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IX

LES LORETTES DU MONDE

Quand nous avons créé le mot lorette^ nous savions rendre un grand service à la langue et à la pudeur françaises.

Le mot a fait fortune comme un mot agréable qui, à lui seul, en remplace plusieurs désagréables, et nous retirons un fruit bien doux de notre propre création en pouvant toucher sans scandale et sans périphrase quelques-uns des. côtés les plus piquants de notre société.

Une des supériorités de la femme sur l'homme, c'est de pouvoir garder son cœur et de gagner Festime de ses semblables à cet éloignement des passions.

Une femme sage est un objet d'admiration; un homme sage (dans la même acception] est un monstre ridicule.

Les lois du monde, plus fortes que celles de la morale, l'ont ainsi voulu.

Sous peine donc d'être un objet d'horreur et de risée, un homme qui attend quelque chose du monde lui doit le sacrifice de sa sagesse, et payer sa bienvenue au prix de quelques folies du cœur.

11 faut avoir eu, comme on dit, son temps, et payer tribut à la galanterie.

Un Jean d'Arc ne trouverait pas à se marier. Toute la question est dans le choix.

Le monde, qui encourage les erreurs, ne veut pas que vous les commettiez hors de sa présence et de sa limite, quelque trouble qu'elles apportent dans ses relations, dans ses lois, dans ses devoirs.

Le monde vous veut galant avec ses femmes, ses

Il n'y en a jamais eu qu'un de célèbre. 11 est rompu depuis quelques années. C'était un ménage mod^e : on s*y battait et l'on y riait tout le jour. La Chaussée-d' Antin a gardé le souvenir de ses querelles et de la gaieté de ses amis. *

Toute une génération contemporaine a dépensé sa verve et sa jeunesse dans cet intérieur, où lé vin était spirituel et la folie philosophique.

De l'établissement de ces petits ménages sans bruit et sans faste, il faut tirer ces conclusions :

Que souvent l'homme sort de la bonne compagnie sans que la femme^sorte de la mauvaise ;

Qu'on ose se donner des vices cachés, durables et à bon marché, et qu'on n'ose pas afficher des vices éclatants, magnifiques et passagers;

Et, comme l'a dit Etienne Bequet,

Que tout célibataire est plus ou moins marié.

LES LORETTES DU MONDE

Quand nous avons créé le mot lorette, nous savions rendre un grand service à la langue et à la pudeur françaises.

Le mot a fait fortune comme un mot agréable qui, à lui seul, en remplace plusieurs désagréables, et nous retirons un fruit bien doux de notre propre création en pouvant toucher sans scandale et sans périphrase quelques-uns des. côtés les plus piquants de notre société.

Une des supériorités de la femme sur l'homme, c'est de pouvoir garder son cœur et de gagner l'estime de ses semblables à cet éloignement des passions.

Une femme sage est un objet d'admiration; un homme sage (dans la même acception] est un monstre ridicule.

Les lois du monde, plus fortes que celles de la morale, l'ont ainsi voulu.

Sous peine donc d'être un objet d'horreur et de risée, un homme qui attend quelque chose du monde lui doit le sacrifice de sa sagesse, et payer sa bienvenue au prix de quelques folies du cœur.

11 faut avoir eu , comme on dit , son temps, et payer

tribut à la galanterie.

Un Jean d'Arc ne trouverait pas à se marier. Toute la question est dans le choix.

Le monde, qui encourage les erreurs, ne veut pas que vous les commettiez hors de sa présence et de sa limite, quelque trouble qu'elles apportent dans ses relations, dans ses lois, dans ses devoirs.

Le monde vous veut galant avec ses femmes, ses

LA Vil PARISIBNNB

Il n'y en a jamais eu qu'un de célèbre. 11 est rompu, depuis quelques années. C'était un ménage mod^e : on s*y battait et Ton y riait tout le jour. La Ghaussée-d' Antin a gardé le souvenir de ses querelles et de la gaieté de ses amis. *

Toute une génération contemporaine a dépensé sa verve et sa jeunesse dans cet intérieur, où le vin était spirituel et la folie philosophique.

De l'établissement de ces petits ménages sans bruit et sans faste, il faut tirer ces conclusions :

Que souvent l'homme sort de la bonne compagnie sans que la femme«sorte de la mauvaise;

Qu'on ose se donner dés vices cachés, durables et à bon marché, et qu'on n'ose pas afficher des vices éclatants, magnifiques et passagers;

Et, comme l'a dit Etienne Bequet,

Que tout célibataire est plus ou moins marié.

