DE NAPOLÉON
« Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, dit Chateaubriand, c'est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un gouffre. » {Mémoires d' outre-tombe^ VII, 1 97.)
Le duc de Raguse, abordant à son tour le passage de l'Empire à la Restauration, s'exprime en ces termes :
a Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la dégradation. » {Mémoires du maréchal Marmont^ VI, 276.)
C'est ainsi que les deux hommes qui attachèrent leur nom avec tant d'éclat à la chute de Napoléon , l'un par le plus virulent des pamphlets , l'autre par la plus scandaleuse des défections , saluent le retour des Bourbons. Le grand écrivain parle en homme
d'État méconnu, le soldat en traître déçu. La parole de Chateaubriand est dure, mais elle garde le cachet de l'élévation ; celle de Marmont reste au niveau de la plus basse injure.
Les loyaux adversaires , les francs ennemis de la Restauration , l'ont vivement combattue , mais- sans l'insulter : Marmont , après l'avoir servie , en désertant TEmpire, la couvre de boue, en lui ouvrant le temple de l'histoire. C'est que, du seuil de ce temple, il aperçoit déjà le cercueil préparé, à quelques pas, pour l'antique royauté à peine ranimée , et qu'il distingue , sur ce catafalque , les tronçons * de l'épée qui a trahi Napoléon.
* Le doc de Raguse raconte ainsi la scène de Saint-Olood, en 1 sao : « M. le Dauphin , dit -il , était entré chez le roi au moment où j*en sortais, mais par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais Je ne l'attendis pas longtemps. Deux minutes à peine étaient éconlées, et il arriva avec un air égaré. En passant devant moi , il me dit ayec un ^ furieux : « Entrez ! »
» A peine dans son salon , il me prend à la gorge en t'éoriant : » — Traître! misérable traître 1 tous tous avisez de faire ^Q or^e du jour sans ma permission !
» A cette attaque subite , je le saisis par les épaules et le reponsee loin de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes :
» — Rendez-moi votre épée I — On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais 1 » n se jette sur moi , la tire ; il semble vouloir m*en frapper, et s'écrie : u — Gardes do corps, à moi! saisissez ce traître; emmenez-le! » Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina.... Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces Mé' moires paraîtront. Le récit des faits sera pour la postérité ma seule vengeance. » (VIII, 293, 294.)