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LES HOMMES AIMÉS

L'amour est un senthnent multiple et vrai, qui prend des formes toujours variées, toujours inattendues, quelquefois choquantes, sans qu'il soit jamais possible de le condamner. La passion eicuse tout.

Gomme dans toute chose humaine, il y a dans l'amour le côté commercial.

On s'en occupe effrontément dans les contrats de ma* riage ; on se dispute des lambeaux de rente, on se cache des hypothèques, on se promet réciproquement la mort prochaine de ses parents riches, on fait, en un mot, des marchés dont les opérations d'usure n'offrent pas le cynisme et la mauvaise foi.

Les procédés prennent de meilleures formes quand il s'agit de ne rien recevoir et de tout donner. Celui qui met à la vertu d'une femme le prix qu'elle vaut, c'est-

à-dire le prix qu'on en demande, se montre d'autant plus discret et délicat qu'il comprend mieux son rôle protecteur.

Mais, dans ces relations illégitimes entre gens d'âge, de condition et de bourse disproportionnés, c'est surtout quand le rôle se renverse, quand un sexe faible, souvent pauvre, dévoué toujours, dispute à l'autre se^-e le plaisir de protéger l'être aimé, c'est alors que se développe chez la femme cette merveilleuse propriété d'être généreuse sans offense.

Il y a eu de tout temps des hommes aimés.

La grande Mademoiselle voulait aimer monsieur de Lauzun.

Madame de Warens aima J. J. Rousseau.

Et le royal Bergamil

Mais, dans l'histoire de notre siècle, une phase trësfavorable à la classe des hommes aimés, ce fut la fin de l'Empire.

Au sonunet de la société, on aimait énormément.

Les épouses très-sensibles des plus grands dignitaires s'intéressaient au sort de jeunes officiers pourvus de modestes grades dans l'armée, mais dignes des grades les plus élevés dans l'amour.

C'étaient de grands gaillards rubiconds et barbus, tout en cuisses et en mollets.

Sous l'Empire, on croyait beaucoup au mollet. C'est

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le mollet de monsieur de Fontanes qui a fait sa fortune.

Les beaux de ce temps-là nous sembleraient affreux. Ils étaient pesamment construits, mal habillés, et sans taille.

La taille existe seulement depuis 1814. On ne se sangle que depuis l'invasion.

Quand la guerre eut dévoré tous les colosses, on se rabattit par force sur les auditeurs au conseil d*État, qui n'avaient pas de taille non plus et portaient des lunettes.

Quelquefois l'amour alla chercher dans les coulisses quelque héros de théâtre, des Florimond d'opéra-comique, de ces mauvais sujets habiles à emprisonner leurs formes dans une botte russe et un pantalon collant grisperle.

Il y avait même alors ce qu'on appelait des rôles à cuisses.

Un chanteur célèbre fut très-aime parce qu'il était comédien, en se flattant toujours de l'être comme homme du monde. Il se croyait tel parce qu'il habitait le soir les costumes les plus riches, les uniformes de hussard les plus chamarrés, et ne représentait que des étourdis de haute volée.

On le remarque, la femme qui veut aimet préfère toujours un homme qui n'est pas de sa classe.

La volupté est dans le contraste.

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Une femnae ne se décidé guère à aimer que vers quarante ans.

Et, à cause de cet âge, de la garantie -de sagesse et de sûreté qu'il donne aux relations, elle emprunte son nom à la plus raisonnable des divinités. Elle s'appelle ilftnerve.

Toute femme qui aime est Minerve.

L'homme qui se laisse aimer doit, au contraire, avoir dans ses allures quelque chose de dégagé, de chevaleresque et d'hypothétique. Cet homme Manon-Lescaut, cet homme lorette, doit s'appeler de Saint n'importe quoi. Et les Saint-Ernest, les Saint-Victor étant usés, on le nomme généralement monsieur de Saint-Elphége. Ce qui est encore de la gentilhommerie de strass. Agréable par ses manières édulcorées, le Saint-Elphége est néanmoins fort dissipé, un peu joueur, et a souvent besoin d'être consolé.

On l'a vu plus d'une fois monte? à Frascati, pour y tout perdre, en sortant des bras de sa Minerve^ qui lui avait donné la consolation avant le malheur.

Le Saint'Elphége est sujet à des migraines qui le déflorent, le brisent, lui ôtent le goût de la toilette et de la frisure ; ces jours-là, le Saint-Elphêge est tout défait. La Minerve fait appeler un médecin qui dit en latin : Mgrotat emmena , et ne veut pas se charger de la traduction.