LES LORETTES DU MONDE

Quand nous avons créé le mot lorette, nous savions rendre un grand service à la langue et à la pudeur françaises.

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Le mot a fait fortune comme uo mot agréable qui, à lui seul, en remplace plusieurs désagréables, et nous retirons un fruit bien doux de notre propre création en pouvant touclier sans scandale et sans périphrase quelques-uns des côtés les plus piquants de notre société.

Une des supériorités de la femme sur l'homme, c'est de pouvoir garder son cœur et de gagner Festîme de ses semblables à cet éloignement des passions.

Une femme sage est un objet d'admiration; un homme sage (dans la même acception) est tm monstre ridicule.

Les lois du monde, plus fortes que celles de la morale, l'ont ainsi voulu.

Sous peine donc d'êlre un objet d'horreur et de risée, un homme qui attend quelque chose du monde lui doit le sacrifice de sa sagesse, et payer sa bienvenue au prix de quelques folies du cœur.

n faut avoir eu , comme on dit , son temps, et payer tribut à la galanterie.

Un Jean d'Arc ne trouverait pas à se marier. Toute la question est dans le choix.

Le monde, qui encourage les erreurs, ne veut pas que vous les commettiez hors de sa présence et de sa limite, quelque trouble qu'elles apportent dans ses relations, dans ses lois, dans ses devoirs.

Le monde vous veut galant avec ses femmes, ses

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En mettant ensemble les revenus de la femme et du mari, en prélevant là-dessus une bonne part pour les économies, elles ont entrevu dans l'avenir une petite maison de campagne, en pleine poussière du bois de Boulogne, une petite calèche remorquée par un seul cheval, et remplie d'enfants barbouillés de confitures.

Aujourd'hui donc, il y a chez les femmes de théâtre une tendance générale à mépriser des hommages devenus trop mesquins, et à choisir des époux parmi les hommes qui vocalisent le matin avec elles ; qui, le soir, leur serrent la main en mt-ftemo/, et se poignardent pour elles en ut majeur, ou parmi ceux qui les enlacent dans des poses anacréontiques, qui leur battent des entrechats à la hauteur du nez, et confectionnent avec elles des ronds de jambe et des pirouettes.

Cette habitude de vivre, de travailler, de voyager ensemble, de confondre sa voix, son haleine, de s'embrasser, de se tutoyer, avait, de tout temps, fondé un privilège qui primait celui des amants du dehors, lesquels veutent tout avoir pour de l'aident.

Et c'est bien à tort qn'on a comparé les coulisses d'mfi théâtre à un sérail, attendu que pas un homme n'y joue le personnage le plus nécessaire à la tenue d'un séraih

Mais aujourd'hui ces badinages illégitimes ont disparu pour faire place à des unions sérieuses et consacrées par la loi. Nous voyons successivement tout l'Opéra s'enrégimenter sous les drapeaux de Thymen , et desfemmes.

LA VIB PARISIENNE 9t

que n*a même pas souillées une proposition déslionnéte, jurer, par-devant monsieur le maire du deuxième arrondissement, fidélité à Tépoux de leur choix.

C'est ainsi que mademoiselle Noblet épousa monsieur Dupont, chanteur;

Que mademoiselle Dorus épousa un violon de l'orchestre, monsieur Gras;

Et mademoiselle Leroux mit sa main dans l'énorme main de cet excellent homme de Dabadie, si patriote dans la Mmtte et dans Guillaume Tell.

Ce furent de bons ménages bourgeois, qui considéraient rOpéra comme une exploitation à laquelle ils con*couraient, moyennant une rétribution honnête de leur talent.

Ces personnages- là ont une maison convenablement tenue, un agent de change, un uniforme de la garde nationale, avec ou sans sac, portent le deuil de leurs parents morts, font leur devoir, ou soutiennent des procès avec le directeur quand ils ne le font pas, et ne conservent rien de la physionomie folle, désordonnée, bohème, des comédiens d'autrefois.

lieur exemple gagne de jour en jour, smlout dans les autres théâtres, et s'il ne profite pas plus à l'Opéra, c'est qu'il y a là des traditions plus invétérées, des souvenirs de galanterie plus tenaces, et que d'ailleurs l'Opéra se divise en deux corps d'armée, celui de la danse et celui du chant, et que si le chant élève l'àme et la purifie,

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il faut croire que la danse amollit le cœur et tourne la tête.

