LIVRE SIXIÈUE
présenté et soutenu ce projet de loi; mais il n'ajoute pas que le Premier Consul , étonné de l'opposition que rencontrait l'institution de la Légion d'honneur, s'en prit aux orateurs qu'il avait chargés de la défendre. Cette impopularité primitive de l'institution dut prouver du reste une fois de plus à Marmont qu'il y avait en France des susceptibilités révolutionnaires plus vivaces qu'il ne l'avait cru dans ses prédictions à Junot sur Bonaparte , et dans ses railleries sur la timidité politique de Murât. Ces susceptibilités s'apaisèrent bien vite néanmoins quant à l'institution de la Légion d'honneur, parce que c'était rendre un nouvel hommage aux principes de la philosophie moderne et de la démocratie française que donner pour base à l'égalité la récompense selon le mérite.
§ IV
La paix d'Amiens, qui avait suivi de près le traité de Lunéville, ne fut qu'une courte trêve. Le duc de Raguse reconnaît que Bonaparte fut surpris et affligé de cette prompte rupture avec l'Angleterre. Il brûlait alors de consacrer son activité et sa puissance aux besoins intérieurs du pays. (II, 203.) Mais contraint de reprendre ses travaux guerriers , il prépara aussitôt un débarquement en Angleterre. C'est à cette époque que l'Américain
Fulton se présenta au Premier Consul pour lui proposer d'appliquer à la navigation la machine à vapeur comme force motrice. « Bonaparte, dit Marmonty que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans cela, tant de faiseurs de projets extravagants fçraient bientôt tomber dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton solliciter des expériences , demander de prouver les effets de ce qu'il appelait son invention. Le Premier Consul traita Fulton de charlatan , et ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, et si, avec les moyens immenses à sa disposition , une flottille à vapeur eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le Premier Consul, sourd à sa voix, manqua ainsi sa fortune. » (II, 211, 212.)
Cette page est peut-être celle où le duc de Raguse a étalé son orgueil avec le plus d'audace. Le bon génie de la France nous avait amené Fulton ; Mar-
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mont devina tout de suitQ le merveilleux secret dont l'ingénieur américain était dépositaire , tandis que Bonaparte , que son éducation de l'artillerie avait rempli de préjugés auxquels la haute raison de l'artilleur Marmont avait échappé , repoussa Fulton comme un charlatan , sans vouloir même se laisser éclairer par des expériences.
Mais le Premier Consul n'était donc plus ce conquérant civilisateur qui mettait son titre de membre de l'Institut avant celui de général en chef, qui créait des institutions scientifiques en Egypte , et qui avait invité les savants d'Italie à se réunir et à lui proposer leurs vues sur les moyens de donner aux sciences et aux arts une nouvelle vie et une nouvelle existence? [Lettre du général Bonaparte à Oriani.) Le Premier Consul n'avait donc rien encore de cet Empereur qui demanda aux savants de France de lui rendre compte des progrès de la science depuis 1789, de dire son état actuel et les moyens à employer pour lui faire faire des progrès. Bonaparte, en arrivant au gouvernement de la France, avait donc perdu tout à coup les prodigieuses facultés qui l'avaient fait si grand dans le passé et qui devaient l'élever encore dans l'avenir; et le premier magistrat de la république , le héros de Lodi et des Pyramides , n'était plus qu'un artilleur plus ou moins habile et absolument esclave des préjugés de son métier.
C'est bien là rinduction que le duc de Raguse convie ses lecteurs à tirer de l'anecdote sur Fulton et des réflexions dont il l'a accompagnée. Mais l'autorité de Marmont, comme témoin ou comme appréciateur, est trop suspecte pour qu'elle puisse prévaloir sur la vraisemblance et accréditer les jugements les plus absurdes et les contes les plus ridicules. L'histoire a d'ailleurs ici un document authentique à opposer aux allégations mensongères de l'artilleur sans préjugés, introducteur prétendu et patron officieux de Fulton. Le Premier Consul fat pour l'ingénieur américain ce qu'il n'a pas cessé d'être pour tous les savants du monde ayant des découvertes utiles à révéler ou des progrès essentiels à indiquer. Loin d'éprouver l'invincible répugnance que Marmont lui suppose pour le projet de Fulton, il se montra empressé à le soumettre à l'étude, et il écrivit du camp de Boulogne, le 21 juillet 1 804 , au ministre de l'intérieur, M. de Champagny, la lettre suivante :
« Monsieur de Champagny,
fi Je viens de lire le projet du citoyen Fulton , ingénieur, que votis m'avez adressé beaiicoup trop tard y en ce qu'il peut changer la face du monde. Quoi qu'il en soit, je désire que vous en confiiez immédiatement l'examen à une commission composée de