‹ Regards historiques et littérairesChapitre 20 sur 31 · ALBERT VANDAL · texte numérisé non relu

ALBERT VANDAL

J'ai sous les yeux une eau-forte gravée par Bertaux, dans le goût solennel des élèves de David : un triste paysage de sables et d'eaux lentes, sous un ciel chargé d'orage; le Niémen roule ses flots entre les berges basses des plaines lithuaniennes; sur les deux rives, un fourmillement d'uniformes, français à gauche, russes à droite. Au milieu du fleuve, un pavillon rustique s'élève sur un radeau ; deux barques se dirigent vers ce point; à l'avant de l'une, on reconnaît

1. Napoléon et Alexandre 1", l'Alliance russe sous le premier empire, I. De Tilsit à Erfurt, par Albert Vandal. — Alexandre Ier et Napoléon, d'après leur correspondance inédile, 1801-1812, par Serge Tatitschelî.

Napoléon; à l'avant de l'autre, Alexandre. C'est le premier moment de l'entrevue de Tilsit.

Quand les barques eurent accosté le radeau, les deux empereurs se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils s'abordèrent avec ces mots : « Sire, dit le Russe, je hais les Anglais autant que vous. — En ce cas, répondit le Français, la paix est faite. »

Ainsi naquit d'une haine commune, sur le radeau du Niémen, la fragile et flottante alliance qui rapprocha pour la première fois la France et la Russie. On la vit durant quelques mois ardente comme une passion, puis languissante pendant trois années; elle aboutit à l'incendie de Moscou, à la prise de Paris; elle nous rapporta, tout compte fait, des colonnes de porphyre sibérien et des vases massifs de malachite, présents d'Alexandre à Napoléon. Ils sont d'ailleurs fort beaux. On peut les voir encore dans les salles désertes du Grand-Trianon.

Cette période de notre histoire diplomatique était mal connue, les correspondances qui l'éclairent ayant échappé aux recherches de Thiers. Des travaux simultanés viennent de la remettre en pleine lumière; les archives russes et françaises ont rendu tous leurs secrets. L'inclination du jour recommandait aux travailleurs le choix de ce sujet. MM. les directeurs des casinos parisiens

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ne pouvaient retenir pour eux seuls tous les bénéfices de « l'alliance russe »; il appartenait aux historiens d'étudier les précédents de la

liaison instinctive si arbitrairement appelée de ce nom. Gardons-nous d'ailleurs de nous laisser égarer par une similitude apparente. L'esprit commun de précaution qui règle aujourd'hui l'entente de la nation russe et de la nation française, cet esprit défcnsif n'a que de lointains rapports avec l'association de 1807, entre deux hommes qui voulaient dominer et partager le monde. On est en droit d'espérer de la politique actuelle qu'étant plus modeste elle sera moins décevante.

Rappelons ce que fut l'ancienne, d'après les publications récentes de MM. Serge TatitschefF et Albert Vandal. Nous sommes redevables au premier de nombreux documents, inédits jusqu'à ce jour : projets de traités, conventions secrètes, correspondances. Depuis plusieurs années, M. TatitschefF faisait connaître les pièces principales au fur et à mesure de ses découvertes, il les commentait dans les Revues russes et françaises. Il vient de les réunir dans un volume où l'on trouvera la suite complète des négociations entre les Cabinets de Paris et de Pétersbourg, de 1801 à 1812. C'est un répertoire définitif, chaque allégation y est contrôlée par sa preuve ; il fait honneur à la patience

et à la sagacité du diplomate étranger qui a enrichi notre histoire nationale de cette importante contribution.

M. Vandal a exhumé, de son côté, quelques documents décisifs ; il a interrogé toutes les sources connues, et les notes particulières de Caulaincourt lui ont permis de reconstituer la mission de cet envoyé. Mais surtout il a mis dans sa narration ce qu'on ne ramasse pas dans la poussière des archives, l'ensemble des dons qui font l'historien. Certes, il n'est plus besoin de présenter au public l'auteur d'Elisabeth de Russie et du Marquis de Villeneuve; j'espère néanmoins qu'il ne me saura pas mauvais gré, si j'ajoute que ces agréables récits faisaient attendre, sans l'annoncer expressément, le maître livre qu'il apporte aujourd'hui. Je viens d'y trouver une de ces joies rares où il y a plus qu'un plaisir de lecture : la manifestation d'une force vivante, intacte, qui surgit dans le haut pays des lettres françaises.

