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LES SPECTACLES D^ÉTÉ

Enfin, dit-on quelquefois, voilà le beau temps! Nous étouffons!

Le mois de mai et le mois de juin ont été, cette année, tels que doivent être, à Paris, de vrais mois de mai et de juin, c'est-à-dire des mois quinteux, humides, changeants, inquiets.

Car on ne sait vraiment en vertu de quelle astronomie, en vertu de quel préjugé poétique, les Parisiens, placés à peu près au quarante-huitième degré de latitude, croient avoir droit à un printemps. Depuis que nous existons, nous avons toujours vu le bon Dieu répondre à cette prétention par des giboulées et de la grêle ; rien ne nous corrige.

A peine nous sortons de la coliue carnavalesque, à peine Musard a-t-il serré son violon dans Fétui, à peine les truffes commencent-elles à s'aigrir, que nous transformons Paris en un Naples septentrional, le far niente s'organise, le grand lazzaronisme commence et se manifeste sous les formes les plus exagérées. '

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Le feu disparaît des cheminées, qui profitent de leur inaction pour souffler des vents coulis; les bourrelets s'arrachent d'eux-mêmes des fenêtres; les tapis râpés demandent merci, les fourrures deviennent chauves, les salons se ferment, les pianos se taisent, les intrigues s'ajournent, les liaisons se liquident, le délire printanier commence, à cause de ce grand événement végétal : Les petits pois s'annoncent.

Le boulevard devient une chiaïa, les balayeurs ont à peine raclé la dernière neige et donné le dernier coup de brosse à l'asphalte, que des chaises et des tables de café s'y dressent à la hâte, que des promeneurs débraillés, la cravate lâche, l'œil déjà voluptueux, à la manière des pays chauds, les lèvres cuivrées par le cigare, affectent de se dilater comme s'ils aspiraient une brise de Portici.

Les anciens bourgeois de Paris s'étaient loyalement rendus ridicules dans toute l'Europe par leurs parties de campagne aux Prés- Sain t-Gervais et leurs dîners sur l'herbe.

Depuis la découverte de la couleur locale, depuis qu'on ne parle plus, qu'on ne rime plus, qu'on ne peint plus qu'Espagne, Antilles, Italie, Orient, les badauds modernes, à l'instar des enfants qui improvisent des jardins avec des branches d'acacia, vont se faire dans un rayon de cinq lieues, des Italies et des Espagnes à leur fantaisie et à leur proportion.

On ne s'imagine pas toutes les illusions créées ainsi pour échapper à cette cuisante latitude de quarantehuit degrés.

Désormais les maisons de campagne de la petite propriété sont des villasy dont les toits de zinc s'aplatissent en terrasses, où Ton se réunit le soir pour respirer des* rhumatismes. Dans l'intérieur de ces bouchons italiens, on fume sur les divans, dans des pipes longues comme des hommes; les arbres des jardins, quand il y a des arbres, se courbent sous les ondulations des hamacs, au fond desquels d'indolents créoles du faubourg Montmartre commettent des c^embours, ou chantent le Dé^ sert de monsieur Félicien David.

La transformation du Parisien ne s'est pas arrêtée là.

Depuis la mode des chants de pêcheurs et des barcaroUes, tout le monde a regretté de ne pas être marin de la Belle-Poule; de là ce goût si singulier pour cette marine d'eau douce appelée canotage.

Le canotage ne peut être ici étudié à fond; il suffit de dire qu'aux jours de fête les chemins de fer débarquent sur toutes les rives de la Seine environ dix niille hommes, très-religieusement travestis en marins ; leur chapeau se penche en arrière,, repoussé par une touffe de cheveux bouclée au sommet du front; une vareuse grossière flotte sur leur dos ; leur col se rabat avec cette grâce enfantine et pittoresque qui est propre aux mate-

lots ; une ample coucbe de goudron donne à tout ce dégviisement un vernis et un parfum de Brest, et les chefs d"* équipage portent les insignes du commandement, uniforme bleu, sabre, épaulettes.

