LIVRE QUATORZIÈME
Loin d'avoir l'esprit troublé d'aucune crainte personnelle , et bien que la situation ne fût pas de nature à lui inspirer une grande quiétude, il était tellement accablé par la fatigue et le travail des jours précédents, qu'il n'a pu s'empêcher plusieurs fois de céder au sommeil qui s'emparait de lui, et il serait tombé de cheval si je ne l'avais pas soutenu.
» Nous sommes arrivés le lendemain matin à Charleroi, où nous avons pris la poste pour nous rendre à Laon; il s'y est arrêté pour écrire le bulletin dans lequel il rend compte de cette fatale journée, et s'est ensuite mis en route pour Paris : voilà la vérité. Qu'on la compare avec le récit haineux et mensonger du maréchal Marmont, et qu'on juge!
» Mais quel sentiment d'indignation et de dégoût n'éprouve-t-on pas en voyant un homme, dont tous les efforts auraient dû tendre à se faire oublier ou au moins pardonner, venir ainsi attaquer celui qui avait été son bienfaiteur, et , après l'avoir trahi vivant, le calomnier après sa mort! »
Il n'y a rien à ajouter à cet énergique et irrécusable témoignage, qu'un cri général d'adhésion a vivement accueilli. Le vaincu de Waterloo, qui avait l'orgueil et le droit d'espérer que la gloire du vainqueur ne serait pas augmentée au préjudice de la sienne , n'a rien à craindre pour sa mémoire du faux bulletin d'un grand officier de l'Empire, dont la
défection d'Essonne avait fait un émigré de Gand, et qui, à l'heure solennelle du duel à mort entre les Français et les Anglo-Prussiens , se trouva réfugié derrière les baïonnettes étrangères et le garde du corps du prince qui n'avait été si longtemps pour lui que le prétendu roi de France.
§ ni.
La catastrophe de Waterloo amena l'étranger victorieux sous les murs de Paris, « Le maréchal Davout, qui commandait, dit le duc de Raguse, l'aurait détruit cent fois pour une s'il avait eu la moindre résolution; mais il fit de la politique là où un succès ne pouvait qu'améliorer singulièrement la position des choses. » (VII, 426, 127,)
Le maréchal Marmont, qui avait douté du succès et tremblé pour l'armée française dans les plus belles journées des grandes guerre3 de la République et de l'Empire, et pendant qu'il combattait encore lui-même sous les couleurs nationales, éprouva ainsi tout à coup , en rentrant en France avec l'ennemi, et le lendemain de l'épouvantable déroute de Waterloo, uue confiance dans la force des débris de nos armées qu'il n'avait jamais manifestée au moment même où elles étaient triomphantes dans toute l'Europe,