LIVRE DOUZIÈME
indifférente et inactive en face d'une administration militaire qu'il aurait pu renouveler et briser d'un mot, et qui n'aurait obéi à ses prescriptions rigoureuses de délicatesse et de probité qu'en prenant le vol pour programme et pour habitude.
Mais le duc de Raguse avait besoin du mot qu'il prête à Napoléon , et qui renferme un double outrage envers l'Empereur et l'administration de l'armée, pour y ajouter les réflexions suivantes : « Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose , c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande une marche in«« verse. » (W.,274, 275.)
Sians doute il aurait fallu renoncer à gouverner et à administrer si le gouvernement et l'administration n'avaient été possibles à l'Empereur qu'à la condition d'abandonner le trésor public aux dilapidateurs. Mais nul chef d'État n'a mieux prouvé que Napoléon, général, consul ou empereur, l'incompati)»* lité absolue d'un pareil abandon avec ses principes et son caractère. Quand il s'attachait avec tant de ténacité au suprême pouvoir, c'est parce qu'il se sentait la volonté et la puissance de l'exercer dignement, selon les intérêts généraux du pays, et d'en
faire le gardien et le vengeur de la probité admi*nistrative et de la morale publique.
Mais le duc de Raguse ne borne pas là ses souvenirs de la conversation nocturne qu'il eut avec TEmpereur au château de Duben. Il met dans la bouche de Napoléon des paroles non moins étranges que celles que je viens de citer. « Il se plaignait , dit Marmont, de l'abandon de ses alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole en cette occa* sion ; il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements , on sait sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et de son juge^ ment. « Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux. » Puis il -ajouta : « Mon beau-père, l'empereur d'AutricUô , a fait ce qu'il a cru utile aux intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme , un homme de conscience , mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous ^ par exemple y si rennemi ayant enoahi la France et étant sur les hauteurs de Montmartre, vous croyiez^ même avec raison j que le salut du pays vous commande de m' abandonner et que vous le fissiez^ vous seriez un bon Français^ un brave homme ^ un homme de conscience, et non un homme d'honneur. » Ces paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à