‹ Regards historiques et littérairesChapitre 18 sur 31 · LE ROI MITHRIDATE J T · texte numérisé non relu

LE ROI MITHRIDATE J T

aussitôt : « Mais de pareilles considération! oui peu de poids auprès du lecteur il"' nos jours, qui

demande s L'histoire moins des émotions que des enseignements. » — « Des renseignements », me «lisait en corrigeant la formule un savant plus rigide encore. Ah! que messieurs les savants me persuadent mal! Renseignements et enseignements ont du hon; mais le lecteur de nos jours, s'il est un homme, demande avant tout à l'histoire ce que lui ont demandé les hommes de tous les temps : l'émotion, la vie supérieure. Puisque me voici dans l'hérésie, j'irai jusqu'au blasphème : la science change, les savants se trompent et passent; seule, l'émotion demeure; seule, elle préserve à jamais le nom de celui qui l'a donnée. Mithridate nous en administrera la preuve.

Quand on vient de lire un ouvrage sur Mithridate, la main va d'elle-même rechercher la tragédie de Racine. On la compare à l'enchaînement des faits véritables, on en voit mieux les imperfections. Les caractères des principaux personnages sont faibles et ils faussent l'histoire. Xipharès est un bon jeune homme, élevé dans d'excellents prin-

cipes, incapable d'ailleurs de nous inspirer le moindre intérêt. Pharnace, le fils rebelle, occupe convenablement son emploi de traître, sans qu'un seul trait individuel le distingue dans cet emploi. Mithridate est un don Ruy-Gomez moins héroïque et moins touchant : malgré ses fureurs oratoires, nous ne sentons très vivement ni l'amour ni l'ambition du vieillard; il a recours à des pièges puérils et assez bas, pour démêler des secrets que les Agnès ne livrent pas aussi ingénument aux Arnolphe; il ne retrouve une vraie grandeur qu'en débitant les beaux vers où il déclare son dessein de marcher sur Rome. Oui, mais il y a Monime.

Elle non plus, la douce princesse de Racine, elle n'a rien de commun avec la sultane de l'histoire. Le poète, obéissant aux convenances théâtrales de son temps, substitue aux faits réels une intrigue assez pauvre. Monime « accordée avec Mithridate », qui est alors septuagénaire, aimant un fils du roi, jeune coquefredouille très insignifiant, sacrifiant son amour à un devoir très problématique, toute cette fable est banale, il faut bien l'avouer, et visiblement inventée pour la symétrie classique des sentiments de théâtre. Dans la réalité historique, telle qu'un Shakespeare l'eût mise à la scène, les situations sont bien autrement naturelles, fortes et pathétiques.

Ce fut au plus beau moment de sa gloire, dans

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Stratonioée prise d'assaut, «| m- tfithridate renconir.i Ifonime. il avait alors quarante-detu ans. La

(ircr<|iK> résista au vainqueur de l'Asie. — « Ceslc( y étoit fort rcnomnn'r cuire les Grecs, pource que, quelques snlirilalimis que luy sceust faire le roy en estant amoureux, et qu'il luy eust envoyé quinze mille escus comptants pour un coup, jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuites, jusque* à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre eulx, qu'il luy eust envoyé le bandeau royal et qu'il l'eust appelée royne. La pauvre dame, tout le temps auparavant depuis que ce roy barbare l'eust épousée avoit vescu en grande desplaisance , ne foisant continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beaulté de son corps... loing du doulx païs de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une umbre des biens qu'elle avoit espérez. » — Toute cette fin du récit de Plutarque est fort suspecte. Comment accorde-t-il ces doléances avec ce qu'il rapporte ailleurs, dans la Vie de Pompée? Quand le Romain s'empara du Château-Neuf, il y trouva les archives du roi de Pont. — « Il y avoit aussi des interprétations de songes, que Mithridates et ses femmes avoient songez, et des lettres lascives d'amour, de Monime à luy et de luy à elle. »

Autant qu'on peut voir clair dans ce roman historique, Mithridate aima avec emportement la

femme qui lui avait dicté ses conditions; aux premiers jours de leur union, il donna dans Pergame des fêtes magnifiques, dignes de la reine d'Asie; sa passion persista longtemps; il oubliait les soucis de guerre et d'ambition pour écrire à Monime les lettres galantes dont parle Plutarque. La fière Milésienne connut les alternatives des favorites d'Orient; heureuse et toute-puissante quand le maître était près d'elle, languissante dans l'ennui du harem quand le maître était absent. Une bataille perdue la mit à la merci des ennemis de .son seigneur : plutôt que de la voir traînée au triomphe romain, Mithridate lui commanda de mourir. Elle voulut s'étrangler avec le bandeau royal, qui avait été le prix de sa personne. On connaît son apostrophe à ce diadème de gaze, trop frêle pour lui rendre ce dernier service. Etait-ce souvenir, amour, déception, colère? Ces sentiments violents , ceux de Mithridate vaincu, partagé entre sa tendresse et son orgueil, tel était le thème dramatique offert par l'histoire au poète. Racine en fit un arrangement factice, accommodé au goût de son époque.

Il n'a retenu de la réalité qu'un nom, une image vaine; mais sous ce nom et dans cette image, il a mis un cœur éternel. Elle le dit bien à Pharnace :

Je n'ai qu'un cœur.

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