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LE PRINCE DE TALLEYRAND

M. de Talleyrand s'est laissé dire chez les morts que les affaires de France étaient dans l'embarras et que l'on pensait à lui. Après cinquante-trois ans de retraite, il revient, il s'offre. Mais fut-il jamais chez les morts? La suprême habileté de cet homme, c'est de n'avoir jamais souffert que l'oubli l'approchât un instant, dans le pays des oublis rapides. Depuis un demi-siècle, la maigre main sort de terre, elle écarte patiemment le lierre et la ronce. Le prince n'a pas cessé un jour d'occuper les esprits ; il rentre aujourd'hui, comme on revient d'une absence. Il a fait sa toilette, méthodiquement, ainsi qu'il faisait le matin où les alliés entrèreut dans Paris ; il a mis

1. Mémoires, tomes I et II, avec une p-réface de M. le duc: de Broglie.

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s;i poudre, composé son allilude, préparé ses mots; il s'est pourvu d'une solide dnclrinepour défendre

]<>s principes du gouvernemenl existant Demain, toute la ville se précipitera dans le salon qu'il rouvre, comme elle courait jadis rue Saint-Florentin. Après-demain, vous verrez qu'on le fera, qu'il se fera ministre. Il nous étonnera tous, il ne s'étonnera de rien ni de personne, il reconnaîtra gracieusement ses collègues.

Je n'ai pas à raconter les aventures de ces fameux Mémoires; chacun en est instruit. On comprendra en les lisant pourquoi M. de Bacourt a reculé l'échéance trentenaire; ce réquisitoire posthume ne pouvait guère paraître sous le règne d'un Napoléon. Les Mémoires y ont gagné de tomber entre les mains d'un dernier dépositaire, le mieux qualifié pour les faire valoir ; ils bénéficient de son autorité dans les questions historiques, et surtout de la garantie de sa parole. Ne crovez pas que ce soit un hasard : c'est encore une habileté de Talleyrand. L'homme d'Etat qui eut toutes les réussites, tous les bonheurs, n'est pas allé chercher un répondant parmi ses pareils; inquiet sur un seul point, craignant l'accueil un peu froid des âmes hautes, il a su se procurer un parrain qui forçât leur respect.

Une obligeante communication m'a permis de lire les Mémoires à la veille de leur apparition :

je dirai brièvement ce qu'on y trouvera et ce qu'on n'y trouvera pas. Ceci n'est qu'un premier levé de la carte, une reconnaissance à travers ces volumes décousus, énigmatiques et décevants. Ils font passer sous les yeux des pages d'un charme indicible, de graves dissertations historiques, des morceaux franchement ennuyeux. On attendait la suite d'une vie si agitée, la révélation des secrets d'Etat, une pluie de malices sur les contemporains. Rien de pareil; à peine quelques éclaircies sur des instants de cette vie, puis des vues générales sur trois ou quatre épisodes diplomatiques, des documents, des mémoires, au sens que ce mot comporte dans les chancelleries. Soudain, l'attention lassée se réveille ; c'est une réflexion d'un tour inimitable ; c'est, entre deux lignes, une flèche empoisonnée, décochée négligemment; c'est trente lignes qui gravent une scène inoubliable, prise au hasard dans une période où tout le reste nous est celé. Parcourons cet étrange livre à vue de pays, en nous abandonnant au fil des impressions contradictoires qu'il suscite.

