Faire des projets avec sa bonne
6. Arrêter un voyage à Londres, toujours avec sa bonne ; car toute lorette va à Londres, détester les Anglais sans pouvoir les attraper.
On ne rapporte plus de Londres que des chiens.
7. Dire Nune part pour nulle part, coWdor pour corridor, une fièvre cérébrale, ou encore : le crapaud, c'est très-ve7tmeux.
Dans les jours de fortune, quand les Arthurs sont nombreux, riches et empressés, on loue Paul de Kock, on va au spectacle, on retient des couplets de vaudeville,
on achète la pièce, on soupe au café Anglais, d'où Ton sort en fumant, après avoir mangé de ces grands poulets qui ont de grandes jambes noires, et qu*on ne trouve qu'à ces heures-là.
Telle est la vie normale delalorette; telle nous l'a faite le régime constitutionnel.
Il y a des exceptions. Dé rares lorettes font fortune par leur beauté ou leur esprit; alors elles disent adieu au quartier, aux Arthun qu'elles méprisent, et s'en vont dans des maisons respectables s'établir de grandes existences, un salon, une société d'hommes que les femmes du monde leur envient; elles écrivent des lettres, font des mots qu'on cite, et disent de la femme la plus comme il faut : la un tel.
La toilette de la lorette ordinaire a son cachet; c'est du mauvais goût élégant : des petits chapeaux bouillonnés, à mxirt^ de la guipure, à vfwrt^ des bracelets, à wmt ; sa coiffure consiste en bandeaux lisses et serrés comme une coiffe, ou en crans symétriques.
Dans tout cela il y a peu de distinction, mais un extrême soin et une propreté miraculeuse, car la lorette est fort propre ; mais elle n'a jamais su porter son châle.
Nous n'avons parlé que de sa vie d'hiver, sans même toucher à ses plaisirs du carnaval-, nous la retrouverons à Asnières et dans les parties d'été.
Et cela est quelquefois plus sérieux que des parties de plaisir. La lorette se retrouve sous plusieurs formes : je
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veux dire qu'elle a créé diverses industries. Il en est une surtout qu'elle a mise fort en vogue depuis quelques an-r nées.
Chaque jour, de deux à quatre heures, les boulevards et les Champs-Elysées se couvrent d'amazones plus ou moins légères, chevauchant vers le Bois sur des haque* nées de louage.
Et le Parisien se demande : Qu'est-ce que t^la peut être ?
Des douairières en belle humeur ?
. Ou des veuves à la mode ?
Ou de jeunes héritières?
Ou des femmes d'agent de change ?
Ce sont tout simplement quelques vierges folles du jour, aux gages des jeunes cavaliers qui les suivent. En d'autres termes, cela s'appelle des femmes de manège.
La femme de manège était un besoin de l'époque. Ce genre de maquignons féminins a été inventé pour les plaisirs équestres de nos jeunes dissipateurs.
De nos fils de famille émancipés,
De nos journalistes élégants.
De nos clercs de notaire.
De nos attachés d'ambassade,
De nos étudiants de quatorzième année.
C'est, en un mot, la profession de dame de compa-' gnie à cheval.
Sur deux ou trois mille lorettes dont se compose le.
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monde à peu près élégant, cent einquonte à peu près se sont faites femmes de manège. Aussi sont-ce toujours les mêmes que Ton rencontre dans les endroits fréquentés*
Elles boivent du rbum, fument des cigarettes et parlent correctement la langue des palfreniers. Tout cela entre, du reste, dans le budget de leurs connaissances.
La femme de manège est, en général, une lorette menacée d'embonpoint. Elle commence par aller au Bois chercher de Texercice, et continue par spéculation ce qu'elle a commencé par hygiène.
Bientôt une petite clientèle lui arrive ; les jeunes centaures la recherchent, la prient, et finissent par se la disputer. Dès ce jour, tout est dit : elle ne galope plus que moyennant rétribution honnête.
En ce qui touche son tarif, la femme de manège ne se loue point à l'heure, comme les coupés de remise. On la prend pour un jour, au moins, sauf arrangement ultérieur pour prolongation de temps.
Les prix varient de cent cinquante à deux cents francs, y compris les frais de cravache et de nourriture abon dante.
Il est encore une particularité de faux frais remar* quable dans ce genre de location : c'est que la femme de manège perd régulièrement au Bois un ou deux bracelets qu'elle n'a jamais eus.
Paissons aux qualités de la lorette.
