LIVRE SIXIÈME
mier Consul ; sa qualité de conseiller d'État lui donnait d'autant plus de relief que le général en chef et lui en étaient seuls revêtus à cette armée. « L'importance de mon commandement, dit-il, la brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu , enfin ma position journalière auprès du général en chef, en raison de mes fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très-grande influence , et des fautes vivement senties par moi ; que j'avais tout fait pour éviter, me furent quelquefois attribuées ; en un mot, je passais pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée ; c'est le métier le plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef, il peut chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au général en chef qu'en appartient la gloire ; si elles vont mal,
on les reproche à son conseil
.... L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux, m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit mes fonctions à cette
alternative ; quand j'ai été forcé de m'en écarter, comme on le verra par la suite , je m'en suis toujours mal trouvé. »(II, 488, 189, 190.)
Si Marmont , à la fin de cette campagne , se promit réellement de ne plus faire désormais que l'une de ces deux choses : commander ou obéir, il prit envers lui-même un engagement au-dessus de ses forces. Cette alternative à laquelle il voulait réduire ses fonctions n'était pas conciliable avec sa nature, ou plutôt avec son orgueil. Il se croyait fait pour commander, pour commander toujours , ou comme chef, ou comme inspirateui^ du chef, et quand ces deux formes du commandement lui manquaient, il était loin de se résigner à l'obéissance, car ce n'est pas obéir que suivre en murmurant et en protestant des ordres que Ton exécute nécessairement trèsmal, après les avoir intimement blâmés et réprouvés. Dans les circonstances les plus graves de sa vie, nous verrons le duc de Raguse entraîné à commettre des fautes, et plus que des fautes, précisément par cette répugnance invincible pour la subordination qui maîtrisait incessamment son âme. Pour ne pas obéir à des princes ou à des maréchaux dont la supériorité hiérarchique blessera sa vanité , il précipitera les événements , compromettra le sort de ses troupes, et perdra des batailles dont un ajournement de vingt-quatre heures assurerait le succès* Pour cesser d'obéir comme lieutenant de FEmpe-*