rend coupables ? Est-ce* à k ^délité à se lier au crime, oti au Crime à rentrer dans les rangs de la fidélité*?!!' est bien sur^ prenant , bien scandaleux que l'obéissance passive soit accordée aux habitans des provinces conquises par des Tainqueurs étrangers y et qu'on ait prétendti obliger, par devoir, les sujets fidèles à entrer danè dés guerres activer
( '94 ) çptttre leurs Princes Jégitimes , lorsque c'étaient de3 séditieux qui leur enjoignaient de le faire. U.est tQut au&si scandaleux , et encore plus déplorable , que pendant trente .ans , par i^n r^enversement d'ijdçes dont il n'y a pas d'exempies dans Thistoire , les spoliateurs ayent donné leurs propres noms aux victimes de leurs forf^its , et que les titites d'infamie et les châtimens qui . n'appartiennent qu'à la rébellion, soient devenus le partage du citoyen fidèle; et il est plus que temps , pour ne pas yoir dégrader l'intelligençç humaine au-dessou3 de la çon- 4itioA. des brutes , que les doctrines qui autorisent de pareilles subversipns , retournent ' vers leur source , et s'enscvelissenjt pour Jamais dans les gouffres infernaux , avec l'esprit de t^èbr^s et d'orgueil qui les enfanta, et qui, pour la perte, des hommes, les» a semées sur toutes les parties du globe, r JjiBJp. efforts des révolutionnaires viendront toujours se brider contre^ ces vérités , qui les accablent j et > flaaigîié. . leurs sophism^s , il sera toujours incontestable que les chefs de leurs di^érens gouveruemens :étaient des sujets de nosHois légitimes? que Buouapîirte , leurempeteur.y avait été élevé par les soins et par les bi^infaits dç,cc;ç,Rois ; qu'il avait. prêté serment de les seryif. jusqja'à ...la mort , et qu'aucun d%
WS, usurpateurs nC pouvait se faird uil tîlr^i de l'infidclité du reste des Frauçais , puisque tous , à commencer par eùx-memes^ ils n'a**.
Vûieut qu'à rentrer daas le devoir , pour qun Qe titre disparût; et il W^st pas moins évideul^ ainsi que jevieos de rétablir , que s'ils se char>* geaient de dâx^eiitèr.d^ns le'<crime^ et d'ebt faire le fondement de leur r^gne ^ \\s n^avaienl aucun droit de forcer les sujets- .loyaux et fidèles d'y prendre unie part active ^et^d^ devenir leurs complices. ■ ' , \^ j:.!»;.,;
Les expressions dont je viens de me servir ^' quoiqu e^cactes . en elles-mêmes ^ pourront paraître dures si on les applique à des hommes qui , n ayant pas connaissance des vrais principes , ont vécu dans l'erreur , et se sont peutêtre imaginés qu'ils suivaient les lois légitimes j lorsqu'ils s^en éloignaient avec le plus de force* Des qu'ils étaient dans la bonne foi , le crime n'a pas existé pour eux; on ne pourrait commencer à le leur reprocher que si » dans la crainte d'avouer qu'ils se sont trompés ^ ils persistaient opiniâtrement dans leurs pensées ^ et s'efforçaient d'écarter la lumière qui vien« drait s^ofirir à leurs yeux; c'est alors que mes observations ne leur seraient pas étran^ gères > jusques-Ià elles ne concernent que les fauteurs et adbcrens des évènçmens désastreux
('96) dofit la France a é^é le théâtre , lorsqu'ils ont parfaitement connu que leur conduite était iUidte et leurs principes erronés. Le nombre en est peut-âtre beaucoup moins considérable qu'on ne le pense; mais , quoi qu il en soit , la certitude de ma doctrine ne peut souffrir aucune atteinte de ces considérations Secondaires , et les grands coupables n'ont aucun droit de s'offenser de va^^ paroles ; si la vérité est de* tenue hi4éuse , ils l'ont rendue telle » qu'ils sachent donc la supporter.
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