Notre compte avec le chant n'est pas long à régler; les premiers sujets sont mariés ou à marier, et ne s'occupent que de rentes, d'actions de canaux et autres valeurs de placement.

Quant aux choristes , parlons des femmes : ce sont d'honnêtes personnes, dont la plupart n'affichent pas de prétentions à la beauté.

Les choristes, hommes et femmes, ont un foyer spécial, dans lequel ne vont jamais, et pour les causes cidessus, les habitués des coulisses.

Les hommes sont ou de vieux musiciens dont la carrière s'est arrêtée là, dont l'ambition se borne à dire :

a Jurons! — Oui, tous! — Si parmi nous il est des traîtres! — Arrêtons, saisissons ce guerrier téméraire! » et autres choses qui ne se disent qu'à plusieurs ;

Ou des jeunes gens, élèves du Conservatoire, qui laissent former leurs voix et nourrissent l'espoir d'aborder notre grande scène lyriqt^, style de journaux.

Autrefois les chœurs se plaçaient sur deiix rangées, à droite et à gauche, et restaient immobiles, hommes et femmes, sans prendre aucune part à l'action qui se consommait dans ce cercle de momies chantantes. Les systèmes nouveaux de mise en scène ont donné à tout ce mcmde du mouvement , des épées pour les tirer du fourreau, des poignards pour les brandir en l'air, des

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bras pour étrangler Ife premier sujet, dans l'occasion ; des jambes pour courir à la délivrance de Naples ou de la Suisse.

Parmi ceux qui se sont démenés avec le plus de con-* science, il faut compter le père Gontier, vieux clianleur de province, qui donnait à ses bras une langue télégraphique, à sa figure, tantôt une expression de rage concentrée, tantôt de courage noble el fier; peu lui importait la place, il exprimait toujours quelque chose; qu'il fût sur le devant de la scène, qu'il fût au fond du théâtre, derrière les autres, inaperçu de tous, dans la foule, il aurait cru se manquer à lui-même s'il n'avait contracté ses traits par la colère, le mépris, la haine ; mais son expression favorite était celle d'un dédain amer : il était magnifique dans les insurrections.

Tenons au ballet.

Le ballet se divisait, autrefois, en premiers sujets^ remplacements j coryphées^ figurantes et comparses. Cette division n'est plus observée dans toute sa rigueur. Ainsi l'on voit des premiers sujets servir de remplacements^ et des coryphées sortir tout à coup, sans début, des rangs de la masse, pour remplacer un premier sujet.

La vie des premiers sujets est tout entière dans leurs intrigues de théAtre^ dans la question des appointements, des feux et des rôles à emporter sur des rivales : leur vie est fort insignifiante. C'est une amourette sans faste, un mariage fou, une faiblesse pour monsieur P ^

M LA VIE PARISISNNB

le plus beau danseur et Thomme le' plus laid des temps modernes, une appréciation passagère de» formes^ de monsieur B..., tout, enfin, excepté ce qui composait jadis l'existence royale des danseuses de l'Opéra.

L'une, dont nous avons parlé, continue paisiblement une liaison, la plus ancienne de l'Opéra; liaison qui lui a valu de tout temps une protection efficace et à toute épreuve;

L'autre a trouvé depuis longtemps son fait dans un jeune premier d'un autre théâtre.

Une troisième est paisiblement mariée; mademoiselle Le... pleure ses fautes dans le sein de Dieu, et mademoiselle Jul... pleure,, sur le sein de sa mère, les fautes qu'elle p'a pas vojtilu commettre.

A propos de mère, c'est uii être bien digne d'être observé à la loupe, que la mère d'une danseuse.

S'il est prouvé que l'on n'a pas toujours un père, mais qu'on a toujours une mère, C'est surtout des danseuses qu'il faut le dire; une danseuse en a toujours une.

Si la Parque vient trancher le fil des jours de sa mère, il faut à tout prix qu'elle en trouve, qu'elle en emprunte, qu'elle en loue une autre : la mère est morte ! vive la mèrel C'est un ustensile de première nécessité;

jLa mère tfietit le mantelet de sa fille, dans la coulisse, la regarde danser, lui couvre les épaules quand son pas

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est fiai y lui offre un petit carafon rempli de bouillon froid, qui lardésaltère et la fortifie;

La mère est encore utile quand la fille est obsédée de fades et stériles assiduités; ell« accourt comme une lionne, griffer le ravisseur de son enfant ;

Quand la fille voit luire Famour d'un homme bien lesté de quadruples, de florins ou de bank-notes^ elle se rejette SUT sa position de mineure, et renvoie le soupirant s'expliquer par-devant sa mère;

Là, après avoir essuyé une scène d'attendrissement dans laquelle on explique que des revers de fortune ont pu seuls conseiller la profession du théâtre, *le bienfaiteur est amené à se prononcer : le plus souvent il promet tout, des revenus, des meul)les, des rentes dans l'avenir; il promet tout : le Pérou, Gk)lconde, le Visapour.

