LIVRE PREMIER
pèle -mêle dans Toulon les ennemis de la France , Napolitains , Espagnols et Anglais; et Marmont, qui voudrait que l'on prit quelques chefs de parti aux abois pour les habitants de Toulon dans la détresse ^ trouve naturel qu'une population, réduite à l'extrémité, ait cherché à se sauver en se jetant dans les bras des étrangers et en leur ouvrant ses portes. Pas un cri d'indignation , pas un mot de reproche , pas un signe de blâme pour la trahison.
Un autre artilleur qui était là aussi , comme chacun sait, s'est exprimé bien différemment sur les événements dont cette malheureuse cité fut alors le théâtre et la victime. « Les autorités de Toulon , dit Napoléon, étaient toutes compromises; elles avaient également pris part à la révolte ; la municipalité , le directoire du département , l'ordonnateur de la marine, la plupart des employés de l'arsenal, le viceamiral Trogoff, commandant l'escadre, une grande partie des officiers, tous se sentaient également coupables; et sachant à quels ennemis ils avaient affaire, ils ne virent plus de salut pour eux que dans la trahison. Ils livrèrent l'escadre , le port, l'arsenal, la ville , les forts aux ennemis de la France. » {Mémoires de Napoléon ^ tome I, page 7.)
Voilà l'histoire dans toute sa simplicité, dans
toute sa dignité. Le crime y garde son nom; les
traîtres, leur flétrissure; la morale publique, son
inflexible et suprême autorité.
La prise de Toulon fut le point de départ de la fortune de Napoléon. Marmont , avec le parti pris de faire la part du destin la plus large possible aux dépens du génie , dans la carrière de cet homme prodigieux^ ne manque pas de le faire conduire au berceau de sa grandeur par le hasard. Bonaparte , simple capitaine d' artillerie ^ au retour dune mission qu'il venait de remplir à Avignon et se rendant à Nice, oà il servait dans l'armée d'Italie^ s'arrêta devant Toulon pour voir le représentant Salicetti, son compatriote. Celui-ci le mena chez Carleaux, qui Venr gagea à rester à dîner ^ en lui annonçant pour la soirée le spectacle de rificendie de l'escadre anglaise. Aprhs le dinerj Carteauco et les représentants , échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance , se rendirent à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s'en tenir
en arrivant Cette batterie, composée de deux
pièces de%it^ était située à 800 toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait été pris probablement dans quelque cuisine.* . . Quatre coups de canon suffi-' rent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l' oreille basse à Ollioules, et l'on crut avec raison que le mieux était de retenir
LE CAPITAINE BONAPARTE ET DE s'EN RAPPORTER DÉSORMAIS
A LUI. Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence. Tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens de les satisfaire, ,
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mit tout en mouvement , et en huit jours prit sur les représentants un ascendant dont rien ne peut donner ridée. Vimbédle Carteaux renvoyé, le digne et galant homme ^ le brave et respectable général Dugommier fut chargé de le4'êmplacer. Bonaparte prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de bataillon. pour lui donner de Vautoriié sur tous les capitaines d'artil^ lerie. {Mém. deMarmont, I» 3^» 39«)
Heureux capitaine Bonaparte! il lui a suffi de faire en passant une visite à un compatriote alors puissant y d'accepter le dtner d'^un général imbécile, et de se moquer, en homme du métier, de quelques préparatifs ridicules pour mettre tout de suite sa supériorité en évidence et pour devenir tout à coup le vrai chef de l'armée , dominant les représentants et les généraux, et dirigeant souverainement le siège de manière à se ménager sans contradiction tout r honneur et tout le profit du triomphe!
Mais est-il bien vrai que le sort ait exercé cette influence presque exclusive sur le début merveilleux de Bonaparte , et faut-il croire que la rencontre et le crédit de Salicetti, l'invitation fortuite et la nullité complète de Carteaux , l'intervention de ses convives en débauche et l'infériorité de Dugommier et de tout le monde , en face de Vhomm^ du métier, aient fait à peu près tous les frais de l'élévation première du grand homme ?
Non, ce n'est pas tout à fait la puissance aveugle
du destin qui a tiré soudainement de Tobscurité le capitaine Bonaparte par un concours inespéré d'insignifiantes coïncidences.
D'abord, ce prétendu capitaine était déjà commandant d'artillerie en arrivant à Toulon. Il ne faut que lire ses Mémoires pour s'en convaincre. Mais c'est là une erreur de peu d'importance.
En second lieu , le commandant Bonaparte ne se trouva pas fortuitement devant Toulon, et ce ne furent point les hasards accumulés d'une visite d'amitié, d'une invitation de simple politesse, d'une expérience absurde et d'une sollicitation improvisée dans les fumées du vin qui firent passer en ses mains la direction réelle du siège de cette place. Ce furent plutôt le discernement des chefs de son arme et la pénétration des représentants du peuple qui le signalèrent au gouvernement de la République. « Le comité de salut public , disent ses Mémoires , fit demander un ancien officier d'artillerie capable de diriger l'artillerie de siège; Napoléon fut désigné; il était alors chef de bataillon (T artillerie ; il reçut l'ordre de se rendre en toute diligence au quartier général de l'armée devant Toulon pour y organiser le parc et l'artillerie : il arriva au Beausset le 42 septembre, et se présenta au général Carteaux, dont il ne tarda pas à reconnaître l'incapacité, n ( Mém. de Napoléon , 1 , 14.)
Mais cette incapacité contribua-t-elle du moins à