LIVRE QUATRIÈME
se réunissait à nous. L*habileté politique de Bonaparte 9 ce talent supérieur qu'il possédait pour manier les hommes et pour les entraîner, eussent trouvé de belles occasions de s'exercer, et il aurait eu de grandes applications à en faire. Groupant autour de lui ces populations éparses que renferme TAsie, leurs intérêts , liés aux nôtres , auraient ajouté beaucoup à ses moyens; l'empire ottoman, déjà si faible, s'écroulait sous son attaque et sous ses coups, et un nouvel ordre politique surgissait nécessairement. Maître d'un grand pays , fondateur d'un nouvel empire , pouvant distribuer les richesses de l'Egypte et de l'Asie à ses compagnons, sans doute Bonaparte se fût contenté de recommencer Alexandre, et il n'aurait plus pensé à un retour en France , retour si difficile et si hasardeux. Dieu sait dans quel état la France était alors, et ce qu'elle serait devenue sans lui. Dieu seul aussi sait quelle marche auraient suivie les événements en Europe; mais, quoi qu'il f ait arrivé , nous y devenions étrangers : un empire français s'élevait en Orient. La résistance imprévue de Saint-Jean d'Acre a ramené l'armée française en Egypte; elle a mis le général Bonaparte en contact avec les nouvelles de l'Europe , à portée des bâtiments qui pouvaient l'y transporter, et maître de tenter cette chance, parce qu'il laissait son armée victorieuse, bien pourvue, et en possession d'un pays peu étendu , riche , soumis et facile à défendre.
i¥i RÉFUTATION DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.
La résistance de Saint-Jean d'Acre a donc décidé de son sort et de celui de l'Europe , car l'un s'est trouvé lié à l'autre. Cet échec lui parut un grand malheur, et cependant c'était un bienfait inespéré de la fortune qui le conduisait par des voies mystérieuses à l'apogée de sa grandeur. »
L'armée française était donc bien pourvue, le pays bien soumis, et le général Bonaparte bien pré> paré à une grande fondation en Orient, quand l'échec éprouvé devant Sainlnlean d'Acre détermina son retour en Egypte , et par là son acheminement vers la France. Mais qui dément ainsi avec tant de netteté, de précision et de vigueur le reproche adressé à Napoléon par le duc de Raguse ( 1 , 355 ) , d'avoir imaginé l'expédition d'Egypte dans la seule pensée de chercher des occasions de faire retentir son nom et de se grandir dans les esprits , et de revenir ensuite , après un éloignement accepté comme mo^ mentané, pour faire tourner tout ce bruit au profit de son ambition personnelle? Qui rend cet hommage si éclatant aux grandes pensées du général Bonaparte sur l'Orient? qui montre le héros tout prêt à recommencer Alexandre et à ne plus songer à un retour en France , retour si difficile et si hasardeux ?
Qui?...
Le duc de Raguse. .. Le livre auquel j'ai emprunté le passage que je viens de citer est sorti de la
LIVBE QUATRIEME. 147
plume de Marmont lui-même j et a été publié du inivant ^ de sou auteur.
Dans la rédaction de ses Mémoires , le duc de Raguse s'est montré beaucoup moins diposé que le voyageur de 1 834 à glorifier Napoléon à propos des événements de Sainte-Jean d'Acre. Après s'être mu* tilé lui«méme , en réduisant les pompeuses louanges insérées dans le récit du voyage en Syrie à deux . ou trois phrases soigneusement purgées de toute ex:pressi(m laudative pour le grand homme , il s'est remis à faire , ou à puiser je ne sais à quelle source, une nouvelle anecdote qui donne au héros une attitude ridicule et odieuse à la fois en face de l'un de ses principaux lieutenants.
a J'ai parlé des courtisans d'armée , dit-il à l'occasion du premier assaut de Saint-Jean d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot spirituel de Kléber, oii, dans cette circonstance, il donna avec finesse et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette disposition intempestive qui ordonnait de monter à l' assauts La brèche prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre , fait dans un mur non terrassé ; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre , et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossés
* Voyage du maréchal dtic de Baguse en Hongrie, eid, etc., t. m, p. 97, 98, 99.
Les gens qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à l'imitation du général en chef : « Certainement, la brèche est praticable. » Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le général en chef provoqua son opinion , dans l'espérance de la trouver favorable , et celuici répondit : « Sans doute , mon général , la brèche est praticable , un chat pourrait bien y passer. » Cette phrase ne fait-elle pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste. »(II, 21, 22.)
Il ne manque qu'une chose à cette image, c'est la couleur de la vérité.
Kléber a-t-il pu tenir un pareil langage à son supérieur, et lui jeter à la face une critique si amère de son plan d'assaut contre Saint*Jean d'Acre , quand il résulte de l'histoire des mouvements de l'armée pendant la campagne de Syrie que ce général fut empêché de se rendre à cet assaut par Bonaparte lui-même ? Il avait témoigné « une grande admiration de la belle manœuvre de la bataille du mont Thabor, où le général en chef lui sauva l'honneur et la vie, disent les Mémoires de Sainte-^Hélène. Quelques semaines après , il marchait , à la tête de sa division, à l'assaut de Saint-Jean d'Acre; Napoléon lui envoya l'ordre de venir le joindre , ne vou-