La grosse entreprise de M. Vandal exigera plusieurs volumes : le premier nous conduit de Tilsit à Erfurt. Il n'embrasse guère qu'une

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année : mais c'est L'année culminante de l'épopée

impériale, l'iiislaiil où les plus vaslcs projets bouillonnent dans le cerveau de Napoléon. L'Europe asservie renonce à la lutte, les régiments français pèsent sur elle du Niémen jusqu'à l'Ebre. Maître de l'Occident, le conquérant songe à l'Orient; ses anciens rêves d'Egypte et du Thabor se relèvent devant lui; l'Asie l'appelle, il refait en pensée Les ('lapes du Macédonien, il médite de frapper l'Angleterre aux Indes. C'est aussi l'heure des deux fautes irréparables, qui l'arrêtent sur le chemin de l'Orient, qui vont ruiner sa puissance en Occident : le viol d'une nation, l'Espagne; la suppression d'une autre, la Prusse. Le génie de l'empereur ne fut jamais plus lucide que dans cette ivresse commençante; sa fantaisie pétrit le monde comme une boule d'argile; et ce travail d'une pensée folle est accompli d'une main merveilleusement sûre; de juillet 1887 à octobre 1808, il conduit avec un art irréprochable les opérations qui épuisent sa fortune et préparent sa perte.

Toutes les combinaisons nouvelles se rattachent à une idée qui a levé dans l'esprit de Napoléon au lendemain 'de Friedland : l'alliance russe sera désormais le pivot de la politique impériale, le point d'appui contre l'éternelle ennemie, l'Angleterre. Les péripéties de cette alliance, tel est proprement le sujet choisi par M. Vandal. Mais elle

n'est que le rouage principal dans la formidable machine mise en travail par la volonté de Napoléon; pour comprendre le jeu de cette pièce, il faut embrasser d'une vue simultanée celui de tous les autres ressorts. On devine combien était délicate la tâche de notre historien : il devait prendre dans les affaires de l'empire ce qui réagit sur son objet, sans noyer cet objet dans l'ensemble de l'époque; toutes les grandes scènes qui tentaient sa plume et qu'il ne pouvait pas négliger, il ne devait nous les montrer que dans leur réflexion sur une négociation particulière.

Cette négociation se déroule à travers le livre de M. Vandal comme une fine arabesque qui relierait deux grands tableaux : la scène initiale de Tilsit, la scène finale d'Erfurt. Toutes les qualités que l'on peut demander à un peintre d'histoire, on les trouvera dans ces deux chapitres : science de la composition, choix judicieux des détails, exactitude, éclat, mouvement. En retraçant l'entrevue d'Erfurt, l'écrivain avait à lutter contre le redoutable concurrent qui sort de la tombe pour lui disputer ce sujet; le récit de Talleyrand nous est déjà connu. Allez donc rivaliser avec un témoin, le plus autorisé de tous, qui apporte une vision directe, habituée à plonger dans les cœurs, qui marque tout ce qu'il touche de sa griffe de diable ! Je viens de comparer les deux morceaux ;

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Talleyrand ne Fa.i1 aucun torl à notre contemporain, tanl son! justes el précis les traits choisis par ce dernier, quand il nous montre L'entrée des souverains à Erfurt, Le parterre de rois, Le banquèl de Weimar, maint autre épisode de ces journées prodigieuses.

Pourtant, je préfère encore l'entrevue de Tilsit; avec des éléments moins nombreux et moins riches, l'auteur nous en donne des images singulièrement vivantes. C'est le triomphe de Fart, obtenu sans un effet de phrase ni de mot, par l'exacte gradation des personnages à leur plan, par le seul relief de leurs actions. Nous voyons le vaincu de Friedland subissant de loin la fascination de Napoléon, attiré sur l'autre rive du Niémen par un magnétisme plus fort que sa volonté, venant se jeter dans les bras de son vainqueur, recevant le coup de foudre d'une véritable passion. Derrière ces deux figures centrales qui retiennent toute la lumière, de déplorables fantômes passent dans l'ombre : Frédéric- Guillaume, roi sans royaume, et la triste reine Louise. L'historien s'interdit tout appel direct à notre sensibilité : il expose; nous n'en sentons que plus vivement l'excès de misère de ces Prussiens, et combien leur malheur crie vengeance. Oui, il faut le dire bien haut, il faut le dire deux fois quand on est Français, pareil écrasement d'un

