LES LORETTES
Tous les quartiers nouveaux ont une première destination assez curieuse.
La nécessité de donner au plus vite les apparences de la vie et du mouvement à leurs bâtisses fraîches et solitaires, rend les propriétaires des maisons neuves peu exi-^ géants sur la solvabilité de leurs locataires, les portiers plus tolérants sur leur moralité.
Chassées des quartiers sérieux, les plus ou moins jeunes personnes qui se livrent à la perdition des fils de famille refluent donc vers ces constructions fantastiques, moyen âge, renaissance, italiennes, espagnoles, qui forment une espèce de ville nouvelle, partant du bout de la
1 Ceci a été écrit en 1841 . Alors le mot lorette n'existait pas. Si Taotear se reproche d'avoir sa part dani cet excès de néologie qui depuis quelques années a travesti la langue, il se console en pensant que, dans ce cas-là du moins, sou néologisme a servi à cbasser un mot honteux et toujours mal venu.
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rue Laffitte jusqu'à la rue Blanche, comprenant les rues Neuve-Saint- Georges, la Bruyère, Breda, Navarin, et prenant son nom de la rue principale Notre-Dame de Loreiie.
L'ensemble de ces rues a été nommé le quartier des larettes^ et, par extension, toutes les demoiselles à qui Ton en fait essuyer les pl&tres reçoivent, dans le langage de la petite galanterie, le nom de lorettes.
On sentait, du reste, la nécessité de remplacer par un autre mot ce vieux, vilain et impropre mot de filles eniretenaesj attendu qu'il n'y en a plus ;
Et que, dans un temps où quatre familles d'avoués se réunissent pour avoir un jour de loge par semaine aux Italiens, dans un temps où l'avarice et la ladrerie sont des vertus publiques, on se trouve très-ridicule d'entreprendre, à soi tout seul, le bonheur de qui que ce soit.
Il n'y a donc plus que des lorettes.
Dans les families,'on dit d'un jeune homme qui ne voit pas très-bonne compagnie en femmes : « Il se perd dans les lorettes. »
Quand il y avait des demoiselles entretenues^ il y avait aussi ce qu'on appelait des amants cachés.
Gela est encore supprimé.
Aujourd'hui tout le monde est amant caché.
Une lorette en a plusieurs qui se cachent les uns des autres, chacun dans le meuble qu'il affectionne : celuici dans une armoire, celui-là^dans un buffet, cet autre
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dans un garde^manger. Lord Clan...., le vieux prince T.... «et Gh... y ont fait tous trois de grands sacrifices pour être ensemble les amants cachés de madame G...; ils avaient chacun leur jour : il arriva souvent de singulières confusions. Une fois, entre autres, naadame G...., oubliant que c'était le tour du prince à être enpied, le laissa sept heures daiis un réduit, à étouffer d'une toux qu*il retenait, tandis que Cb.... était lui-même mis sous clef dans un cabinet noir, où il fuma quarante cigares.
Il n'y a donc plus réellement d'amants cachés : il n'y a que des Arthursj et hanter les lorettes, c'est être un Arthur.
Le quartier des lorettes offre le matin un singulier aspect. Au carrefour de la rue des Martyrs et de la rue Flécliier, devant la fontaine Saint-Georges, des groupes d'Iiommes ayant sous le bras des paquets volumineux, se promènent, causent, rient, se parlent bas comme des gens qui se donnent la volupté dé conter des scandales.
Ce sont des valets de chambre qui portent des habits, du linge, des bottes, à leurs jeunes maîtres, aux iérMwr* qui, s'étant attardés la veille dans les lorettes, ne peuvent décemment pas revenir, à dix heures du matin, dans les quartiers honnêtes, en bas de soie, en souliers, en toilette du soir.
A midi, presque tous les Arthurs sont rentrés chez eux.
Alors commencent pour la lorette ces tribulations co-
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miques, ces malheurs risibles qui composent son existence diurne.
D'abord se présente la question de la nourriture.
Le lait compose le déjeuner de la lorette heureuse, car la laitière ne fait pas crédit, c'est connu.
La lorette, battue par le vent de l'adversité, envoie sa banne^ et quelle bonne! chez la fruitière, pour lui soutirer quelques vilains légumes, quelques pauvres fruits qu'on grignote en fredonnant des quadrilles de Musard.
Quant au dîner, il est toujours livré aux chances du hasard; on n'y songe pas de si loin, parce qu'on ne sait pas le nombre de princes russes et de lords qui peuvent arriver dans la journée pour offrir des festins. D'ailleurs, les sardines, les fruits secs de l'épicier, sont une ressource qui, pour être la dernière, n'en est pas plus nour-r rissante.
Entre midi et trois heures, la lorette a son pauvre petit tympan brisé par des coups de sonnette méchamment exagérés. Ce spot les créanciers, impitoyables dans ce quartier-là.
11 n'y a pas à les éconduire comme monsieur Dimanche, ou les pétrifier comme les fournisseurs du Diable amou^ reux. Si la lorette se cache, ils l'attendent chez elle, chez soii portier, dans la rue : ils appellent cela lui monter une garde; et, si toutes ces démonstrations n'amènent pas un solde de compte, ils lui arrachent son ch&le en public, ce qui est le dernier eoup porté à la considéra-
tion et au crédit de la lorette ; car, alors, on dit dans le quartier :
Hier, on lui a arraché son châle:
Quand la lorette a souscrit des billets, et elle en fait dès rage de quatorze ans, elle est assignée devant le juge de paix du 2^ arrondissement, qui se montre sourd à ses gémissements et la condamne à des à-compte mensuels de 2 ou 3 francs sur des créances de 100, ce qui grève sa pauvre petite existence de charges fort lourdes.
