LIVRE TROISIKME. IH
soldat que je dois la perdre. Ëavoyez-moi avec viBgt-cinq hussards attaquer une place forte , certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici, »
Il fut atterré de ma réponse , et me renvoya en me disant : « Je trouverai d'autres officiers plus zélés et plus dociles. » (1 , 344, 345 , 346.)
Le duc de Raguse , si son imagination ne s'est pas substituée ici à sa mémoire , eut donc le courage de déplaire à son général pour obéir aux inspirations de sa délicatesse. S'il se fût contenté de se donner à lui-même ce certificat de franchise puritaine , ce ne serait qu'une nouvelle manifestation de la vanité qui, malheureusement chez lui, n'a pas toujours été aussi inoffensive. Mais le scrupuleux et hardi aide de camp ne s'en est pas tenu à- la simple exaltation de sa propre loyauté; il a voulu, pour relever davantage le mérite de l'acte qu'il s'attribuait , provoquer à son profit une comparaison entre lui et l'un de ses camarades, qu'il considérait, à bon droit, avec l'armée entière, comme le plus honnête, le plus franc et le plus brave des officiers. S'il faut l'en croire , Duroc , auquel il avait rendu compte de cette schne ^ lui dit : « Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je n'aurais jamais osé refuser. » (1,347.)
Est-il vraisemblable maintenant que l'ami le plus estimé de Napoléon , et qui fut toujours l'homme le
plus estimable aux yeux de tous , dans sa vie publique et privée , pour sa probité , sa fermeté et sa franchise , se soit déclaré incapable de refuser une mission que Marmont aurait trouvée déshonorante , et qu'il aurait repoussée avec indignation? Qui croira que la haute moralité de Duroc se soit jamais reconnue vaincue par la susceptiblité délicate et l'indépendance vertueuse de Marmont ?
Mais la proposition si héroïquement rejetée à la face d'un général que tout le monde regardait déjà comme le régulateur suprême et prochain des destinées de la France; cette proposition offensante est-elle sortie en effet de la bouche de Bonaparte , et Marmont a-t-il eu l'occasion dé s'honorer par le refus chevaleresque dont il cherche à rehausser le mérite par un contracte blessant pour la mémoire de Duroc? Le commandant général de l'armée d'Angleterre avait-il réellement besoin de faire prendre à Londres des renseignements circonstanciés sur les moyens défensifs des Anglais j tels qu'un général sait toujours se les procurer avant d'agir ^ et qui lui sont nécessaires pour arrêter ses projets? Les Mémoires de Napoléon ont résolu d'avance toutes ces questions , en constatant que Bonaparte n'avait nulle intention d'agir à cette époque contre l'Angleterre , et qu'il ne voulait 9 par ses démonstrations sur les côtes de la Manche, que masquer son projet dès lors bien arrêté de porter ses armes en Orient?