peuple appelait des retours terribles. Là, comme sur d'autres points, des enseignements fortifiants se dégagent de ce livre; il nous montre la loi de justice immanente fonctionnant à coup sur dans l'histoire, punissant les abus de la force, faisant de chaque spoliation une plaie inguérissable pour le spoliateur. Au moment de réaliser leurs grandes vues sur l'Orient, Napoléon et Alexandre sont arrêtés, le premier par la victime espagnole, le second par la victime polonaise. Cette loi de justice, il ne nous déplaît pas de reconnaître l'application qui nous en fut faite; c'est une garantie de ses applications futures; elle est pour nous source de remords dans le passé, source de châtiments dans le présent; elle est aussi, dès qu'on médite sur le renversement des rôles, source d'espérance dans l'avenir. Entre les deux rencontres mémorables, l'intérêt anecdotique se soutient avec les ambassades de Savary et de Gaulaincourt, avec la stratégie mondaine déployée par les envoyés français pour réduire l'hostilité de la société pétersbourgeoise. Des entretiens et des épisodes piquants rendent au vif l'esprit de cette société, tel que Tolstoï nous l'a conservé dans quelques chapitres de la Guerre et la Paix. Mais ce qui fait la vie intime et l'unité dramatique du livre, c'est avant tout le duel de pensée entre Napoléon et Alexandre. Dès les premières pages de l'avant-propos, M. Vandal

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a posé en raccourci les deux personnages dans ces médaillons fort ressemblants :

« A Tilsit, il scmltlc que le génie de deux races se rencontre ci s'oppose. Napoléon personnifie le génie Latin dans sa pins forte expression, dans sa

rayonnante clarté, dans son alerle vigueur, dans son goût pour les conceptions harmoniques et précises, et, cheslui, L'imagination, quelque exubérante qu'elle soit, se subordonne toujours aui règles de la logique. Alexandre lient des races du Nord le goût des aspirations hautes, indéterminées el brumeuses, développé en lui par une éducation toute spéculative. Attrayant, mystérieux et décevant, il découvre de généreuses intentions et trop souvent l'impuissance d'agir, s'égare dans l'irréel, passe sa vie à changer d'idéal, combattu entre des sentiments divers qui tiennent ses décisions en suspens, nuisent à la netteté, à la franchise de son caractère, et laissent toujours au travail de sa pensée quelque chose de flottant et d'inachevé. Napoléon, c'est l'action; Alexandre, c'est le rêve. »

Les caractères ainsi indiqués se développent par la suite, des retouches successives les précisent. Sous les dehors d'une tendre amitié, la fourbe italienne et la fourbe grecque sont aux prises; on joue serré de part et d'autre, mais Napoléon dirige la partie. Il obtient d'emblée et

sans rien mettre au jeu le grand point, la- rupture entre la Russie et l'Angleterre. Tantôt il modère, tantôt il enflamme les vagues ambitions d'Alexandre. Lorsqu'il croit l'Angleterre matée, dès qu'il se sent le plus fort et libre d'embarras sur le continent, il ramène les conditions de l'alliance au programme étroit, la Silésie pour lui, les provinces moldo-valaques pour la Russie. Alexandre ne veut point entendre à ce marché, car la Silésie occupée par nos troupes, c'est l'empire français continué jusqu'à la Pologne; d'ailleurs, il regarde toujours par delà le Danube, jusqu'au Bosphore où se mire Sainte-Sophie. Il tient pour le programme large, dont il fut un instant question à Tilsit, pour le partage du monde. Au fond, Napoléon y répugne, il ne revient à ce projet qu'aux jours de ses grandes fureurs contre l'Angleterre, quand ilmédite d'aller l'atteindre aux Indes. 11 met alors sa diplomatie en branle : Sébastiani et Marmont ont ordre de tout préparer dans la péninsule des Balkans, Gardanne fournit des indications minutieuses sur les routes militaires de la Perse, les lieux d'étape, les subsistances. L'entrée en campagne semble imminente. Mais est-ce résolution sincère chez l'empereur, quelque chose de plus qu'une chimère un moment caressée, une menace qu'il veut faire prendre au sérieux?

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Sincère ou non, quand Napoléon romel le grand partage sur le tapis, c'est qu'il seul qu'Alexandre lui échappe ; c'est que l'allié se lasse de promesses perpétuelleinenl éludées et profile pour se refroidir d'embarras nouveaux qui ont surgi sous les pas de l'empereur. Alors Caulaincourt et Roumanlzof déploient les cartes de Turquie, d'Asie Mineure, de Perse; ils disputent pied à pied sur l'attribution delà Roumélie, de l'Archipel, des Echelles, sur la composition du corps d'armée qui marchera en Mésopotamie. Ils bataillent durant plusieurs semaines sur les Dardanelles; l'empereur français veut garder un des châteaux, l'empereur russe réclame les deux. Le grandiose et le risible se mêlent dans les procès-verbaux de ces longues séances, véritable tragi-comédie; avec des grâces légères de langage, avec le ton dégagé de l'ancienne cour, les deux diplomates assignent à leurs maîtres des empires, des royaumes, des mers; les convoitises sont âpres, les dissentiments inconciliables, les paroles souriantes et volontairement disproportionnées à la gravité des objets; c'est la dissonance d'un air de flûte qui réglerait les apprêts d'une exécution capitale.

