‹ Regain: La vie parisienneChapitre 2 sur 36 · LES VIELLES FEMMES · texte numérisé non relu

LES VIELLES FEMMES

Quand on compare ce temps-ci aux autres temps» cette société aux sociétés éteintes , la civilisation de nos jours à celle des époques antérieures, on s'aperçoit qu'elle a perdu un élément , un lien , qu'il lui manque quelque chose :

Les vieilles femmes.

Ce n'est pas que la fontaine de Jouvence soit découverte , et que les femmes défendent mieux leur visage et leurs formes contre les assauts du temps.

Non , 1% nature n*a pas abrogé ses lois.

Seulement les femmes dépérissent , mais ne vieillissent plus.

Jadis vieiUir était un art.

Aujourd'hui ce n'est plus qu'un malheur.

Quand il y avait une société, de la conversation, de la littérature, des bons mots et des salons, chacun prenait ' sa place et son rôle.

Et celui des vieilles femmes était le plus aimable.

Quand une femme , selon les qualités plus ou moins durables de sa beauté , avait passé ses années de galanterie, elle prenait son parti bravement , ne conservait que les recherches nécessaires pour supporter la vue de la vieillesse sans la cacher, se constituait vieille femme, et remplissait une mission importante et tutélaire pour tous les âges.

Elle présidait des cercles fameux, distribuait aux femmes et aux hommes les réputations de beauté et d'esprit, ménageait aux jeunes et aux vieux l'entrée ou la sortie du monde, faisait des mariages, protégeait des , amours , mettait à la mode certains visages et certains livres , liait souvent des intérêts frivoles à de grands in*- ' térêts, tenait école de manières, soutenait par l'autorité des traditions le bon langage et la politesse, et se couchait tard.

Les vieilles femmes exerçaient une grande influence. La jeunesse respectait ces êtres d'un sexe neutre, qui ne gardaient des premières années que la grâce et l'habitude de plaire , en puisant dans les leçons de l'âge le goût de servir les^ autres et de les instruire.

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Quoi de plus aimable, de plus attendrissant, qu'une jolie vieille ?

A moins d'être un Mtard ou un monstre, qui ne songe à sa mère qu'il aime ou qu'il a perdue en voyant et en écoutant une femme dont le cœur est sans orage, dont le visage a été flétri par les douleurs et les soins de la maternité, dont la parole est grave et douce, l'entretien léger et instructif, l'observation fine et juste ?

Nous n'avons plus de ces vieilles femmes ; il y a seulement des êtres du genre féminin qui s'éteignent (4>scurémeiit , sans entourage, sans prévenances, avec des souvenirs perdus pour les* autres.

Après dix ou douze ans d'éclat et d'agitation, une femme de nos jours commence une vie de rage intime et de dénigrement contre le genre humain.

Elle porte envie à celles qui débutent et leur emprunte leurs modes ; n'espérant plus de grandes passions, elle court après des caprices humiUants : au^bal masqué elle frétille, la taille étranglée et rajeunie par des buses, et commence par l'esprit une séduction que doit détruire le visage.

Dans les salons , elle s'en prend à toutes les renommées , discute les beautés , conteste les dents et les cheveux de tous, établit bêtes des gens de mérite, surprend et dénonce des regards , inquiète les maris, gêne les amants, détruit, abîme, déchire tout autour d'elle et semble dire : Me voilà !

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£l!e né se résigne pas à vieillir.

Après tant d'efforts désespérés pour vivre de^ mensonge, de blanc, de roûge, de fausses nattes et de méchancetés , la femme mûre arrive vite, non pas à une vieillesse heureuse et gaie, mais à une décrépitude découragée, à l'accablement , à l'oubli , à l'avarice, et n'a plus mênie, comme jadis, le refuge de la dévotion.

Et que voyons-nous ?

Les jeunes gens sont moins polis, moins soigneux des bonnes formes et des convenances, et presque oublieux des devoirs de famille.

Des jeunes femmes apparaissent jolies , recherchées; la mode les porte haut; il se fait autour d'elles un bruit de compliments, de galanterie, de valses, de mazourkes ; la tête leur part quand les ailes leur viennent; elles volent au hasard et sans guide , comme les petits moineaux sans mères ; puis un beau jour le vent du scandale les abat.

Les gens d'esprit sont exclus du monde parce qu'il n'y a pas de conversation, d'échanges d'esprit possibles, au milieu de ce tapage abrutissant de beaux valseurs et de petites coquettes, au milieu de ces femmes qui vont disparâtlre quand elles ne pourront plus gigotter dans les ambassades , qui après le plaisir de danser ne connaissent pas celui de causer, et qui n'ont un jour pour re^ cevoir qu'autant qu'elles ne peuvent accepter des invitations de bal.

£t pourquoi les jeunes gens fuient-ils ainsi le monde et en négligent-ils les devoirs et les traditions ?

Parce qu'il n'y a plus de vieilles femmes pour les guider, pour les honorer ou les excuser dans leurs plaisirs, et q\je, jeunes femmes pour jeunes femmes, ils préfèrent celles qui soupent, qui fument, qui crient et qui ne les appellent pas : Ange de ma vie.

Pourquoi les jeunes femmes sont-elles si facilement et si vite compromises?

Parce qu'elles ne sont pas maintenues par Tautorité, redressées par l'expérience, et défendues par le dévouement des vieilles femmes.

Pourquoi l'esprit n'est-il plus qu'un commerce et non un délassement? Pourquoi n'y a-t-il plus que des soirées à Strauss et à Levassor? et plus de ces longues heures remplies par la conversation et la flânerie inteK lecluelles?

Parce qu'il n'y a plus de vieilles femmes qui aient un salon, un cercle, du crédit et le goût de l'esprit.

Parce qu'il n'y a pas une femme de cinquante ans qui osât dire aujourd'hui, en parlant de sa jeunesse, ce mot charmant de madame du Deffant :

a Autrefois, quand j'étais femme... »

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