On l'arrête sur place.

a L'avenir n'est à personne, le présent est à nous : ma fille et moi, nous nous adorons comme deux sœurs ; nous séparer, c-'est nous ôter à chacune la moitié de la vie; moi, plus raisonnais qu'elle, je me résignerai à ce sacrifice, si vous consentez à lui assurer un sort, n lui faut 3 ou 4,000 livres de rente : secouez un peu votre fortune, et faites-en tomber ce grain de poussière. I»

A cette proposition, qui représente 80,000 francs, on dit que les uns deviennent verts comme des gre-

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nouilles, les autres blancs et mats comme des vers h soie.

Il y en a dont les cheveux se dressent et offrent la surface d'une étrille.

On en voit qui éprouvent dans le diaphragme le travail d'un moulin à vont, et qui demandent un verre d'eau sucrée.

Quelques-uns rient comme des singes fous, ou pleurent comme un cetf aux abois.

On en cite fort peu qui sautent au cou de la mère, et accueillent cette demande d^un sort qu'on appelle Yentrée de jeu. C'était pourtant l'usage autrefois, mais que de bons usages perdus, sans compter celui-là!

Une des plus singulières manies qui soient survenues à l'esprit des hommes qui fréquentent les théâtres, c'est la prétention

D'être aimés pour eux-mêmes.

Désespérant de trouver une pareille stupidité dans les bavadères du premier ordre, criblées de billets doux, dévisagées par trois cents lorgnettes, fortifiées à la Yauban par des mères habiles, en les voit depuis quelque temps, pour éviter Yentrée de jeu^ qui leur semble une humiliation, s'abattre sur des figurantes subalternes qui n'exigent, pour entrée de jeUy qu'un souper ou un tartan.

Au milieu des masses que développe la grandiose et fastueuse mise en scène de l'Opéra, le public a pu re-

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marquer de petites femmes qui agitent les jambes, qui élèyent les bras, et font à peu près quelque chose qui ressemble à la danse ; d'autres qui marchent bêtement et simplement ; qu'on nous pardonne ici d'employer, pour désigner ces deux espèces, deux mots du vocabulaire théâtral; si l'on excuse cette licence, on ne sera peut-être pas fâché de savoir que les premières s'appellent rat$;

Que les autres, nommées autrefois comparses-femmes, ont fini par s'appeler marcheuses :

Le rat est élève de l'école de danse, et c'est peut-être parce qu'il est enfant de la maison, parce qu'il y vit, qu'il y grignote, y jabote, y clapote ;

Parce qu'il ronge et égratigne les décorations, éraille et troue les costumes, cause une foule de donmiages inconnus et commet une foule d'actions malfaisantes, occultes et nocturnes, qu'il a reçu ce nom passablement incroyable de rat.

Marcheuse : ce sobriquet est logique, il exprime l'emploi d^e celles qui le portent; tandis que le rat est des^ tiné à former des groupes dansants, de génies, d'amours, de sylphides, la marcheuse ne fait que parader avec des costumes de pages ou d'icoglans.

D'abord le rat est tout jeune.

Certaines gens du dehors appellent rats de grands êtres qui n'ont rien de l'exiguïté et de l'inconsistance de ce petit animal, et il y a des jeunes gens de famille qui

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ne désabusent pas leurs parents quand ceux-ci, en parlant de grosses diablesses de trente ans, leur reprochent leurrai de f Opéra.

Le vrai rat, en bon langage, est une petite fille de sept à quatorze ans, élève de la danse, qui porte des souliers usés par d'autres, des chAles déteints, des chapeaui couleur de suie, se chauffe à la fumée des quiaquets, a du pain dans ses poches et demande dix sous pour acheter des bonbons.

Le rat fait des trous aux décorations pour voir le spectacle, court au grand galop derrière les toiles de fond et joue aux quatre coins dans les corridors ;.

