LA LITTÉRATURE DES ARTICLES DE MODE
Notre temps, qui manque de beaucoup de choses, manque absolument de littérature.
Mais il ne manque pas de feuilletons.
Une curieuse histoire à écrire serait l'histoire de ces feuilletons. Pour le moment, nous voulons dire quelques mots seulement du feuilleton de modes.
Voici comment il se confectionne:
Un entrepreneur afferme, dans plusieurs journaux plus ou moins bien établis, le droit d'insérer par mois un certain nombre d'articles de modes.
Quand il a ses traités bien et dûment signés et parafés, il court chez les modistes, les tailleurs, les lampistes, les tapissiers, les marchands de curiosités, chez tous les industriels^ enfin, qui éprouvent le besoin d'être vantés dans les journaux, et il leur débite, à eux marchands, sa marchandise, c'est-à-dire les lignes de ses articles. -
Ces individus s'eqgagent à se faire vanter pendant toute une année, moyennant des chapeaux, des meu-
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bles, etc., et dans un nombre de lignes déterminé; après quoi, ils s'endorment tranquilles, convaincus par Ventrepreneur qu'ils auront bientôt une grande réputation, et partant une fortune considérable.
L'entrepreneur, rentré chez lui, sonne son rédacteur d'articles modes... Celui-ci accourt, la plume à la main et le regard soumis.
Le rédacteur de l'article modes est un littérateur incompris qui a de l'indépendance, et à qui les directeurs de théâtre ont refusé beaucoup de pièces.
Par amour de la liberté et de la poésie, il n'a pas voulu être commis; c'est pourquoi il est présentement homme de lettres de l'entrepreneur.
Celui-ci lui commande de longs articles dans lesquels il faut faire mousser les modistes en dix lignes, le tailleur en cinq, et le coiffeur en une. Il faut qu'il passe, sans transition, du style diffus au style concis. Malheur à lui s'il emploie une demi-ligne de trop pour l'arrondissement de sa période; l'entrepreneur, qui tient peu à l'harmonie, lui sabre ses phrases impitoyablement, et lui lave la tête d'importance.
Notre rédacteur, forcé de louer toujours, de louer sans cesse, oublie complètement toutes les formes du ' langage qui ne sont pas consacrées pour l'éloge ; mais, en revanche, il amasse dans son cœur un grand fonds de haine contre son patron, qu'il ipéprise d'autant plus volontiers que celui-ci ne le paye guère.
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Le prix de rarticle modes varie, en effet, de trente à quarante sous, payable en marchandises.
Ce qui fait que le rédacteur a parfois des bottes, des gants de temps en temps, mais qu^il dîne fort rarement.
Yoilà comment le commerce des muses mène au commerce des articles de modes.
Notre homme signe tous ses articles d'une foule de pseudonymes féminins très-recherchés et très-aristocratiques ; il rend compte des réunions du grand monde, qu'il ne connaît pas même par ouï-dire, ce qui le conduit naturellement à commettre les bourdes les plus ravissantes. C'est ainsi qu'il parle des mains blanches d'une mulâtresse ou des cheveux blonds d'une femme brune.
Tout ceci n'empêche pas l'abonné de province de lire avec attention l'article modes, et de croire de toute son âme aux toilettes fantastiques pompeusement décrites, et qui n'ont jamais existé que dans son imagination, après qu'il a lu son journal.
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