‹ Réfutation des Mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 6 sur 189 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

rendre le général ignorant plus docile à T impulsion de l'artilleur instruit, et Timbécile Carteaux, reconnaissant sa nullité, s'empressa-t-il d'accueillir le cri universel , et de se soumettre sans réserve à l'influence souveraine que Bonaparte, diaprés Marmont, exerça sur tout le monde , à partir du dîner d'OUioules?

Loin de là : l'inintelligence du général en chef ne fit que susciter contrariété sur contrariété au com^ mandant d'artillerie. Celui-ci raconte lui'^méme les obstacles incessants que lui opposa l'ignorance de Carteaux et de son état-major. (Mém., I, 18,19, 20 , 21 .) A la fin , lassé de tant d'ineptie , il fit par-» venir au comité de salut public , par l'entremise du représentant Gasparin, un mémoire sur le plan à suivre pour s'emparer de Toulon et sur les difficultés que ce plan rencontrait dans l'esprit borné du général en chef. Le comité de salut public répondit par le renvoi de Carteaux à l'armée des Alpes. Mais il lui donna pour successeur, non pas le brave et loyal Dugommier, comme Marmont le prétend, mais le Savoyard Doppet , dont il a supprimé le commandement en chef au siège de Toulon , aussi ignorant que Carteaux dans tout ce qui tenait à Vart de la guerre (Mém. de Nap., I, 22), et qui ne subit pas plus que son prédécesseur l'empire du commandant Bonaparte, dont il ne cessa, au contraire, d'entraver les combinaisons^ jusqu'à ce que le cri de l'armée

amena le remplacement du nouveau général par le vénérable Dugommier»

Le duo de Raguse a donc façonné rbutoire à sa convenance, en attribuant la haute position que Bonaparte prit au &iége de Toulon à la succession fortuite de chefs incapables et fatalement assujettis à Vhomme du métier. Ce ne fut ni rimbéojUité moins docile que rétive de Garteaux , ni l'ignorance plus présomptueuse que passive de Doppet, mais le prompt discernement de Gasparin et l'intelligence confiante de Dugommier qui mirent en relief le génie * naissant du grand capitaine , et qui l'aidèrent à pré* parer la reddition de la place avec tant d'habileté et de certitude qu'il put dire aux généraux et aux représentants, dès l'attaque du fort Malbosquet ; Demain ou aprhj au plu^ tard^ vou9 souperez dam Toulon. (Mémn de Nap.^ I, 36.)

Et c'est cet éclatant triomphe, si bien combiné, si nettement prévu , si hautement annoncé , que le maréchal Marmont essaye encore de faire rentrer dans le domaine du hasard, et qu'il appelle ino^ piné. (I, 48.)

L'influence du destin ainsi étendue aux dépens de l'action directe de la science et du génie , Mar* mont , qui se fait d'ailleurs , dans les travaux d'un siège dont il ne vit que les derniers jours , une part

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que le commandant d'artillerie n'a pas jugée digne d'une remarque dans ses Mémoires ^ Marmont s'at* tache à flétrir les vainqueurs eh les présentant comme ayant protégé pendant quelques jours (I, ii, 45) les fureurs et les atrocités des patriotes toulonnais , pré^ cédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue. ' II n'est que trop vrai que d'horribles vengeances furent exercées , et qu'il y eut un jour où la réaction républicaine força l'armée victorieuse à demeurer spectatrice impuissante et muette de sanglantes exécutions. Deux cents personnes, qui avaient conservé leurs emplois sous le gouvernemetit des Anglais, furent livrées au tribunal révolutionnaire, condam-' nées à mort et fusillées par un bataillon de sansculottes et de Marseillais. « Cette action, dit Napo« léon, n^a pas besoin de commentaire, mais c'est la seule exécution que l'on ait faite à Toulon : il est faux qu'on ait mitraillé qui que ce soit , le comman* dant d'artillerie et les canonniers de la ligne ne s'y fussent pas prêtés. » (Jlfew. deNap.,ly 44.) Marmont avoue du reste que Bonaparte, devenu puissant, employa plusieurs fois son crédit à sauver quelques victimes. (I^ 45.)

A voir le jaloux maréchal condescendre à reconnaître ici en termes formels la modération et l'humanité de Napoléon, on est d'abord porté à croire qu'il a tend sans doute son orgueil pour tout à fait désintéressé dans l'effet que pouvait produire cet

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acte de justice. Mais ne nous pressons pas trop de savoir gré à M. le duc de Râguse de ^impartialité qu'il affecte dans l'appréciation de la conduite poli* tique du vainqueur de Toulon , sous le régime de la terreur. S'il fait honneur au général Bonaparte de ce que l'armée d'Italie de cette époque respira en liberté j sans subir aucun acte arbitraire ni aucune destitution (I, 52), c'est qu'il a cru trouver, dans cet hommage même , l'occasion d'amoindrir moralement le héros, en insinuant qu'il lui fallut peu^ d'efforts et peu de vertu pour ne pas* s'abandonner aux fureurs du temps, puisqu'il était éloigné par caractère de tous les excès j et qu'il avait pris d'ailleurs les couleurs de la révolution sans aucun goût^ mais uniquement par calcul et par ambition. (1 , 53.)

« Son instinct supérieur, dit-il , lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir. . . . Plus que son âge ne semblait le comporter, il avait fait une grande étude du cœur humain : cette science estJ'ailleurs pour ainsi dire V apanage des peuples à demi barbares , ou les familles sont dans un état constant de guerre entre elles, et à ce titre tous les Corses la possèdent. » (Ib.)

Ainsi , il est bien vrai que le duc de Raguse , quand il consent à louer le général Bonaparte, n'entend point s'affranchir par là , ne fût-ce que pour un moment, du joug de l'envie à laquelle il a livré sa

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