11 est censé gagner vingt sous par soirée, mais, au moyen des amendes énormes qu'il encourt par ses désordres, il ne touche par mois que huit à dix francs et trente coups de pied de sa mère.

Le rat reste rat jusqu'à l'âge où il prend le nom d'artiste, jusqu'à l'âge où il ne demande plus de bonbons, et reçoit des bouquets.

La marcheuse a vingt ou vingt-cinq ans, elle est petite ou grande, toujours grasse, agréable à l'œil, n'apprend rien , ne sait rien, et ne vit pas du théâtre.

Parmi les amusements fa^^oris du rat, il faut citer la célébration de la Sainte-Gatberiiie, le 25 novembre :

Jamais la. SaintenCatherine n'est plus brillante que quand, par bonheur, on joue Bob^^t le Diable. Prenons

JLA. VIB PAKISIENNIS 99

donc pour exemple le 25 novembre 18.. ; on jouait, cela est bien entendu, Robert.

11 fallait beaucoup de choses : du punch, des gâteaux, un local; c'est-à-dire de l'argent pour acheter les comestibles, du temps pour danser.

Or le temps ne manquait pas : car Robert le Diable a un excellent quatrième acte à deux personnages et, dont la durée, ajoutée à deux entr'actes, compose le total d'une heure.

Voici pour le temps.

Quant à l'argent, chacun a boursiUé selon ses moyens :

Les hommes ont fait une petite saignée à leurs minces appointements ;

Parmi ces dames, coryphées, figurantes, marcheuses^ rats y

Celles qui sont établies en petits ménages offraient : — 5 francs;

Celles qui ne savaient pas encore quand on les trouvera jolies, offraient : — 1 sou.

La collecte fut bientôt faite.

Dès le commencement du spectacle, une députation •composée de chie-en-lit fort piquants, choisis parmi les plus espiègles des petits figurants, était venue exécuter une sérénade à la porte de toutes les loges féminines.

Cette marche, à travers les couloirs les plus tortueux, était conduite par un gamin fameux dans les coulisses, sous le sobriquet de YÀbonné, C'est un de ceux qui se

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révoltaient le mieux dans la Muette, n avait huit ans.

V Abonné était déguisé en commissaire, et il invitait toutes ces demoiselles au bal qui allait Be donner.

Quelle jolie chose que ce bal!

Dans une chambre de vingt pieds carrés était dressée une table sur laquelle l'orchestre grinçait de toutes les cordes d'un violon et hurlait par tous les trous d'un flageolet enrhumé. Un bonnet pointu , une robe d'avocat, une mitre, une veste de pierrot, les déguisements les plus fous, affublaient les musiciens. Les danseurs avaient gardé leurs costumes de Robert; seigneurs, pages, prêtres, soldats, nonnes et moines, tous les rangs, toutes les transpirations se confondaient.

Deux faux gendarmes faisaient la police.

Il y a eu quatre contredanses.

De peur de compromettre la responsabiUté des gendarmes, il ne faut pas définir le caractère de la danse, qui a eu le plus de faveur; mais on comprend de reste que de jeunes élèves saturés des préceptes de la danse noble se complaisent au laisser-aller d'un genre moins sévère.

Par son style très-onduleux, une jeune personne, mademoiselle P..., qui est depuis allée mourir en Californie, mérita les hourras furieux de l'assemblée, et d'un suffrage unanime fut proclamée la reine du bal.

Le rat aime assurément la danse, mais il met son suprême bonheur à grignoter, à laper n'importe quoi, des

poires, des noix, des nèfles (ah! les nèfles 1], du coco, de la bière, ce qu'on veut, ce qu'il trouve.

C'est avec regret, sans doute, mais non sans plaisir, que de la salle de danse on a couru vers les buffets.

L'aristocratie est allée boire pompeusement son punch vitriolé et croquer ses insolents biscuits.

La bourgeoisie a débouché son cidre et dévoré sa nourrissante galette.

Le pauvre fretin s'est partagé des objets sans nom, des pommes vertes, des trognons de poires tapées, des grains de raisin, des miettes de croquignoles : au moyen d'une collecte qui était arrivée à la fraction de liard, de pauvres enfants avaient eu pour leur part un marron et une amande trempée dans un petit verre de cassis pour quinze.

Heureusement, le dernier act6 de Robert est tout religieux, et le personnel de la Sainte-Catherine, qui n'aurait pas pu faire un battement, avait conservé assez de force pour s'agenouiller et célébrer la conversion et le , mariage du héros normand.