Qui n*a pas vu, aux stations d'Asnières, de Maisons, de Sèvres, descendre nos Jean Barts de la banlieue, ne peut se faire une idée de cette innocente démence.

A peine débarqués, tous ces équipages courent à leurs

iHfrds respectifs, et passent la journée à ramer, à voguer.

Puis, le soir, quand la manœuvre a bien marché, quand

im a découvert beaucoup d1les au pont de Neuilly, quand

on a exploré toutes les baies^ toutes les an$es^ toutes les

cri^s de Saint-Denis et de Saint-Ouen, on rentre, en

• se hélant de canot à canot, et en chantant des barcarol- '

les, à moins qu'une querelle de pavillon ne s*allume au

milieu de la croisière et qu'on n'en vienne à l'abordage.

Alors la gendarmerie est forcée de faire la coupe pour

mettre le holà.

Eugène Sue est cause que la plupart des canotiers s'appellent Flambarts.

n h'est pas jusqu'à la pêche à la ligne qui n'ait pris des allures romantiques. Autrefois un pêcheur avait une grande casquette, un panier, une ligne, se posait sur une pierre et attendait la bonne volonté du goujon.

Depuis le tableau de Léopold Robert, représentant les pêcheurs de l'Adriatique, les pêcheurs à la ligne se sont

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aussi composé des accoutrements pittoresques pour guerroyer contre le barbillon; un célèbre pêcheur des environs de Paris, qui est, par-dessus le marché, chanteur à rOpéra, ne sort pour aller jeter sa ligne qu'habillé en Mazaniello.

La science de la pêche à la ligne est un très-vieux préjugé qu'il faut respecter.

On ne peut empêcher les pêcheurs accoutrés en Vénitiens de prétendre que le poisson est assez débonnaire pour aller mordre à leur hameçon, de préférence à l'hameçon du pécheur novice ; mais ce qu'on ne saurait trop flétrir, c'est le genre de poisson que fournit la Seine.

11 suffit d'avoir regardé en face le monstre qu'on âp pelle barbillon, monstre mou, blanc, visqueux et lippu, pour renoncer éternellement à toutes espèces de matelotes.

Des simulacres de villas, de marine et de pèche ont donc la propriété d'émouvoir, hors de toute mesure, le Parisien moyen, tandis que le Parisien huppé prend la poste à l'approche de ce printemps fantastique, qui ne se déclare jamais qu'au milieu de l'été, qui, lui-même, est toujours en retard.

Il se manifeste ainsi dans toutes les classes une exaltation, un besoin d'impressions méridionales assez défavorables, il faut le dire, aux théâtres qui, pendant neuf mois, n'ont pas fait autre chose que de marier au dé-

noûment mademoiselle Henriette et monsieur Gustave.

Cet étemel mariage de monsieur Gustave commençant à paraître trop établi, quand les feuilles poussent aux arbres, il faut inventer, pour réveiller Tépiderme du public, des systèmes de frictions très-énergiques.

De là les alcides, les équilibristes, les ménageries, les nains et les géants qu*on voit se produire sur nos scènes au lieu et place de nos grands acteurs, qui prennent des congés et vont en été faire ratifier par la province tous les mariages qui ont été célébrés sur les différents théâtres de Paris pendant l'hiver.

Chaque année voit apparaître de ces phénomènes caniculaires.

Le public ne se demande jamais comment les directeurs de théâtre se procurent ces lucratives excentricités, qui, la plupart, viennent d'Amérique ; il faut le lui dire.

Il existe aux États-Unis des maisons de commerce organisées .pour Texploitation des curiosités. Elles entreprennent les cirques, les animaux, les jongleurs, et en général tout ce qui concerne le spectacle.

La plus célèbre de ces maisons est celle de monsieur Titus. Le beau nom!

Monsieur Titus voyage bien plus que le Juif errant. S'il connaît dans un coin du monde Texistence d'un animal ou d'un homme recommandable par sa force, son

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adresse, n grteeoa sa Toradté, 3 airife à grande Tapeur sur le Uea désigné, adi^, loue oa piMd àbaîl cet objet extraoïdinaîre.