Un premier chapitre éblouissant : l'enfance, l'éducation, les débuts dans le monde de l'abbé de

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lYrigord. J'allais ajouter : sa vocation; coi I

il protesterai! contre le mot! Ce chapitre rappelle

les |uucs semblables des Mrwoirrs (ïoutre-lomlir. 4 '/est la même trempe sévère donnée à deux Ames différentes. Avec de tout autres qualités, Le récit de Talleyrand ne le cède eu rien à celui de Cbateaubriand pour la beauté, pour l'émotion. Oui, pour l'émotion contenue, mais profonde, quand il raconte son enfance isolée. Il n'a pas encore mis le masque du lutteur. Dans la suite, il ne le déposera qu'un instant, en d814, quand il retrouvera Mme de Brionne, sa première protectrice. — « Oh ! il faut que la politique attende! En arrivant à Presbourg, je courus me jeter à ses pieds... Les larmes m'étouffaient. L'impression que je ressentis était si vive que je dus la quitter pendant quelques instants; je me sentais défaillir, j'allai prendre l'air sur les bords du Danube. » — Vous ne voyez pas Talleyrand défaillant et sanglotant : mais de quel cœur voyez-vous les recoins et les dessous? Talleyrand eut un cœur, pour très peu de gens; ses proches ont gardé le souvenir attendri de sa bonté. Revenons à l'enfant.

Sa nourrice le laissa tomber; cette chute décida de sa vie. Boiteux, l'état militaire se fermait devant lui; il ne restait que l'Eglise. Sa famille se désintéressa du petit infirme, qui ne promettait plus rien pour l'accroissement de la maison. Il

grandit seul, sans une caresse. On le conduisit chez Mmc de Chalais, en Périgord ; ce séjour nous a valu des tableaux achevés de l'ancienne vie provinciale. De là, le coche le ramena au collège d'Harcourt, où il fit de médiocres études; durant ce temps, « il n'eut pas, une semaine de sa vie, la douceur de se trouver sous le toit paternel ». Du collège, il passa chez son oncle, le coadjuteur de Reims, où l'on espérait qu'il prendrait goût à l'état ecclésiastique. Puis ce furent des années de révolte silencieuse, à l'ombre froide de Saint-Sulpice, et enfin la prêtrise, reçue par une âme en défense contre ses devoirs.

Le jeune abbé se lance dans le monde avec le clergé dissipé; il chemine, il conquiert les salons,, il s'y plaît et nous les dépeint avec enchantement ;. tout ce qu'il rapporte de cette société justifie son dire, sur ceux qui ne l'ayant pas vue n'ont pas connu le bonheur de vivre. Il s'y fait cette maxime, imprégnée de l'esprit du temps : « Un peu de bien saisi rapidement, et dont la jouissance est toujours de courte durée, est tout ce dont on peut flatter la nature humaine. » Le succès lui vient vite, la malice aussi; pour cette époque, pour cette époque seulement, il nous a laissé une galerie de portraits dessinés d'une main impitoyable. Celui de Choiseul-Gouffier, son meilleur ami, n'est déjà point flatté; celui de Narbonne

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est rruel, injuste. On ri*- parle ainsi d'un ami de jeunesse que s'il fui le (tins heureux dans les rivalités de cœur; nous MYODI que Narbnnne eut ce tort vis-à-vis de Talleyrand. De La Fayette, il ne reste rien, une silhouette caricaturale. Quant à Necker, c'est la bète noire; l'abbé nous prévient d'ailleurs sans détours : « J'avais remarqué qu'il y avait quelque avantage à montrer de leloignement, de l'opposition même pour quelque personne marquante dans l'opinion; j'avais choisi pour cela M. Necker. »

Toute cette première partie est écrite dans une langue merveilleuse, la langue des honnêtes gens d'autrefois, affinée par un causeur qui unit l'esprit de Voltaire à l'impertinence de l'homme de qualité. Rien qui sente la recherche, et ce que nous appelons la littérature, avec son insupportable odeur de métier ; des grâces qu'un seul terme définit, l'aisance. Les mots tombent de haut, avec négligence, ils sont légers, ils courent. Talleyrand nous dit, en parlant de la conversation de sa mère : « Elle ne voulait que plaire et perdre ce qu'elle disait. » C'est le secret de son style, de cette prodigalité indifférente qui ne s'embarrasse pas de choisir, sûre de ne donner jamais que de l'or au bon titre. Je ne sais rien de supérieur, pour la décence dans le genre osé, à l'indication de sa première aventure, au séminaire de Saint-

Sulpice, avec la petite comédienne de la rue Férou. « Ses parents l'avaient fait entrer malgré elle à la comédie; j'étais malgré moi au séminaire; cet empire, exercé par l'intérêt sur elle et par l'ambition sur moi, établit entre nous une confiance sans réserve. » — Mettez cette anecdote sous une plume d'aujourd'hui, elle choquera le moins délicat. Lui, il laisse tout entendre, il ne dit rien, nous n'avons rien vu; le surplis n'est même pas chiffonné.