Quelle gaieté I rien au monde, robes, chapeaux, bijoux, voitures, ne donne autant de joie que ces petits amusements, ces petites ripailles en famille, entre camarades, dans ce lieu où l'enfance a été si laborieuse où la jeunesse est si riante,

D'où la vieillesse est chassée.

C'est la vie du rat.

t02 LA VIE PARISIENNE

Après avoir parlé des plaisirs du rat^ padons de ses terreurs. Le rat ne passe jamais qu'en frémissant près de l'armoire qui renferme le vient squelette qui fait partie des accessoires de l'Opéra.

Cette terreur a une origine; cet accessoire a une légende que voici:'

Au second acte du Freyschutz, pendant la scène de révocation infernale, un squelette s'agite sur la scène, et cette apparition produit sur le public une certaine sensation.

Ce squelette est véritable!

En 1786, un jeune homme de dix-huit ans, faisant partie des élèves surnuméraires de l'école de danse à l'Opéra, et nommé Boisinaison, devint amoureux de mademoiselle Nanine Dorival, élève comme lui, et fille de l'ouvreuse de la loge du comte d'Artois.

Mademoiselle Nanine enflamma par ses coquetteries la naïve passion de son camarade, et lui donna des espérances jusqu'au jour où elle trouva de belles moustaches à monsieur Mazurier, sergent-major commandant le poste des soixante gardes-françaises qui faisaient le service de l'Opéra.

Boismaison vit son malheur, le jugea irréparable, et ne pensa plus qu'à la vengeance.

Un soir, au coin de la rue Saint-Nicaise, où était situé l'hôtel de l'Académie, comme on disait alors, il attendit, après le spectacle, le passage des gardes-françaises et

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alla résolument prendre à la gorge son heureux rivaL Mazurier eut d'abord Tidée de tuer sur la place son agresseur; mais sa jeunesse et sa petite taille firent sourire le galant soldat. Sur son ordre, trois hommes détachèrent les bretelles de leurs fusils, attachèrent le jeune furieux et le déposèrent sous le péristyle de TOpéra*, où il passa la nuit, ainsi garrotté.

Le lendemain de grand matin, le sieur Demeru, gardien de la salle, trouva Boismaison, qui avait fait devains efforts pour se délier, apprit de lui Taventure de la veille, en rit beaucoup pour sa part, et ne manqua pas d'en égayer tout le théâtre.

Boismaison, bafoué par ses camarades, eut la fièvre, se mit au lit, et mourut en faisant un singulier testament.

U léguait son corps à monsieur Lamairan, médecin attaché à l'Opéra, et qui avait un cabinet dans l'hôtel même.

Le pauvre jeune homme priait monsieur Lamairan de garder son squelette dans ce cabinet, pour être, après sa mort encore, près de celle qu'il avait aimée. *

Malgré les vicissitudes de l'Académie royale de musique, les incendies et les autres causes qui l'ont transportée jusqu'à la rue le Peletier, peut-être aussi par un respect traditionnel pour la dernière volonté du jeune figurant, son squelette n'a pas cessé de faire partie du matériel de l'établissement.

Et la vie du théâtre a recommencé pour lui.

fOi LA TIB PAIISIBNNE

Le public a quelques préjugés : il croit que le pied de la danseuse, si élégamment cambré, si souple, si fort, si gracieux, quand il est revêtu du bas de soie et du chausson piqué,

Il croit que ce pied nu est une monstruosité; il s*imagine un volume de chair plus ou moins gros, rougie et tuméfiée par un exercice violent et continu, des articulations ossifiées, des doigts tordus en sens contraire, des ongles enfouis dans des replis durs comme la corne, une peau irritée, calleuse et agréablement bigarrée de durillons, de cors et d'ampoules : voilà ce qu'il croit produit par rétude des entrechats^ des pirouettes et des pointes.

Il n'en est rien ; on a vu, on a moulé même de charmants pieds de danseuse.

Le public croit aussi que les danseuses, mal réparties du côté des mollets, se font faire des mollets de coton. Cela n'est pas possible, le mouvement des entrecliats bouleverserait tout et ramènerait les suppléments sur le devant du tibia.

L'entrée des coulisses de l'Opéra était jadis, comme nous l'avons dit, une prérogative très-recherchée, trèsdéfendue, et que se partageaient les intimes de la maison du roi.

Par suite du système d'entreprise particulière, la concession de ces entrées appartint au directeur, qui sut s'en faire un moyen d'administration.