Seules, les lettres de Napoléon relèvent le débat h sa hauteur; elles sont d'un tour cornélien. Par moments, on y devine toute son âme impétueuse qui vole à Pétersbourg, presse les négociateurs,

tourmente Alexandre, violente les événements. Il ne néglige aucun moyen d'action, il s'occupe luimême des toilettes commandées à Paris par les dames en faveur à la cour de Russie. Voyez dans le livre la fugue de M,lc Georges et les espérances que l'empereur a fondées sur cette auxiliaire. Il veut comme on n'a jamais voulu, vite et fort. Rappelez-vous le document qui fait le mieux saisir ces ouragans de volonté, la correspondance relative au mariage russe, déjà publiée par M. Pierre Bertrand : ce n'est pas une demande en mariage, c'est la chasse d'une proie qui doit être forcée avant le soir.

Je ne puis résumer ici les phases changeantes de la négociation. Dans l'exposé de M. Yandal, on les suit sans que l'attention languisse un instant. On sait que les pourparlers se rompront, et que les adversaires ne retiendront pas un seul lambeau de ces terres, si ardemment désirées, si cavalièrement dépecées en effigie, sur la carte; n'importe, la passe d'escrime est attachante, et si les mêmes coups reviennent sans cesse, ils sont parés chaque fois avec des feintes et des dégagements nouveaux. Admirable sujet pour un Goethe, le Goethe à'Egmont, qui rassemblerait en un drame vivant les péripéties de ce combat de pensées, livré pour les plus grands intérêts du monde, entre deux âmes si différentes, mais également passionnées.

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M. Vandal doit s'attendre à de fortes objections contre sa thèse fondamentale : rétablissement

de la paix universelle, tel aurait été le but unique de Napoléon. On reprochera aussi à l'historien la séduction visible qu'exerce sur lui la figure de son héros, et, sinon l'excuse, du moins l'acceptation tacite du grand désordre que ce héros faisait dans le monde.

Plus d'un lecteur se rebiffera devant cette première phrase, en tête de l'Avant-Propos : « Pendant toute la durée de son règne, Napoléon poursuivit au dehors un but invariable : assurer par une paix sérieuse avec l'Angleterre la fixité de son œuvre, la grandeur française et le repos du monde. » La phrase gagnerait à être expliquée. Le cerveau du conquérant est fait sans doute comme le cerveau du joueur. Un joueur se dit presque toujours, et de très bonne foi : Encore ce coup de gain, et je me lève, et je liquide ma situation. Le coup est souvent irréalisable; même s'il est réalisé, le vrai joueur ne se lève pas, il ne peut pas se lever. Ainsi de Napoléon. Je consens qu'on lui prête un vif désir de la paix; pourvu qu'on ajoute : Il la subordonnait à des gains

impossibles, et, même après ces gains, la passion dominante ne lui eût jamais permis de s'arrêter.

Les circonstances non plus; qu'on le veuille ou non, Napoléon fait partie du bloc, lui aussi. Austerlitz et Iéna sont la suite logique, organique d'Arcolc et de Rivoli, qui sont la suite de Jemmapeset deValmy; et toutes ces journées sont en germe dans la Déclaration des Droits. Il ne suffisait pas d'une victoire défensive sur le sol national, il en fallait vingt autres, cent autres, longtemps et partout, pour porter jusqu'à Moscou le nouvel évangile de l'humanité. Le légataire universel de la Révolution doit pousser à bout la gageure démesurée de l'esprit nouveau contre l'ancien monde; ce monde ne sera irrévocablement détruit que si l'explosif le bouleverse de fond en comble, jusqu'à la dernière motte de terre; s'il n'y a pas trop, il n'y aura pas assez. Les guerres de la Révolution doivent être comprises dans le jugement que M. Vandat porte plus loin sur les guerres de l'Empire. « Ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre unique, où notre nation finit par tomber aux pieds de l'Europe après l'avoir pénétrée et transformée, où la France a succombé, où l'idée française a vaincu. »

Ici encore, l'assertion n'est acceptable que si on la complète. Oui, l'idée française a vaincu, mais elle s'est transformée à l'usage de l'Europe;

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