‹ Réfutations des mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 189 sur 207 · LIVRE TUEIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TUEIZIEME

alarma les généraux, munis des instructions de Marmont, et qui les détermina à exécuter le mouvement sur Versailles, tel qu'il avait été convenu, et sans tenir compte de la suspension conditionnellement prescrite.

Mais les soldats du 6" corps ignoraient le pacte de leur général en chef avec l'ennemi , et , en arrivant à Versailles, ils se répandirent dans les rues et sur les places , accusant hautement leurs généraux et demandant à rejoindre l'Empereur. Les officiers partageaient l'indignation et l'emportement des soldats. Les colonels, animés du même esprit, se réunirent chez l'un d'entre eux, le colonel Ordener, et convinrent d'emmener le 6® corps à Rambouillet, et de là à Fontainebleau.

Le maréchal Marmont se rendait alors à Versailles. Était-ce pour y ramener ses lieutenants au devoir, et pour leur reprocher d'avoir, en son absence , et malgré l'opposition énergique de Fabvier, son aide de camp , repris V exécution de leur coupable dessein? S'il avait été étranger à cet acte criminel, n'aurait-il pas été impatient d'en punir les auteurs et d'en arrêter les conséquences? Est-ce là ce qu'il fit à Versailles?

Non , le duc de Raguse , arrivé dans cette ville , ne fut pressé que de courir après les soldats et les officiers fidèles qui allaient rejoindre l'Empereur, afin de les faire rentrer dans la voie de la défection.

Son empressement et son succès mirent en relief sa complicité, ou plutôt sa culpabilité principale-, son initiative, dans le mouvement des chefs du 6* corps^ Il mentionne l'accueil qu'il reçut le soir, dans le salon de M. de Talleyrand (où il fut d'autant plus fêté et œmplimenté^ que sa présence et son récit firent cesser de vives inquiétudes j VI , 269) , sans s'aper^ cevoir que les félicitations dont le souvenir semble le flatter ne pouvaient que confirmer l'accusation dont les générations contemporaines l'ont chargé, et qu'il s'est efforcé de faire retomber sur ses lieutenants.

Napoléon ne voulut pas croire d'abord à la défection du duc de Raguse. Quand il ne lui fut plus permis d'en douter, il se livra aux idées les plus sombres , et ne rompit le silence que pour s'écrier : <r L'ingrat! il sera plus malheureux que moi! »

L'Empereur publia ensuite un ordre du jour où il signalait à l'armée la trahison de Marmont : « Le soldat, disait-il ^ suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses com-

jpagnons d'armes; il a passé aux alliés Si l'Em*-

pereur avait méprisé les hommes , comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris Le bonheur de la France paraissait être

dans la destinée de l'Empereur; aujourd'hui que la

LIVRB TREIZIEME. 403

fortune s'est décidée contre lui, la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus longtemps sur le trône L'armée peut être certaine que l'honneur de l'Empereur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France. »

L'Empereur avait alors abdiqué en faveur de son fils. La défection du duc de Raguse enhardit les alliés à repousser cette condition et à exiger une abdication complète. L'armée leur semblait abandonner la cause de Napoléon ; Fontainebleau n'était plus une position militaire. Napoléon repoussa d'abord avec indignation les exigences de l'étranger; il finit par céder aux sollicitations des grands officiers de la couronne. « Vous voulez du repos, leur dit-il, ayezen donc ! Hélas I vous ne savez pas combien de cha-> grins et de dangers vous attendent sur vos lits de duvet 1 Quelques années de cette paix que vous . allez payer si cher moissonneront un plus grand nombre d'entre vous que n'aurait fait la guerre , la guerre la plus désespérée! » Puis, prenant une plume , il écrivit et signa une renonciation, pour lui et ses enfants, aux trônes de France et d'Italie, déclarant qu'il n'était aucun sacrifice qu'il ne fût prêt à faire aux intérêts de la France.

Le triomphe de l'orgueil et de l'envie est complet* Napoléon , déchu , insulté , prisonnier, va être conduit à l*lle d'Elbe, et Marmont, devenu le héros de Tarmée sous l'occupation étrangère , prend l'at-

titude d'un arbitre suprême des destinées de la France, et il se croit assez puissant pour menacer un membre du gouvernement nouveau , qu'il ne trouve pas assez respectueux envers lui , de le faire sauter par la fenêtre* (VII, 7.)

Mais cette haute influence ne procura pas une félicité parfaite au duc de Raguse. Le souvenir des événements d'Essonne fut pour lui la source de cuisants chagrins * (VI, 269), si bien qu'en rédigeant ses Mémoires^ il en est venu à dire qu'i7 ne regrettait qu'une seule chose ^ c'était de n^ avoir pas suivi Napoléon à lîle d'Elbe^ après qu'il fut descendu du trône. (Id.) Il n'aurait pas moins fallu, en eflfet, que cette résolution, héroïquement exécutée tant à l'tle d'Elbe qu'à Sainte -Hélène, pour que le duc de Raguse, après sa conduite des premiers jours d'avril 1814, pût parvenir à persuader ses contemporains que son jugement et son raisonnement avaient été seuls coupables dans les funestes événements de celte époque. Mais le maréchal Marmont ne suivit son bienfaiteur, tombé du premier trône du monde , ni dans son exil de la Méditerranée ni dans sa prison de l'Océan ; il aima mieux se laisser faire capitaine des gardes du prince qu'il affectait autrefois d'appeler le prétendu roi de France , en se glorifiant d'avoir contribué à le chasser de Vérone.

' Napoléon a>uit été propliète (|uand il s^était écrié, en apprenant la défection du duc de Raguse : « L^ingrat ! il sera plus mallieureax que moi ! »

Page 1