‹ Regain: La vie parisienneChapitre 19 sur 36 · LA BOHÊME DE PARIS · texte numérisé non relu

LA BOHÊME DE PARIS

j Cette bohème efet infiniment nombreuse et infiniment variée; elle comprend, en effet, tous ceux qui, dans Paris, dînent rarement et ne se couchent guère, et, certes, /le nombre en est grand. Mais nous voulons parler de la ibobême la plus bohème, de la bohème intelligente et Ispirituelle , qui se compose d'un certain nombre de 'jeunes gens propres à faire d'excellents ministres, des procureurs du roi irréprochables et des industriels au- [dacieux.

' Aux uns, les moyens manquent pour arriver : les proitections, la connaissance de quelque député bon enfant; iaux autres, la volonté.

I Tous sont paresseux avec délices, et, comme ils ne. font rien que tourner leur siècle en ridicule, cet exercice, vu la vivacité de leur esprit, les conduit à des effets ravissants, qu'ils prodiguent volontiers dans leurs

conversations comme Bucking&am les perles de son manteau.

Le bohémien a ordinairement commencé son droit ; mais la vie du quartier latin et de la Chaumière lui a bientôt déplu, il a passé les ponts, dépensé en toute hâte les quelques billets de banque que son père lui avait laissés, et le voilà lancé sur la mer orageuse et fertile en naufrages de Paris, frisant la correctionnelle et changeant souvent d*hôtel, plus souvent qu'il ne voudrait.

Le bohémien est toujours un peu littérateur, il sedonne ! le luxe de la poésie comme pourrait faire un grand sei*^ gneur, et il fait des vers comme s'il avait dans sa poche ^e quoi dîner. Nul ne pourrait compter les flots de créanciers qui, chaque matin, viennent assiéger sa porte; le bottier et le tailleur abondent; le restaurateur est aussi représenté, et la blanchisseuse prend sa voix la plus douce pour le décider à ouvrir.

Quelquefois il les reçoit tous et les harangue ; il faudrait voir alors quelle richesse d'imagination il déploie, comme il parle merveilleusement d'héritage et d'argent prêt.à être touché. Le créancier s'en va toujours content.

Plus souvent il fait le sourd et dédaigne de dépenser ses paroles pour un pareil usage; alors le créancier va et vient devant sa porte, comme un ours dans sa cage, et Dieu sait les longues heures qu'il passe ainsi à attendre et à se promener.

Deux bohémiens, logeant sur le même palier, avaient

152 LA VIE PARISIEPiXE

trouvé un excellent moyen de se débarrasser du créancier frappeur et obstiné. Quand on heurtait à la porte de gauche, celui de droite se levait et criait : « Aurez-vous bientôt fini, avec vos coups de poing dans les portes? Vous m'empêchez de dormir, monsieur. Vous voyeîs bien qu'il n'y a personne, puisqu'on ne vous ouvre pas. »

Quand on frappait à la porte de droite, c'était celui de gauche qui se levait et simulait la même indignation et la même envie de dormir.

Le créancier, si grande que fût sa fureur, ne pouvait rien répondre à ces excellentes raisons, et s'en allait trèsmécontent et très-peu payé.

Nous avons connu un bohémien qui a vécu dix ans à Paris, recevant sa pâture du bon Dieu, comme les petits oiseaux. A l'heure qu'il est, il professe l'histoire dans un collège de province ; et la chose est d'autant plus méritoire de sa part, que, lorsqu'il a ouvert son cours, ses élèves en savaient certainement plus que lui.

Il y a eu, pendant quelques années, à Paris, dans un

certain hôtel garni, une ^confrérie de ces bohémiens qui

méritait, pour son esprit, pour son insouciance et pour

la distinction de ses manières, de marcher à la tête de la

' bande.

La confrérie était peu nombreuse, et il était fort difficile d'y entrer.

)0n avait fait vœu de paresse,

;Vœu de pauvreté,

l|a vib parisienne 153

/Vœu de célibat.

f Tous les membres étaient, en effet, très-pauvres, trèsparesseux et très-célibataires.

Le dîner était la chose importante et difficile à conquérir; car pour déjeuner, on déjeunait toujours de la manière suivante :

On entrait dans le premier café venu, et Ton déjeunait sans le moindre souci du quart d'heure de Rabelais; puis on fumait des cigares, puis on lisait des journaux ; puis, enfin, on causait comme de vrais gentilshommes qui au^ raient eu du loisir et beaucoup d'ai^ent dans leur poche. Vers deux heures, on songeait à vider les lieux, et, pour arriver à ce résultat, il fallait solder la dépense. A cet effet, un de la bande allait battre les environs pour tâcher de faire un écu de cinq francs. Quelquefois deux partaient ensemble pour cette chasse au numéraire, et sondaient, chacun de son côté, les profondeurs des rues et des boulevards pour tâcher de découvrir une figure de connaissance capable de leur prêter cent sous.