11 admit successivement, mais toujours de sa propre

LA VIB PARISIBNNE 105

volonté et sans créer un droit, la plupart des abonnés fidèles ou influents de son théâtre. Il étendit cette faveur à des députés, à des. pairs, aux employés supérieurs des ministères, aux journalistes, aux artistes distingués, en un mot, à toutes les personnes dont les rapports pou- Taient lui être utiles ou seulement agréables.

Cette combinaison a produit les résultats prévus.

Les coulisses ont cessé d*ètre une mine exploitée par cinq ou six gentilshommes ridés; mais elles n*ont rien perdu sous le rapport de la tenue et du bon ordre. Des ministres n'ont pas cru déroger à la sévérité de leurs fonctions en venant voir comment se machine le troisième acte de Robert.

Et aucun jeune homme de famille n'est devenu fou d'amour pour avoir parlé à une danseuse.

Voici en quoi consiste la jouissance de ces entrées. Une petite porte, placée au bas de Tesçalier voisin du côté gauche de l'orchestre, est surveillée par un employé gardien de la liste des privilégiés, et communique à trois petits paliers puants, gras, infectés d'huile, qui conduisent sur le théâtre, à peine éclairé quand le rideau est baissé ^

Dans la pénombre de ce lieu si magique de loin, si re- '

I Aiqoord^hoi celte topographie est changée : l'entrée, parfaitement assainie, est i droite; elle consiste en on petit escalier élégant et raille qui prend son point de départ dans un vestibule convenable.

iffê LA VIE PARISIENNE

poussant de près, passent et repassent des fonnes de figurantes, de^ chanteurs, de danseuses.

Aux cris du machiniste se mêlent les licanements niais des petites fines, les gloussements licencieux des petits garçons, les roulades préparatoires du ténor, et les allocutions véhémentes des chefs de service.

Ceux qu'une permission réceb'te vient d'admettre dans cette terre promise s'y présentent d'abord avec Temtarras et l'indécision de gens qui surprendraient des femmes turques au bain.

Errant d'une coulisse à l'autre, ils prennent part seulement par le sourire aux conversations grivoises que ne ménagent pas les habitués vétérans.

Ils sont plus enhardis dans le foyer de la danse.

C'est un ancien salon doré de l'hôtel Choiseul, coupé en deux dans sa hauteur, et dont les pilastres enfumés, les glaces cintrées et les ornements noircis attestent encore la richesse passée. Une pente légère du plancher est destinée à reproduire l'inclinaison du théâtre; tout autour de la pièce sont adaptées des barres d'appui contre lesquelles les sujets dansants viennent se tordre les pieds, se cambrer les reins, se renverser les jambes.

Voyez, pour Tintelligence, le premier tableau du deuxième acte du DiMe boiteux.

Devant la cheminée se tiennent les enfants et le fretin du ballet.

LA VIE PAEISIENKK 107

A côté des deux chambranles s*assoupisseiit, digèrent, bavardent, les mères de ce menu monde.

N'oublions pas la feuille de présence, sur laquelle chaque figurant mâle ou femelle vient signer son nom ou dessiner une simple croix, s'il y a lieu.

Au milieu de la pièce, un groupe d'hommes habillés avec soin, le chapeau à la main, chuchotant, riant, semble attendre quelque chose.

Ce sont les habitués. Qu'attendent-ilsî L'arrivée des premiers sujets, qui vont s'exercer avant le lever du rideau.

Ces dames tardent le moins possible à parattre.

On les voit venir une à une, descendre avec une grâce étudiée un petit escalier de quatre pas, marcher avec ce déhanchement qui n'appartient qu'aux danseuses, le pied en dehors, tout d'une pièce et chaussé d'une guêtre large qui leur donne assez l'aspect de petites poules anglaises blanches.

Ces guêtres sont destinées à garantir le lustre de leurs souliers de satin et la netteté de leurs bas.

Avec le petit arrosoir qu'elles portent du bout du doigt, en façon de jardinières de Watteau, elles versent un peu d'eau sur un espace de trois pieds carrés ; puis, soulevant

avec la main la tournure de leur robe, elles envoient

dans la glace ime œillade générale au groupe'qui se tient derrière elles, et les voilà parties s'arrondissant, pirouet-

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tant, s'enlevant, travaillant les sourires, les langueurs, les entrechats, pendant cinq minutes.

Ici un peu de repos.

Le groupe d'hommes se disloque, les plus intimes s'approchent et profitent de cette courte halte.