Donc le fournisseur est insolent et dur quand il voit de la gêne chez sa débitrice : il devient plus rampant qu'un lézard quand la lorette prospère, quand eUe porte avec affectation des bracelets, des colliers, une montre dont le mont-de-piété n'est plus dépositaire.
Il offre tout: l'oubli des injures passées, des robes, des bas, des ineubles; car le fournisseur lorétanien, presque toujours juif, vend de tout : il y a des coiffeurs qui vendent des meubles; des ébénistes qui vendent de la guipure; des fruitières qui" fournissent du linge. La paresseuse lorette ne s'adresse pas, pour satisfaire ses goûts, aux marchands spéciaux; elle a l'habitude d'être volée par les mêmes gens, et ne veut pas changer ; il n'y a pas de caprices que ces escrocs n'encouragent et ne satisfassent.
Une marchande à la toilette disait un jour à la plus dépensière de ses pratiques : « Je m'étonne que madame ne mange pas plus souvent des ananas, et qu'elle n'ait
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pas plus d'oiseaux empaillés dans son salon; c'est la , grande mode. J'ai deux hiboux superbes que Tambassadeur de Russie a rapportés, car il ne voyage jamais sans ses oiseaux empaillés. »
C'est le baron allemand L.... qui avait mis les ananas à la mode dans les lorettes. Il ne faisait pas de visites sans mettre dans sa voiture une douzaine d'ananas, au milieu desquels il s'épanouissait lui-même, à l'idée de sa galanterie.
Il allait ainsi de porte en porte déposer un de ces fruits. C'était sa carte de visite.
Autour de la lorette gravite encore une industrie inconnue, qui fonctionne pourtant avec un certain éclat. Nous voulons parler de la maîtresse de piano, au pays des lorettes.
On sait que les lorettes, bien que généralement chargées de l'éducation des fils de famille, ne sont, pour .leur . compte, que médiocrement éduquées. Filles de parents ruinés par les révolutions, la plupart savent à peine lire. Le plus grand nombre ne sut jamais écrire.
Aussi ne peut-on dire d'elles : Le style, c'est la femme.
Pour parer à cet inconvénient, les lorettes ont imaginé de créer la maîtresse de piano, pseudonyme élégant et d'assez bonne maison, qui cache le nom plus indiscret de secrétaire intime. Il est, d'ailleurs, justifié par l'usage et les mœurs de ces dames.
Toute lorelle prétend qu'elle se destine au Conservatoire. ; .
La maîtresse de piano est à la lorette ce que Técrivain public est à la cuisinière ; ce que, dans Tordre politique, le teinturier est au diplomate, une sorte de Figaro épistôlaire.
Les fonctions de la pianiste-secrétaire ne sont nulle-
ment musicales. D'ordinaire, elle chante faux et prend pour de Fhébreu le mot de gamme chromatique; mais, en revanche, elle sait tourner fort agréablement une lettre.
Tous les secrets du cœur, toutes les délicatesses écri- • tes, toutes les phrases échevelées, brûlantes, volcaniques, elle les possède d'instinct et de mémoire ; car elle a lu George Sand et a beaucoup aimé.
Ainsi, des trois personnages qui assistent, par état, au petit lever des lorettes : le coiffeur, le pédicure et la maîtresse de piano, celle-ci a seule le droit d'intimité. ^
,0n la prend pour confesseur.
Dès neuf heures du matin, la pianiste-secrétaire commence sa tournée. Elle s'arrête d'abord à quelque second étage de la rue de Breda. C'est là qu'elle recueille . son premier cachet et donne sa première leçon.
Cette leçon se résume ainsi :
LA LORETTE. — Arrivoz douc, ma chère; je suis au désespoir.
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LA PIANISTE. — Vous voulez dire au dépourvu, sans doulè ?
LA LORETTE. — Il ost vrai. Le petit baron m'a écrit. n attend ma réponse.
LA PIANISTE. — A merveille! Qu'allons-nous lui dire?
LA LORETTE. — Ce quo VOUS voudrez... Que je Taime.
I A PIANISTE. — Jamais ! Y pensez-vous î Ces .choses-là se payent toujours d'avance. Demain, nous ouvrirons notre cœur; aujourd'hui, ouvrons un crédit.
Et elle écrit sur l'amour une épître mystique que l'on peut traduire par ces mots :
« Je crois que je puis vous aimer, mais je suis certaine d'avoir beaucoup de dettes. »
La leçon se termine ainsi. La pianiste- secrétaire prend congé de la lorette en lui recommandant d'étudier son solfège.
A midi précis, la tournée est close. Passé cette heure, la lorette ne répond à aucune demande, déclaration ou proposition quelconque. Les épîtres de ce genre sont ajournées au lendemain.
On cite un gentleman qui, ayant sollicité par écrit, à une heure trente-cinq minutes, la faveur d'un souper pour le jour même, rencontra la lorette dans l'aprèsmidi.
« Puis-je compter sur vous pour ce soir? lui dit-il.
— Monsieur, interrompit celle-ci avec une délicieuse
naïveté, j'aurai l'honneur de vous répondre demain. »
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Toutes les correspondances du quartier Sain t-Geoiiges sont monopolisées, en ce moment, par trois ou (fuatre mains qui se partagent ce genre de fourniture.
Du reste, l'industrie de pianiste-secrétaire est assez lucrative. Celles qui l'exercent peuvent capitaliser et devenir, sur leurs vieux jours.
Marchandes à la toilette.
La soirée de la lorette est remplie par des emplois très-variés.
1. Se faire des petits bonnets, manger des pommes et de la galette du Gymnase.
2. S'accroupir au coin du feu, avec sa bonne, et faire cuire des marrons dans la cendre.