Un itinéraire est tracé, on bifl de dépenses fixé, un commis dioiâ.

Le commis part arec des instructions, et à la fin de sa tournée se trouve exactement à un rendez-vous convenu, pour compter avec^monsieur Titus, à Calcutta, à Mexico, à Londres ou à Paris.

Parmi les occupations qui composent Fexistence de cet entrepreneur, la plus singulière est la recherche des bétes féroces; car c'est de ses mains que Carter et Yan Amburgh ont reçu ces charmants léopards qui faisaient nos délices et notre terreur. .

Quand monsieur Titus a écrit le plan d'une ménagerie, comme un auteur ordonne le plan d'une pièce, on le voit partir ppur se procurer les acteurs qu'il a désignés.

En Amérique, sa patrie, il met lui-même la main à la besogne, et, quand on le rencontre sur les bateaux à vapeur ou sur les railtoays innombrables qui traversent l'Union, il raconte très-froidemenl qu'il est à la recherche d'un boa qui lui manque.

Ses absences sont longues quelquefois, jamais infructueuses. Il revient toujours avec sa béte, ayant battu les contrées sauvages, vécu, chassé, mangé avec les Indiens, sans en être tout à fait mangé.

Quant aux animaux de TAsie et de TAfrique, il ne les chasse pas lui-même ; un émissaire est envoyé à des ehefs de peuplades dont monsieur Titus est parfaitement connu; im rendez-vous est pris, et, au jour fixé, monsieur Titus vient, avec son argent, prendre livraison des éléphants, des panthères, des crocodiles qu'il a commandés.

Une fois ces individus plus ou moins féroces, mais toujours jeunes, réunis dans un point central, monsieur Titus les met au collège.

Là commence l'emploi de ces procédés puissants qui domptent la bête et la civilisent : peu à peu la troupe se forme, l'éducation se complète à coups de barre de fer rouge; on règle avec un grand art et une étude approfondie des contrastes, des groupes où doivent figurer un tigre rageur, un jaguar caressant, un lion endormi, une panthère amoureuse, une hyène criarde ; et tout ce bétail, une fois en état d'accomplir son roman comique, est dirigé, sous la conduite d'un Carter ou d'un Van Amburgh, vers les pays qui éprouvent le besoin de voir des acteurs à quatre pattes.

Ces sortes de spectacles sont généralement goûtés en Europe, parce qu'on espère un peu voir les conducteurs de bêtes mangés par leur marchandise ; mais l'on sera Toujours attrapé si l'on compte sur ce divertissement : monsieur Titus répond de ses élèves, et dit hautement

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qu'U a plus peur d'un chien qu'il ne connatt pas que d'un tigre élevé par lui.

Monsieur Titus a toute l'apparence d'un gentleman; quand il se promène avec ses deux enfants habillés en highlandersj il peut être pris pour un membre du parlement en vacances qui voyage avec sa famille sur le continent.

11 faut remarquer que les Anglais et les Américains n'ont jamais l'air de leur ét^t, mais simplement l'air , d'Anglais ou d'Américains. Ce n'est qu'en France qu'on cherche à avoir l'air militaire, l'air notaire, l'air peintre, l'air sculpteur, l'air ténor, l'air contre-basse, l'air avocat, l'air poëte.

L'entrepreneur, de Tom Pouce , car le général était à l'entreprise, est un nommé Barnum, qui a déployé une véritable capacité dans l'exploitation de ce fœtus.

Monsieur Barnum est aussi Américain : tous les américains sont négociants, et vendent n'importe quelle marchandise, sans distinction et sans préjugé ; ils pratiquent hardiment, loyalement, toute espèce de commerce; ceux qui nous ont apporté des tours de force, des jongleries, des animaux, des enfants, laissent tous un bon souvenir de leur droiture et de leur habileté.

Le cirque des Champs-Elysées fait invariablement tourner en rond des chevaux pies qui ont la propriété d'appeler chaque fois la foule.

