LIVRE ONZIEME
les fruits étaient assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres mains , les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient à sa merci. » (IV, 8, 9.)
Le duc de Raguse répète ici les lieux communs dont la guerre d'Espagne a été Tobjet depuis un demi-siècle. Il est certain qu'elle devint fatale à Napoléon , et qu'elle contribua grandement à la chute du premier empire. Le prisonnier de Sainte- Hélène l'a hautement reconnu. « Celte malheureuse guerre m'a perdu, disait-il. Mais pourtant pouvaiton laisser la Péninsule aux machinations des Anglais, aux intrigues, à l'espoir, aux prétextes des Bourbons ?
» Les événements ont prouvé, ajoutait Napoléon, que j'avais fait une grande faute dans le choix de mes moyens ; car la faute est dans les moyens , bien plus que dans les principes. Il est hors de doute que, dans la crise où se trouvait la France, dans
LA LUTTE DES IDÉES NOUVELLES, DANS LA GRANDE CAUSE DU SIÈCLE CONTRE LE RESTE DE l'EuROPE, nOUS nC pOU-
vions laisser l'Espagne en arrière, à la disposition de nos ennemis : il fallait V enchaîner de gré ou de force dans notre système. Le destin de la France le demandait ainsi, et le code du salut des nations n'est pas celui des particuliers. D'ailleurs, à la nécessité de la politique se joignait ici, pour moi, la force du droit. L'Espagne, quand elle m'avait cru
en péril, TEspagne, quand elle me sut aux prises à 16na, m'avait à peu près déclaré la guerre. L'injure ne devait pas passer impunie , je pouvais la lui déclarer à mon tour. C'est cette fatalité même qui m'égara. La nation méprisait son gouvernement; elle appelait à grands cris une régénération. De la hau^ teur à laquelle le sort ni avait élevé, je me crue appelé à accomplir en paix un si grand événement. Je voulus épargner le sang; que pas une goutte ne souillât Fémancipation castillane. Je délivrai donc les Espagnols de leurs hideuses institutions ^ je leur donnai une constitution libérale. Je crus nécessaire, trop légèrement peut-être y de changer leur dynastie. Je plaçai un de mes frères à leur tête ; mais il fut le seul étranger au milieu d'eux. Je respectai l'intégrité de leur territoire, leur indépendance, leurs mœurs, le reste de leurs lois. Le nouveau monarque gagna la capitale, n'ayant d'autres conseillers, d'autres ministres, d'autres courtisans que ceux de la dernière cour. Mes troupes allaient se retirer : j^ accomplissais le plus grand bienfait qui ait été jamais répandu sur une nation, me disais-je, et je le dis encore. Les Espagnols eux-mêmes, m'a-t-on assuré, le pensaient au fond, et ne se sont plaints que des formes. J'attendais leurs bénédictions ; il en fut autrement : ils dédaignèrent l'intérêt pour ne s'occuper que de l'injure ; ils s'indignèrent à l'idée d^ l'offense , se révoltèrent à la vue de la force, tous coururent