NAPOLÉON ET ALEXANDRE I
suivanl l;i lliéorie do M. Alberl Sorel, théorie si
jlisle cl si lumineuse qu'elle esl déjà cl.issiq Ile
pour tous I''* historiens, notre idée libérale et humanitaire s'est métamorphosée dans la conscience nationale de la plupart des nations européennes; elle y est devenue l'idée de nationalité, ce ferment politique d'où est sortie l'organisation actuelle de l'Europe.
L'écrivain termine son Avant-Propos par une page dont personne ne contestera le sagesse. « En face de ces triomphants spectacles, l'incertitude du lendemain, l'angoisse du péril imminent laisse à notre satisfaction, à notre orgueil, quelque chose d'inquiet et de haletant; à ces splendeurs, si éblouissantes qu'elles soient, nous préférons encore le tableau qu'offrit la France à d'autres périodes de son histoire, alors qu'elle joignait la sérénité à la force, la foi dans l'avenir à la pleine possession du présent, à l'avantage des mâles vertus celui des longues traditions, alors qu'elle n'avait pas éprouvé le malheur le plus difiicilement réparable qui puisse frapper un peuple, la perte d'une dynastie tutélaire et consacrée par les siècles. »
Ayant ainsi payé tribut à la raison, M. Vandal ajoute : « Mais comment ne point tressaillir aux souvenirs de l'époque héroïque, de celle qui serait incomparable entre toutes, si la grandeur de
l'homme pouvait suppléer à la majesté des antiques institutions! » Et il tressaille, vivement.
Si c'est un crime, il faut bien se persuader que c'est un crime inséparable de la nature du talent qui éclate dans ce livre. Un esprit plus enclin à la critique, plus exact à compter les erreurs, plus soucieux de mesurer les actions de Napoléon à l'aune bourgeoise, un pareil esprit nous eût donné un autre livre : quelque ouvrage érudit, pondéré, d'une digestion un peu lourde pour le lecteur. Si nous préférons une œuvre d'art, il faut bien nous résoudre à la recevoir d'un artiste; et pour cette famille d'esprits, Napoléon ne peut être qu'un objet d'amour ou un objet de haine.
L'empereur écrivait à Alexandre, dans une de ses plus belles lettres : « Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d'aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels quil faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les Gazettes du siècle dernier, fléchiront et suivront le mouvement... » — M. Vandal commente finement cette phrase, en étudiant les Mémoires rédigés par les agents de carrière pour le partage de l'Orient; il indique le perpétuel malentendu entre un d'Hauterive, l'honnête et
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clairvuyaiii commis des affaires étrangères, entre Talleyrand lui-même el Napoléon* Ces bommei
de tradition foui des efforts désespérés pour se
hausser jusqu'aux coneeptioni du maître, pour 1rs rattacher aux principes habituels, et, comme
on dit dans leur Langue, à la doctrine du Département. Napoléon n'a point ce souci; il travaille hors cadres, dans le fabuleux, avec César et Charlemagne. On peut être un très bon, un 1res sur historien en pensant comme d'IIauterive, en essayant comme lui et après coup de, brider la politique du monstre. Mais il n'est pas interdit à d'autres de partir délibérément avec César et Charlemagne, d'abdiquer le jugement coulumier en abordant ces crises inexplicables de l'histoire, où un génie déchaîné fait l'intérim de la raison quotidienne.
Il y a mieux à dire pour défendre notre auteur. Si je ne me trompe, il a grandi depuis 1870, durant ces aimées d'hôpital où la France pansait timidement ses blessures. Il est de la génération sacrifiée, associée à des œuvres médiocres, et qui n'a vraiment pas eu sa ration d'idéal, de contentement patriotique. Ne parlons même pas de gloire et d'orgueil. Voici que le hasard de ses études tire cet homme des jours moroses et le ramène à la grande féerie française; le mirage lui emplit les yeux. De sa chambre close de convalescent, il passe
brusquement sur les sommets où l'on se grisait d'air vif. Et l'on voudrait qu'il réprimât un frisson de complaisance! A chaque instant, il rencontre dans son sujet des traits comme celui-ci : au banquet de Weimar, les Allemands complimentent Napoléon sur son érudition : « Il rappela que jadis, en France, les loisirs de la vie de garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier; ce fut alors qu'il commença une de ses phrases par ces mots : Quand j'étais lieutenant d'artillerie... A l'instant où il évoquait ce souvenir, il avait à sa droite l'empereur de toutes les Russies, puis les souverains de Westphalie et de Wurtemberg; à sa gauche, la duchesse de Weimar, les rois de Bavière et de Saxe ; il était servi par ses pages, et, derrière lui, debout contre la muraille, des seigneurs haut titrés, portant les plus beaux noms d'Allemagne, remplissaient les fonctions de la domesticité féodale. »
La folle aventure, diront les gens sages, qui ne pouvait durer et devait finir épouvantablement! Sans doute, sans doute; mais d'autres, moins sages, penseront d'abord qu'il a suffi d'un caprice de la France pour faire cette destinée au lieutenant d'artillerie, et qu'il n'appartient qu'à cette chère folle de courber ainsi tous les rois devant les amants à qui elle se donne. Plaignons les âmes que cette pensée laisserait très calmes.