L'Hippodrome est constamment rempli de phénomènes; sauteurs de corde, steeple-chose ^ ballons, taureaux, tout lui est bon; il nous promet de se transformer en véritable cirque romain. Nous y pourrons voir des chrétiens livrés aux bêles! Quelle fortune!

Tous ces efforts tentés sur le public, tout ce remueménage de nains, de jongleurs, de sauteurs, de chevaux, de singes, qu'on remarque de mai à septembre, n'a pas d'autre cause que la guerre impitoyable faite aux théâtres par ce globe lumineux qu'on appelle le solciL

Le soleil est la plus brillante des sept grandes planètes. Toutes les planètes tournent autour de lui : la lune seule montre assez d'indépendance et de bon goût pour s'abstenir de celte rotation courtisanesque.

Le soleil n'étant your nous qu'un astre et non pas un dieu, il n'y a aucune irrévérence à lui dire son fait.

Il n'est pas difficile, au reste, de démontrer que le soleil n'est bon qu'à réjouir Méry, le poëte héliomane.

En un mot, si le blé pouvait venir en serre chaude, on pourrait tout à fait se passer des caresses brûlantes de ce gros astre aux yeux d'escarboucle, dont la face s'encadre dans une auréole d'allumettes chimiques en combustion.

11 s'agit de compter les bienfaits qu'il répand sur les pays objet de sa prédilection, et de comparer ces pays à ceux qu'il se contente de frotter dédaigneusement de l'extrémité de sa crinière ardente.

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La peste, le choléra, la stérilité de la terre, la brièveté de la vie, les bêtes féroces, voilà ce qu'il donne aux climats du Sud.

Sous son influence les royaumes croulent, les sociétés périssent, les races dégénèrent, Tesclavage se perpétue.

L'aspect seul de notre Europe suffit pour faire détester son despotisme.

Le Nord est tout entier intelligent, actif, courageux, organisé.

Le Midi, apathique, mou, arriéré, anarchique.

C'est la race blonde qui fait la loi à la race brune.

Pour amener le sexe à notre opinion, nous rappellerons -que dans l'Orient les femmes se vendent, et que le Nord a enfanté les druidesses, les Norma, les Velléda.

De ces considérations générales descendons aux détails de notre vie particulière.

Que gagnons-nous donc, nous autres Parisiens, aux visites du soleil? — De la chaleur.

Ah ! vraiment, que Paris est beau par un jour de canicule! Ah! les fraîches émanations qui s'échappent de cet amas de pierres malpropres !

Que cette population glutineuse est belle à voir!

Ah ! les beaux visages rouges et perlés, les beaux cheveux frisés en chandelle, les belles mains gonflées, la belle poussière, la bonne asphyxie, les bons chiens earages î

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Mais le blé n'est qu'à ce prix.

Si le soleil jouissait encore un peu de cette estime qui lui valait la divinité dans quelques pays, et que lui ont retirée depuis longtemps les gens sensés et les véritables épicuriens, on pourrait Tembarrassef et le confondre à tout jamais par cette simple question :

« Soleil! toi qui te dis vivifiant, toi qui prétends féconder la terre et mûrir ses produits, dis-nous donc, soleil, pourquoi, par tes propres forces, tu n'as jamais pu nous donner de bons fruits et de bons légumes?

» 11 n'y a que les poètes qui mangent de tes grenades, de tes figues, de tes pastèques, de tes cédrats, de tes limons et de tes raisins coriaces.

» Nous autres, avec notre artifice, et sans le secours

de ton brutal calorifère, nous nous donnons ponctuelle-

ment, et sans t'attendre, des p^its pois très-tendres et que tu rendrais durs, des asperges savoureuses et que tu ferais grimper, des fraises exquises dont tu pomperais le parfum ; tâche donc, soleil, dans tes climats du Sud, de donner à tes adorateurs des pêches comme celles de Montreuil, des raisins comme le chasselas de Thomery ; la serre chaude et la cloche de verre sont plus puissantes que toi ; Potel le bat sur le melon. »

Jamais le soleil ne répondra.

C'est assez parler de végétation. Toute la vie intellec-

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