Les migraines arrivent particulièrement les i^^ et les

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i& du mois, qui passeot généralement pour des jours d'échéance.

Un Saint'Elphege célèbre ne procédait pas par la migraine,

Mais par les transports amoureux.

Quand un garde du commerce venait avec quatre hommes et un fiacre lui parler d'affaires, il lui disait : . — Tirez votre montre ; quelle heure est-il?

— Trois heures.

— Je règle ma montre sur la vôtre. Revenez à cinq heures précises, soyez exact à une minute près.

A rheure dite, le garde du commerce arrivait, et troublait, par ses cupides réclamations, par une ignoble question d'argent, un tête-à-tête admirablement groupé : Minerv€y assise, savourait à longs traits l'ambroisie des regards de Saint-EIphége à genoux, tendre, haletant et transporté.

L'homme de la loi parlait , criait, exigeait ;

Saint-EIphége pleurait ;

Minerve aimait.

En général, les vocations de Minerve se dessinent dans tous les ordres de la société. 11 y a même la cuisinière Minerve qui offre du bouillon à des trompettes.

Les hautes classes en comptent cependant très-peu aujourd'hui, après avoir fourni jadis des exemples d'inférieurs iThs-aimés,

Il faut même le dire, les classes intermédiaires, qui

ont hérité de quelques-uns de leurs vices, sans leur avoir pris leurs manières, contiennent une variété infinie de Minerves qui aiment avec des formes très-diverses de dévouement :

C'est un commis dont la Minerve nettoie elle-même les comptes, toujours équivoques;

C'est un surnuméraire trop pauvre pour se donner le luxe de la paternité, et dont on élève deux ou trois rejetons sous un nom légitime ,

Ce qui eiplique tant d'enfants blonds dans des ménages bruns, et tant de nez aquilins dans des familles camardes;

C'est le jeune premier qui met de l'ordre dans les tiroirs de la vieille actrice ;

C'est le garçon épicier à qui la bourgeoise ne demande pas le -compte des pruneaux exposés sur la voie publique ;

C'est le garçon de café que la limonadière n'inquiète jamais sur le nombre d'assiettes et de verres cassés.

Nous avons éiiCore le Saint-Elphége de l'ordre politique, qui arrive par une Minerve intrigante et bien placée dans les avenues du pouvoir.

C'est le Saint-Elphége décoré. Le Saint-Elphége décoré est plus aimé que les autres.

Quelques liaisons de Minerve et de Saint-Elphége sont notoires ; et des familles, après avoir longtemps lutté contre de si touchantes affections, finissent par agréer

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le Saint-Elphége^ le protéger même contre des retours de cœur, et s'opposer à Fintroduction de nouveaux SaintS'Elphéges qui donneraient lieu à de nouveaux frais.

La Minerve exclue du monde, la Minerve déchue, s'enthousiasme d'un pianiste. Le piano, pour elle, c'est la cythare céleste, confiée par des anges au Saint-Elphége de son choix. Dans le travail clapotant de cet être crochu, qui, avec ses phalanges décharnées, gratte l'ivoire muet et stupide de ces touches correspondant à des élastiques de bretelles ; dans le fourmillement maladif de ces doigts qui tourmentent un clavier rebelle et sans âme, elle voit la révélation d'idées aériennes ; ces sons mats et courts lui apportent la parole d'en haut, et elle ne comprend pas que le piatio n'est qu'un meuble comme le buffet ou la commode, et n'a jamais été un instrument.

La Minerve musicale est insupportable, poétique, exigeante ; généralement elle cohabite.

La maternité est si douce à tous les âgés, si flatteuse à celui de quarante ans, que la préoccupation de toute Minerve est de devenir Lucine.

Le Saint'Elphége n'est pas trop mal vu dans le monde, où l'on est si sévère pour une femme qui reçoit mal à propos un bouquet, si indulgent pour un homme qui égrène une fortune.

Après avoir confié à la Minerve la direction de ses

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premières années, le Saint^Elphége songe parfois à se marier.

C'est un grand déchirement.

Mais après avoir rempli plusieurs bols de ses larmes, s'être arraché beaucoup de nattes, avoir bu un peu de laudanum et secoué un peu Tespagnolette de sa croisée, comme pour prendre le chemin du ciel, la Minerve se détache du Saint-Elphége^ elle lui dit, lors du dernier adieu : a Tu m'écriras. »

Et elle se charge de la corbeille.

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