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Si maintenant mm s «Varions les questions de lii térature et de méthodes historiques, clins» -s secondaires, après tout; si nous cherchons parmi ceux que le lalenl signale les meilleurs ouvriers des besognes futures, — et cela seul importe, — je sais bien le tour d'esprit et de cœur qui nous les désignera, qui fixera notre espoir; je doute que ce soit l'excès de la raison critique. Oh! soyez tranquilles, il en restera toujours assez des autres, des pleure-froid, pour empêcher ceux qui vibrent de refaire une France trop hardie, trop grande, trop semblable ace qu'elle fut.
Je terminerai par un vœu indiscret. M. Vandal en fera ce qui lui plaira. Nous allons attendre avec impatience l'achèvement de son ouvrage. Quand il l'aura mené à bonne fin, l'historien ne voudra peut-être pas abandonner une époque qui lui est devenue si familière. Des préoccupations actuelles l'y avaient conduit; la même pente d'idées pourrait l'y ramener. Je me permets en ce cas de lui proposer un sujet : la découverte par Bonaparte de la vraie France et de ses besoins, durant ces années du Consulat qui seraient irréprochables, si l'on en pouvait effacer le sang de Vincennes. C'est la partie la plus solide et la plus lumineuse dans l'œuvre de Thiers; mais depuis qu'il écrivait, le temps a marché. Un autre grand historien vient de reprendre ce thème; il n'en-
trait pas dans son plan philosophique do s'astreindre à la narration continue des faits. D'ailleurs, il y a plaisir et profit à voir de pareils sujets traités par des esprits différents, qui nous renseignent sur l'humeur de chaque génération.
Avec cet art de la composition que j'ai loué dans Napoléon et Alexandre, l'écrivain pourrait ramener tous les actes de Bonaparte, durant la fin du Directoire et les commencements du Consulat, à une idée centrale : la découverte de la France, derrière les groupes d'acteurs usés qui la cachaient. Débris de provenances diverses et de môme incapacité; restes de la Convention, sectaires étroits, jacobins féroces ou piteux, agitant encore leurs carmagnoles sanglantes ou quêtant déjà la muselière d'un maître ; intrigants de la Plaine, abritant leurs intérêts sous le couvert de toutes les lâchetés ; revenants aveugles de l'ancien régime, réacteurs, muscadins, clichyens, rêveurs impuissants de monarchies impossibles et oubliées, cervelles vides et vaines de conspirateurs de salon. Pour les observateurs superficiels, pour tout le monde en 1 799, ces acteurs bruyants paraissaient remplir la scène, ils personnifiaient la France, toutes ses espérances, toutes ses ressources de gouvernement; jusqu'à l'heure où un clair regard la reconnut derrière eux, cette France, avec ses besoins moraux et matériels, sa soif d'ordre, d'équité supérieure,
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d'union | » ; n ■ ï 1 i « 1 1 1 < - .111 dedans cl île grandeur au dehors, sa vol on lé <1«- se donner à l'architecte qui saurail la reconstruire sur le nouveau type social commandé par lanl <!»■ changements.
Le sujet nVsi pas neuf. Je croit qu'on y peut trouver encore, après lanl. d'antres, la matière d'un livre utile, le plus utile peut-être aux jeunes gens du présent. La tache serait lourde; elle n'excéderait pas, nous le savons maintenant, le pouvoir de l'écrivain qui vient de nous donner un des beaux ouvrages historiques de ce temps.
Février 1891.