LIVRE PREMIER. 5i
damné à ne jamais sortir de la plus propomde obscurité. (If 85.)
Voilà la vanité jalouse bien placée pour épier le génie confiant 1 Voyons comment elle a usé de ce privilège et abusÀ d'une faveur qui aurait tenté et satisfait l'orgueil de tant de hautes intelligences , de tant de nobles caractères.
Accouru en toute hâte à Paris, pour y prendre possession du poste aussi avantageux qu'honorable que lui avait fait accorder l'amitié d'un général , dont la renommée naissante égalait ou surpassait déjà les plus vieilles réputations de l'armée , le jeune Marmont profita de son séjour dans la capitale pour prendre sa part des fêtes et des plaisirs de l'époque. Ce fut le moment où son général rechercha et obtint la main de madame de Beauharnais. Il dit à propos de ce mariage : « Une chose incroyable , et cependant très^vraie , c'est que l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes , et, lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même cette manière de sentir.... Mais que le général Bonaparte se crût très-honoré par cette union , car il en était trèsrfier, cela prouve dans quelle ignorance il était de la société en France avant la révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec moi à cet égard;
52 RKFUTATIOjV DES MË&IOIRËS DU DIG DE RAGUSË.
enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de croire qu'il imagina faire par ce mariage un plus grand pas dans l'ordre social que lorsque , seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. » (I, 94-95.)
Tout est exagéré, dénaturé dans ces quelques lignes. Que Napoléon ait attaché plus tard de l'importance, comme fondateur de dynastie, à ce qui pouvait rester de valeur morale à la solidarité héréditaire et aux traditions domestiques dans les familles titrées, cela est incontestable; mais qu'il se soit trouvé honoré , lui , né dans le sein de la noblesse , de s'unir à une femme noble, et que l'élève du dixhuitième siècle , le savant dont la place était marquée à l'Institut, l'illustre soldat de la république estimât s'élever beaucoup, en l'an ni, dans la hiérarchie sociale, en épousant son égale selon l'ordre ancien comme selon l'ordre nouveau , c'est une prévention , une inconséquence , une faiblesse que l'aide de camp imagina surprendre chez son général, ou une petitesse qu'il a trouvé piquant d'imaginer depuis , pour en faire une tache de plus à jeter sur la mémoire d'un maître traîtreusement délaissé et scandaleusement renié.
Marmont, sans doute, put rémarquer dans les mouvements intimes, comme dans les manifestations extérieures du général Bonaparte, associant à sa destinée une femme qu'il adorait, plus de joie,