Aussitôt que la chasse avait donné, la bande était délivrée.

Une fois ou deux, un des chasseurs, après avoir trouvé les cinq francs cherchés, n'en laissa pas moins son monde en gage; celui-là fut proclamé fort, et reçut les félicitations de la société.

Le sou du pont des Arts ne se trouve pas même dans la poche du bohémien, quoiqu'il ait des gants blancs, du

154 LA VIB FARIS1EN5E

linge propre, et souvent une canne à pomme d'or. Gomme il est flâneur par état, il préfère d'ailleurs le pont Neuf et le pont Royal, car il abhorre le chemin le plus court.

Une fois, pourtant, un bohémien, pressé d'arriver, se présente au pont des Arts : c'était le soir, vers onze heu* res; il fallait passer, et le sou manquait à l'appel de sa main impatiente, qui ne fouillait pas même les poches, sûre qu'elle était de n'y rien trouver. r

L'invalide sommeillait, mais d'un sommeil léger, que le moindre bruit ferait cesser. Notre bohémien s'avance doucement. Malheur ! voilà l'invalide qui s'éveille. Le bruit cessant, il se rendort ; mais le pavé crie de nouveau sous la botte du bohémien, et l'invalide de se reréveiller.

Après cinq ou six tentatives infructueuses pour passer en sournois, le bohémien réfléchit qu'il a de bonnes jambes, et qu'une de celles de l'invaUde doit probablement être de bois, et il s'élance sur le pont au pas de course. L'invalide crie en vain, le bohémien a vaincu.

Ce que le bohémien connaît le mieux, c'est le bureau du mont-de-piété. C'est lui qui, logeant au-dessus d'un bureau d'engagement, a fait ce joli mot bien connu : a Je suis au-dessus de mes affaires. »

Il arrive quelquefois à la bohème de ne pas dîner. La chose est triste, en hiver surtout. En été, on se nourrit de soleil et de poussière, et d'ailleurs on n'a pas faim; mais, en hiver, les estomacs se creusent avec une rapidité désespérante. Et voyez de quelle dose de philosophie il faut

LA YIB PARISIBNNB 155

alors que le bohémien soit pourvu quand il voit passer, le cure-dent à la bouche et le teint animé, ces êtres nombreux qui dînent tous les jours, et qui n'ont pas besoin d'esprit pour cela.

Quand on n'a pas dtné,on dort à ravir; c'est une consolation. Le bohémien dort beaucoup.

Avant que les salons de jeu de monsieur Benazet eussent été fermés de par la loi, le bohémien était toujours riche, riche d'espérances au moins. Il n'y a pas de lord qui dépense avec plus de grandeur ses millions que ne lefaisait le bohémien pour quelques billets de 1,000 francs qu'une bonne veine lui amenait de loin en loin.

Un d'entre eux avait un jour gagné 30,000 francs. 11 sort, distribuant des louis et des écus à tous ceux qui en Youlaient, et son entourage était nombreux. Il erra dans le Palais-Royal, cherchant une figure amie pour lui faire partager sa joie et sa richesse : personnel La satisfaction lui avait ôté l'appétit. L'ennui le fait remonter au jeu : , une heure après, l'appétit était revenu, et il dînait avec son dernier franc chez le marchand de vin du coin.

Tout jeune homme ayant vécu à Paris a plus ou moins été de la bohème.

La petite fraction dont nous parlions tout à l'heure, et qui était une bohème dans la bohème, avait un nombre de membres déterminé, et il était très-difficile d'y être admis. La bande est dispersée à l'heure qu'il est : les uns

sont devenus riches, les autres courent les mers, les autres sont en train de devenir conseillers d'État.

Avant de se séparer, ils se réunirent un jour dans File de Poissy pour faire un repas d'adieux et pour brûler ea effigie un des leurs qui s'était marié. Le supplicié reçut avis de son eiécution, et il en fit part à sa femme, qui eut grand'peur. Mais l'ex-bohémien la tranquillisa trèsvite, et il eut de beaux enfants destinés à faire de charmants bohèmes.

Nos pères nous racontaient leurs longues campagnes à travers l'Europe ; maintenant que le nombre des vieux troupiers conteurs diminue sensiblement chaque jour, ce sont les ex-bohémiens qui les remplacent peu à peu. L'ex-bohémien raconte aux populations des provinces ses campagnes sur le pavé de Paris; il redit les chances diverses qu'il a courues, et surtout il leur fait connat- ' tre le Paris souterrain, ce monde dont il n'est question ni dans les livres, ni dans les villes, ni dans les journaux, et dont presque aucun Parisien de Paris ne se doute.

La bohème doit être jeune ; il faut qu'elle se renouvelle continuellement. Si le bohémien avait plus de trente ans, on le confondrait avec le filou.

Page 1