LIVRE CINQUIEME
Premier Consul ne pouvait prendre parmi eux un chef direct pour Marmont,^ sans exposer celui-ci à une subordination illogique et inconvenante. Mais quel homme bizarre et inconséquent alors que ce Napoléon, tant admiré pour son prodigieux discernement dans le choix et le classement des talents et des services! Il va faire de TEurope entière son champ de bataille , et il se jette dans cette immense arène avec des généraux dont la capacité ne lui in- ^ire qu'une aussi médiocre confiance! Et puis, quand, devenu empereur, il songera tout d'abord à grouper autour de son trône l'élite de ses vieux camarades d'Italie et d'Egypte, pour en faire des maréchaux de France , ce seront les généraux dépourvus de talent^ y compris Murât, qui obtiendront les insignes de la première dignité de l'armée ; et le fier aï^tilleur, qui ne pouvait être placé sans dérogeance sous leur commandement , ne sera pas compris dans cette promotion significative , et il restera même longtemps , après ce premier choix , exclu de la haute récompense décernée à ses compagnons d^armes.
Ce n^était pas ^habitude de Napoléon d'exalter ^incapacité et de faire attendre le mérite. Marmont ô*est mépris , il a cru entendre de la bouche du Premier Consul ce que le jeune conseiller d'État se disait tout simplement à lui-même, ce qu'il se répétait incessamment ) et il a fait d'une prétention permanente
de son orgueil l'expression confidentielle d*ane pensée de Bonaparte.
La campagne d'Italie ayant été r^lue , Tannée de réserve s'achemina vers les Alpes. Marmont, selon le désir du Premier Consul , avait accepté le commandement de l'artillerie. Ce fut fort heureux pour Napoléon et pour la France, car le plan de campagne ayant été changé et l'armée française ayant traversé les Alpes par le SaintrBemard et non par le Simplon , comme on avait dû le faire d'abord, le Premier Consul rencontra un obstacle qu'il n'avait pas prévu j car il n'en avait rien dit à Marmont. « Aucun prépara tif, dit ce dernier, n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été insurmontable , sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à l'esprit , que j'exécutai , et dotit le succès fut une espèce de miracle. » (II, 117.)
C'était le fort de Bard qui arrêtait l'armée, et personne n'y avait songé. Le Premier Consul voulut que l'artillerie fût démontée et transportée à Ivrée , en tournant le fort par un sentier taillé dans le roc. Marmont déclara le sentier impraticable , et Bonaparte fut obligé de se ranger à cet avis. Un assaut par escalade fut alors tenté , et il échoua parce qu'il fut conduit sans intelligence. (II, 1 18.)
cr Cependant Lannçs allait rencontrer l'ennemi , dit Marmont; des canons et des munitions lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses be-