La lorette a parfois de Teèprit en action.
Une lorette, fort répandue dans lé monde prodigue, ^ a eu autrefois une idée assez originale. Riche d'une brillante collection de bagues, anneaux et alliances, elle a commandé à son joaillier de fondre tout cela en un beau bracelet.
C'était une nouvelle façon d'avoir sous la main tous ses souvenirs résumés.
Tout porte à croire que les ingénieuses lorettes ne s'en tiendront pas au bracelet ; on conjecture même qu'à force de fondre des bagues elles pourront bien porter, d'ici à peu de temps...
Une ceinture dorée.
Il y a mieux:
Sous le spécieux prétexte que le duc d'Aumale était prince du sang, fort riche et joli homme, toutes les demoiselles non entretenues se vantaient de Fêtre par*lui.
C'est madimoiselle F..., de l'Opéra, qui a mis cette plaisanterie en circulation.
On ne pouvait arriver près de ces dames sans avoir passé deux heures dans une armoire, parce que, disaiton : // est là ! Un dimanche de novembre, dans diverses maisons, quelques jeunes gens sont morts de froid sur diverses gouttières, en attendant que les ducs d'Aumale fussent partis.
Un jour, un flâneur très-versé dans le personnel des
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rues Nayarin et Breda, se présente chez une de ces demoiselles :
a Filez, filez vite, le prince est là! »
Chez une seconde : « Vous allez nous faire pincer, il eitlàlt>
Chez une troisième : «Vous voulez me perdre I partez, c'est son heure. »
Chez une quatrième : ce Montez vite, il est déjà au premier; vous redescendrez dans une heure. »
H a ainsi compté quinze ducs d'Aumale.
Non-seulement la lorette a inventé les faux ducs d'Aumale, mais encore les faux cigares du prince de Joinville; elle en avait toujours sur sa cheminée uiie demidouzaine qu'elle offrait avec mystère, et que les Arthurs fumaient avec une délectation tout à fait dynastique.
La lorette a des coquetteries de sentiment :
Elle a mis à la mode, dans le quartier Saint-Georges, une piquante méthode de tendres relations.
Au heu de fleurs et de bijoux qu'elles échangeaient autrefois avec leurç prétendants, plusieurs lorettes échangent aujourd'hui de charmantes petites levrettes.
C'est une originale réforme dans la galanterie facile, une révolution dans la théorie des gages.
La levrette est à la passion ce que les petits cadeaux sont à l'amitié.
L'existence de ces aimables bétes serait à peu près douce, si elle n'était beaucoup trop agitée. Obligées de
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suivre par état toutes les variations de rinconstauce humaine, il leur arrive rarement de passer deux nuits dans le même boudoir, de caresser deux fois la même main.
On cite une levrette ayant appartenu d'abord à la comtesse de T..., et qui a subi en huit jours tous les excès de sa condition.
La chétive créature fut ravie à sa noble maîtresse par monsieur le comte, qui en fit hommage à une sienne lorette.
A son tour, la lorette offrit le pauvre animal à un jeune diplomate.
Lequel Ta rendu par amour à madame de T..., sans se douter apparemment qu'il ne faisait qu'une restitution au premier propriétacre.
11 y a là toute une épopée.
A l'heure qu'il est, il suffit d'inspirer un doux sentiment pour recevoir une levrette, comme on reçoit en Afrique le cheval de soumission.
Cette ânerie de cœur pourrait bj^en avoir été inspirée par quelque jeune spahi en congé de semestre.
La lorette a de l'esprit de mot :
Un de nos robins beausc esprits, ayant la manie de faire des vers, s'est trouvé un jour au dépourvu de lecteurs.
N'ayant plus un ami à ennuyer, il a pris revanche sur sa loretle. Le bourreau lui a adressé une éptlre incroya-
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ble, qu'on peut prendre, à la rigueur, pour un cantique de Saint*Sulpice. On y remarque notamment cette strophe chrétienne :^
Jamais, ma sonveraine, D'autre foi «pie la tienne, D'antre enlteqae toi.
Taurai poor dien ta gnise, Ton lK>ttdoir pour église Et ponr dogme ta foi.