Pourtant ne vous trompez pas à ce laisser aller du jeune homme; dès les premiers récils qu'il nous donne sur son berceau, il marque son trait distinctif, son souci permanent. Comme il faisait en causant son établissement dans le monde, il le fait en écrivant dans la postérité. Les siens vivaient en province plus qu'à Versailles. « Les descendants des anciens grands vassaux de la couronne ont eu moins d'occasions de se faire connaître que les descendants de quelques barons particuliers du duché de France, portés naturellement à des places plus élevées auprès du monarque. » Nous voici édifiés sur le rang de sa maison. Ainsi pour tout ce qui le touche, dans la suite; à mesure qu'il avance dans les affaires et les honneurs, il se grandit nonchalamment, en abaissant les autres. S'il n'est pas toujours le premier, il est dans une place à part, au-dessus; du moins il ne

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sr montre ;i nous que lorsqu'il la tient. On i

parlé de sa souplesse; le mol m- lui convient pas, il monte sans plier. Il a une faculté de rebondissement qui le reporte naturellement BU liaul, tout en haut, après 1rs renverses et les orales, comme l'huile revient sur l'eau. Il ne se voit et on ne le voit que sur les sommets; s'il n'y fut pas toujours, il s'y replace par chaque ligne qu'il écrit. C'est à peine insinué, mais si patiemment, par un calcul de toutes les pages !

Je m'attarde à ces années de l'ancien régime; c'est le joyau des Mémoires, et il va falloir déchanter. De ce chapitre exquis, on passe brusquement à des considérations financières sur les projets de Calonne, de Brienne, de Necker. La plume alerte s'appesantit sur les discussions fastidieuses des physiocrates. Vient ensuite un grand morceau sur le duc d'Orléans, Philippe-Égalité, sévèrement jugé. Talleyrand nous le propose comme un exemplaire achevé de « ce système connu parmi les sectateurs sous le nom de désabusement, qui, jusqu'au xvme siècle, renfermé dans le cœur de quelques hommes pervers, attendait cette époque pour oser éclater comme une opinion que l'on pouvait professer, comme un système de philosophie... Les sentiments furent remplacés par des idées philosophiques; les passions, par l'analyse du cœur humain:

l'envie de plaire, par des opinions... » — Allons, tant mieux, si c'était déjà ainsi au siècle dernier; o'est donc que l'on en guérit... avec des remèdes violents, il est vrai.

Le lecteur se hâte, il est curieux d'arriver à la Révolution. Là, il n'y a pas d'autre mot, une solennelle mystification l'attend : de 1789 à 1796, un grand trou; quelques pages sur la mission de 1792 en Angleterre, des digressions studieuses sur le commerce et l'agriculture de l'Amérique, où Talleyrand passa trente mois. Mais les Etats généraux, la constitution civile du clergé, la messe de la Fédération? — Eh! qui pense encore à cela? « Il me serait impossible de raconter les événements de cette époque; je ne les sais pas; le fil en est perdu pour moi... Les faits d'hier deviennent problématiques pour les hommes mêmes qui y ont eu quelque part; par leur rapidité successive, ils se sont presque détruits les uns les autres... J'avoue que c'est sans aucune peine que je verrais se perdre les détails de cette grande calamité; ils n'ont aucune importance historique. » — C'est tout. Lazare est ressuscité, vous attendiez ses secrets, bonnes gens : Lazare est muet, il ne se rappelle rien des trois jours.

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