Ce qui se dit, ce qui s'arrange, ce sont des secrets que nous ignorons ou que nous voulons taire.

L'avertisseur vient jeter sa voix de crécelle au milieu de ces gazouillements de femmes et de jeunes gens :

— Messieurs et darnes^ on commence. (Ce n'est pas

vrai.) •

Cet incident est utile à celles de ces dames qui veulent couper court à une conversation ennuyeuse ou trop pressante :

Leur réponse est un entrechat.

L'avertisseur revient :

— Messieurs et darnes^ Von a commencé, (C'est à peu près vrai.)

On défait alors les guêtres, on remet son arrosoir à sa mère, à sa femme de chambre, ou à la personne qui est l'une et l'autre, et l'on prend, en se déhanchant de plus belle, en donnant à son corps les saillies les plus déraisonnablesy le chemin de la scène.

Le foyer est un salon ; les mères regrettent le temps où c'était un bazar.

11 s'y fait beaucoup de conversations et peu d'affaires; on y parle assez facilement d'amour, rarement d'argent.

LA YIB PAIISIBNNB 109

Les hommes riches de l'époque penseraient jouer au grand seigneur d'autrefois s'ils convoitaient des danseuses du premier ordre ; ils se croiraient des Guéménée, des Soubise, et se précipitent dans la figurante , afin d'être aimés pour eux-mêmes.

VieiUards, ventrus, catarrheux, goutteux, ils ont tous cette prétention.

Le personneld es habitués se compose donc des abonnés saillants, des jeunes gens à la mode, qui occupent leur soirée avec les petits bruits et les petits faits du lieu.

Quelques étrangers ont été rççus dans les coulisses, et, parmi les députés qui ne dédaignaient pas les pompes et les œuvres secrètes du théâtre, on a souvent compté plusieurs membres de cette nuance qu'on appelle stupidement la doctrine, parce qu'en France il est peu de choses qui ne reçoivent une dénomination imbécile.

Le début dans ce monde nouveau leur a été ménagé par une personne qui s'est attribué l'entreprise générale de leur éducation.

Un accent méridional, assaisonné de gasconisme grivois, une sorte d'œil noir assez provocateur et un nez basque constituaient toute la séduction.

Cette pauvre personne, bonne fille s'il en fut, remplit avec tant de conscience ses fonctipns d'institutrice, qu'on finit par l'appeler le canapé de la doctrine.

110 LA VIE PABISIENNÈ

Il nous reste à parler des loges de ces dames, dont nous n'avons pas vu une seule, comme on pense.

Une psyché, un divan, une toilette et des armoires en composent le mobilier nécessaire. En fait d'ornement, des gravures, le plus souvent des portraits de Vestris, de Gardel, de Du port, de Bigottini.

La loge de mademoiselle No... offre une collectioD complète des illustrations de la danse passée et présente.

Celle de mademoiselle Leg... était un oratoire profane, un boudoir dévot, dans lequel se rencontraient un prie- Dieu et un pot de rouge, un livre d'heures et des rôles de ballet, un bénitier et un flacon d'essence. Dans un entr'acte, mademoiselle Leg... avait le temps de se sanctiQer et de se damner vingt fois, de se parfumer et de faire le signe de la croix, de réciter trois Ave et de se farder le visage.

Ses camarades iront en enfer, elle comptait sur le purgatoire, i

Le corps de "banet est réparti dans des chambres de quinze, dix, cinq «u trois femmes.

Il se pousse là des cris inconnus, des. éclats de riiede Fautre monde. i

On chante, onise déshabille, on médit, on batlescoiffeurs, on désole les habilleuses , et l'on se paye des petits verres de cassis ou de la bièrepjusqu'au coup de cloche de l'avertisseur*. '

Quand la bande est tout entière étuvée, peignée, vêtue

LA yiB PABISIflNNB 111

à la moyen âge, à la péruyienne, à la grecque, à la sauvage, coiffée à la mal content^ à ritalienne, paysannes, pages , grandes dames, sylphides, roulent dans les esca* liers, à grand bruit, comme des payés de Fontainebleau qu'on décharge sur la yoie publique*

De tous ces détails et de toutes ces considérations sur rétat actuel de la danse, non pas comme art, mais comme moyen de fortune, il faut tirer cette conclusion dépl^orable que Tépoque n'est pas généreuse, qu'elle blâme les folies brillantes et tolère les petits plaisirs, obscurs et sordides.

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