A quoi lalorette s'est contentée de répondre: « Pour les frais du culte, s'il vous plaît! » La lorette, enfin, a le sentiment de la famille : Un monsieur, qui 'allait faire une visite à mademoiselle Fi...., se plaignit à elle de l'insolence de son portier, a Vous devriez bien, dit-il, faire chasser ce drôle-là. — J'y ai bien pensé, mais que voulez-vous? c'est mon père. »
LES FEMMÇS DÉCHUES
11 existe une femme qui a les mœurs libres, le langage assez distingué , et qui n'est ni lorette , ni femme du monde ; c'est la femme déchue,
Gr&ce à une infinité de causes sociales, l'espèce des
femmes^ déchties se recrute sans cesse de sujets yariés parleur origine et leur destinée.
Ce sont :
Des jeunes personnes issues de parents pauvres et improbes, qui quittent la province où elles sont mal vttf«, sous le prétexte romanesque de venir à Paris cultiver les arts et solliciter une perception pour un oncle stellionataire.
Les cuistres de ministère s'emparent de leur pétition, qu'ils se renvoient, les découragent après avoir tenté de les déshonorer, et les voilà sur le pavé de Paris à attendre la chute des alouettes toutes rôties, comme on dit bêtement , attendu que c'est un mauvais manger.
Ce sont :
Des femmes mariées qui, après avoir donné le jour à quatre enfants , dans le silence d'une retraite honnête, tombent un beau jour sur un livre de George Sand, le messie de l'adultère, et entament tout de suite, avec n'importe quel sous-préfet exaspéré par le célibat , une correspondance en style Tour de Nesle ; de sous-préfet en sous-préfet , elles arrivent à un scandale complet : les gamins de l'arrondissement hurlent des allusions, les clercs d'huissier font des chansons; il faut partir, pour où ? pour Paris, après avoir partagé avec le mari, les draps, les matelas , les enfants , et les rentes s'il y en a.
Voilà pour les départements.
Paris fournit une plus grande variété de femmes rfeehaes.
il y a des femmes du monde qui, s'étant livrées pendant quelques années au mystère tranquille d'une liaison coupable , pei'dent un jour la tête en voyant leur complice adoré affiché sur la liste des bans de la mairie , et s'en vont tout droit piquer une tête au pont des Arts, consacré pour le suicide, comme jadis le bois de Boulogne pour les duels, avant que monsieur Dupin eût créé le soufflet sans rancune.
On les repêche , c'est l'usage, parce que toute femme à grande passion sait nager.
11 y a les femmes de fonctionnaires éloignés de Paris, de diplomates qu'on veut perdre, et qu'on envoie chez des sauvages ; de militaires ivrognes , qui boivent les dots; de savants qui vont chercher du persil sur l'Himalaya; de notaires qui partent gaiement , emportant tout avec eux , comme le philosophe antique ; de banquiers qui ont mis la morale en actions, et laissent la clef sur la porte , ce qui est plus poli que de la mettre dessous.
Il y a les jeimes filles, capricieuses , fantasques et sans fortune, qui, n'ayant pas pu se marier avec l'assistance d'un notaire , prennent le parti de se marier toutes seules.
Il y a les artistes manquées , les soprani méconnues, les pianistes pleines d'âme, tous les êtres enfin' qui s'ar-
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rachenl à la terre pour obéir à des vocations célestes, pour chérir les arts , la peinture, la musique, les belleslettres, et maudire une époque qui n'a que de la prose, peu d'argent, et des princes sans Parc-aux-Gerfs.
Chaque procès en séparation de corps fournit une femme déchue.
 son point de départ, la femme déchue^ comme ou voit, tient toujours à quelque chose de régulier, de social, souvent de très-élevé dans le monde; elle a toujours un fond d'éducation, quelquefois bourgeoise, mais honnête, quelquefois très-soignée et très- complète, ce qui la distingue d'une manière fort arrêtée de la lorette, dont l'origine est toujours burlesque.
La femme déchue a toujours commencé par aller dans un monde quelconque, où l'on s'est dit un beau jour : « A propos , nous ne voyons plus chez vous madame une telle. — C'est vrai, nous ne la recevons plus depuis quinze jours. » Cela veut tout dire — .un procès, un amant, un coup de couteau, des lettres saisies, une scène, un scandale enfin.
La femme déchue est donc toujours mal à l'aise, repoussée d'un monde qu'elle regrette et qu'elle hait, peu faite pour un autre monde dont elle est et qu'elle méprise; dans le principe, elle ne voit plus les femmes, mais encore les hommes de son ancienne société. Bientôt ce cercle se rétrécit ; alors elle se perd dans les broussailles de son imagination , et ne veut plus voir que les
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artistes : sous ce prétexte , tout ce qu'il y a de batteurs de piano, de racleurs de violon, de huitièmes premiers grands prix du Conservatoire , de tonneliers ténors, de * peintres barbus comme des fleuves, de lithographes crottés comme des omnibus , de poètes velus comme des singes, vient lui boire son eau sucrée dans des soirées sans nom, où Ton se gave de Schubert, de mélodies romantiques^ de caprices styriens, de fantaisies morlaques et de poésies moresques.
