‹ Réfutation des Mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 127 sur 189 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

dentielle , et que le duc de Raguse a incessamment confondue avec la prétention à une origine céleste ' .

Il fallait ce sublime et religieux orgueil pour oser entreprendre de discipliner le génie des révolutions et de le faire marcher triomphalement à sa suite , de capitale en capitale, à l'extirpation du vieux tronc féodal, sur toute la surface du sol européen, sans respect pour les préjugés des nations , pour les privilèges des castes et pour les titres des dynasties.

Cette tâche ne pouvait certainement s'accomplir qu'au prix de profonds déchirements , d'immenses dévastations et d'incalculables sacrifices pour le peuple régénérateur et pour les Etats régénérés. Il est regrettable sans doute que la civilisation , dans ses luttes avec la barbarie, soit ainsi réduite à se faire barbare elle-même. Mais sous l'armure du héros dont le glaive porte l'effroi et la mort dans les rangs ennemis, il faut voir le propagandiste, l'initiateur, qui ne se montre terrible dans le combat que pour faire servir la victoire au renversement des institutions oppressives ou des superstitions barbares qui dégradent les vaincus en même temps qu'elles affligent l'humanité. C'est là toute l'histoire

' « On retrouve sans cesse, dit Marmont, comme je Pai remai'qué et comme je le remarquerai encore , le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu (la scène de Fontainebleau), Duroc, qui en avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès pouvait bien avoir raisçn. v (m, 340.)

des expéditions de Charlemagne contre les derniers gardiens du paganisme sauvage de l'antique Germanie. On a bien qualifié ce grand homme de brigand (et la qualification est venue de baut^), parce qu'il avait fait massacrer des hommes qm combattaient pour leur liberté et pour leurs lois. Mais cette accusation du génie sceptique contre le génie croyant n'a pas troublé le héros civilisateur du moyen âge dans la posseftion paisible de son immortalité. L'histoire vraiment philosophique dira toujours que ce grand homme ne fut impitoyable pour l'idolâtrie que parce que l'idolâtrie était ellemême féroce^ et qu'elle perpétuait les sacrifices humains dont le conquérant y en soldat et en légis* lateur chrétien^ fit cesser l'usage par des lois qui rendirent le baptême obligatoire et qui punirent de mort les sacrificateurs.

Ce sera aussi le jugement que portera la postérité sur les guerres et les expéditions du Charlemagne moderne. Au souvenir de Napoléon s'attaquant à l'ancien régime européen, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Hollande, en Suisse, en Allemagne, en Pologne, elle ne lui demandera pas quels princes il a détrônés, quelles dynasties il a remplacées, combien de sang et de larmes ses travaux herculéens ont coûté; elle ne songera qu'à per-

* Voltaire y Muai mur k» mœurs, etc. — DutAims, HiaMn critique de la noblesse.

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pétiier et à étendre de plus en plus le prestige de son Bom, à mesure qu'elle recueillera chaque jour de nouveaux fruits des germes qu'il aura laissés partout sur son passage. Elle reconnaîtra que si les nations furent broyées sous le char de triomphe du c(»iqué* rant, ce fut, selon le mot de de Maistre, pour être mêlées,, et que dans ce mélange ce fut, comme toujours , la race la plus élevée sur l'échelle de la civilisation qui rapprocha d'elle, pour les faire remonter peu à peu à son niveau , les races tenues en arrière par leurs institutions et leurs préjugés.

Ce n'est pas ainsi, je le sais, que des écrivains moins suspects que le duc de Raguse, d'illustres hommes d'État et de brillants historiens , ont jugé la politique et le règne de Napoléon. Quelques-uns de ces esprits d'élite, sans prétendre, comme Marmont le fait dire à Decrès, que Napoléon fût fou^ tout à fait fou y n'en montrent pas moins une disposition persévérante à faire considérer sa politique comme dépourvue de désintéressement , de justice , de sagesse et de modération , surtout dans les dernières années de son règne.

Mais cette opinion, quelque respectable qu'elle soit sous la plume des hommes qui l'expriment de bonne foi et avec l'autorité d'une renommée glorieusement acquise, n'est pas autre que celle qui a été si longuement et si tristement développée par le duc de Raguse.

â96 RÉFUTATION DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

Les grands hommes sont donc bien diflSciles à comprendre! Oui, cette difficulté existe quelquefois pour des contemporains , et Napoléon, quoique enlevé au monde depuis près de quarante ans, est encore le contemporain de beaucoup de ses juges, grandis à côté de sa tombe et venus longtemps après lui sur la scène politique, où leur popularité n'a pas eu à se louer du voisinage de la sienne.

Ces juges ne peuvent pas être impartiaux : tout le monde sait pourquoi.

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