Quand la femme déchue est riche, elle voyage avec son artiste, aux eaux, en Italie, en Suisse , dans tous les endroits où il y a de la nature, de l'art, du soleil, de Veau limpide, des routines d'admiration ; on la rencontre avec son artiste mal peigné , l'applaudissant le jour de son concert , ou lui caressant les cheveux quand il dessine un champignon d'après nature.
Quand la femme déchue est peu fortunée, elle recourt à de petits expédients hypocrites; elle reçoit très-furtivement des demi-diplomates, (ies fonctionnaires, des robins, des agioteurs , qui, n'ayant courtisé jusque-là que des femmes de ménage , veulent enfin arriver à cette grande réalisation du rêve de tous les nigauds,-^ une intrigue avec une femme mariée , un amour du monde.
On parle toujours du mari qui peut revenir d'un jour à l'autre des fies Gallapagos , où il est allé fonder une fabrique de paracrottes ; on ne demande jamais d'ar-
gent , mais on est sans nouvelles de GaUapagos , et te navire n'apporte pas le semestre de la pension.
On ne teçoit jamais , on emprunte , ce qui compose une existence de lorette, moins la franchise , plus Fillusion du viefl Arthur ^ qui est heureux de recevoir des billets infectés d'ambre et tournés en style à poignard.
La femme déchue est généralement lettrée, trop lettrée même, c'est souvent par là qu'elle a péri; etquelquefws elle devient femme de lettres.
Alors elle peint le monde, elle fait des nouvelles enrichies de marquis çiauvais sujets, de comtesses idéales; elle raconte des amours de jeunes personnes pour des laquais ou des galériens, des vengeances de maris assez goujats pour se fâcher d'une chose qui vexe d'autant plus qu'elle fait rire les autres; en un mot, une société où l'adultère est considéré comme un troisième repas, et l'empoisonnemeut des maris comme une œuvre de réforme morale.
D'origine, de fortune différentes, les femmes déchues finissent néanmoins par se rejoindre, par se rencontrer et former une société à elles ; hommes dé bonne ou de mauvaise compagnie, imbéciles, gens d'esprit, elles reçoivent tout ce qui tient bien ou mal un rang, un archet, une plume : ce qu'il leur faut, c'est de la foule, des semblants de monde : un bal de souscription, une course, un rand spectacle, les appellent toujours ; elles y courent avec des toilettes qui sentent encore leur ancien
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boQ goût. Au bal masqué, eUes intriguent en bon lan gage, ne veulent pas souper et tournent la tête «à des ingénus qui se croient en pleines liaisons dangereuses*
Leurs soirées sont des mélanges bouffons. On y voit de tout : des artistes en herbe, des écrivains sans nom, des chanteuses sans voix, des étrangers faussaires, des chevaliers d'ordres inconnus, de faux colonels qui trichent au jeu, des spéculateurs sans commandite, quelques honnêtes personnes qui se croient dans un salon, tous gens équivoques, mal posés et mal renseignés, qui ne cessent de parler du grand monde, de citer des grands noms et de se faire toutes les attrapes et toutes les illusions possibles.
La femme déchue ne finit pas misérablement : elle va s'enfouir obscurément dans un coin de Parisi ou de la province, s'il lui reste une famille indulgente et riche.
Ou bien elle continue la supposition des îles Gallapagos, de la fabrique de paracrottes, assez longtemps pour s'établir une liaison éternelle avec un notake ou un banquier, qui, pendant vingt ans, se croit en bonne fortune.
Et alors la femme déchue obtient, par la faveur d'uft député, un bureau de timbre, en y joignant l'industrie d'un cabinet de lecture;
Ou encore, elle meuble un appartement dont eUe cède la moitié à un étranger qu'elle s'applique lentement à ruiner;
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Puis elle ouvre un salon où la musique est le prétexte de la bouillotte.
Reste enfin la spéculation de l'hôtel garni, à laquelle la femme déchue est très-propre, par ses anciennes bonnes façons, l'étendue de ses relations et son embonpoint.
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