PRINCE DE TALLEYRANI
L'émigré revient de Hambourg à Paris en septembre 1790. Je me trompe, il n'avait pas précisément émigré, il était en mission; cet homme est toujours gardé à carreau. Il remord aux affaires, Narras le prend en gré. Ici encore, il faut être Talleyrand pour conter avec tant de convenance et de dignité comment il gagna l'amitié de Barras, en prodiguant des consolations au directeur dans un malheur très particulier. A peine une mention distraite de Mme de Staël, qui s'employa si vivement pour lui refaire une fortune politique. Talleyrand a, plus loin, un joli mot sur le manque de reconnaissance des princes : « Leur par la grâce de Dieu est un protocole d'ingratitude. » Son protocole, à lui, c'est : par la grâce de l'esprit.
Ministre des relations extérieures de juillet 1 797 à juillet 1799, il se réserve dans les Mémoires comme il se réservait alors dans le cabinet. Quelques indications sommaires et impersonnelles sur les événements de guerre, ce qu'on trouve dans les manuels d'écolier, voilà tout ce qu'il daigne nous donner. Six jours après sa nomination, il est entré en correspondance avec Bona-
parte. Il suit de l'œil le vol de l'aigle, il l'attend. Démissionnaire quatre mois avant le 18 brumaire, il néglige de dire s'il a appliqué cette fois la règle de conduite qu'il exposera plus tard : « Je n'ai conspiré dans ma vie qu'aux époques où j'avais la majorité de la France pour complice, et où je cherchais avec elle le salut de la patrie. »
Le Consulat ouvre enfin au diplomate la carrière où il va s'illustrer. Sur ce long ministère, continué jusqu'en 1807, Talleyrand est infiniment discret. Il touche quelques mots des négociations qui suivirent Austerlitz, sans faire même une allusion à ce qu'il appelait son roman, le projet d'agrandissement oriental pour l'Autriche. Si l'on en croyait les Mémoires, il n'aurait bien connu de toute cette période si fertile en événements que les affaires d'Espagne. Il y arrive rapidement et s'y arrête; elles forment l'objet d'un travail détaillé, fort intéressant d'ailleurs, où il a beau jeu pour stigmatiser l'aveuglement et la fourberie de Napoléon. Après qu'il nous a dit comment les princes espagnols tombèrent dans le piège de Bayonne, Talleyrand se complaît à nous les montrer à Valençay, respirant enfin sous sa haute protection. Il n'épargne rien pour adoucir leur captivité. « La journée finissait par une prière publique à laquelle je faisais assister tout ce
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qui venait dans !<■ château, lei officiers do la
-unir départementale et même quelques hommes de la gendarmerie, l'ont le monde sortait de ces réunions avec «les dispositions douces; les prisonniers et leurs gardes priant à genoux, 1rs uns près des autres, le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis... » Le tableau est tirs touchant; on est tenté de répondre : . imenl
Le ministre de Napoléon Lilissr sur la brouille de cette époque, sur les terribles algarades du maître; mais il a une de ces trouvailles d'expression qui [l'appartiennent qu'à lui, pour expliquer comment l'empereur le rappela, un an plus tard, afin de l'emmener à Erfurt. « Ces motifs firent surmonter à l'empereur Yembarras dans lequel il s'était mis à mon égard, en me reprochant violemment le blâme que j'avais exprimé, à l'occasion de son entreprise sur l'Espagne. » Quand ïalleyrand enregistre, en 4802, le bref de sécularisation à lui délivré par le Saint-Siège, on devine que, pour un peu, il se servirait du même tour, en déplorant « l'embarras » dans lequel la Providence s'était mise à son égard.
Heureusement, Napoléon surmonta le sien, et nous avons cet admirable chapitre de l'entrevue d'Erfurt, où chaque trait fait image. Ces pages, jointes à celles qui peignent les premières années
de l'auteur, suffiraient pour immortaliser un écrivain. Au retour d'Erfurt, le prince de Bénévent se retire dans sa grasse sinécure de vice-grand électeur. Son regard attentif et charmé compte les fautes qui amoncellent l'orage sur la tête de l'empereur. Mais il n'en fait pas le récit, il n'y revient que par boutades et par brèves réflexions. A partir de 1809, les Mémoires sont presque exclusivement remplis par un long exposé des affaires du Saint- Siège, du Concile national et de la captivité de Pie VII. Tallcyrand s'étend avec une onction pénétrante sur les malheurs du Pape, il discute les conclusions du cardinal Maury et de M. Emery. Il ne rentre en scène (dans son autobiographie, s'entend) que pour remédier aux désastres de 1814. Son rôle fut prépondérant, nul ne l'ignore; il en fait un rôle unique ; à l'en croire, il aurait relevé seul le trône des Bourbons. Son récit, qui concorde d'ailleurs assez bien avec celui de Vitrolles, ne nous apporte guère de particularités nouvelles. Ce second volume conduit ïalleyrand à Vienne et contient la correspondance du Congrès ; elle ne diffère que par de légères variantes des textes déjà publiés par M. Pallain. On sait que ce monument, sans diminuer les mérites de notre plénipotentiaire, fait rejaillir en partie sur le roi Louis XVIII l'honneur d'une victoire diplomatique où il y eut assez de gloire pour deux.
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En résumé, les liénuriret n'ont tiré de In période napoléonienne qne déni grande! scènes et quelques petits croquis détachés. Hors de là, leurs dépositions Fragmentaires n> »ns apprennenl peu de chose; elles resteraient Inintelligibles sans l<*
secours des autres historiens. Les jugements témoignent d'une animosité chaque jour plus vive contre l'empereur. Talleyrand ne nous cache
pas qu'il a desservi son maître el contrecarré plus d'une fois les plans dont on lui confiait l'exécution. A Erfurt, il avoue ses contre-mines avec le baron de Vinrent, avec Alexandre; il ne nous en dit pas toute l'étendue; surtout il ne nous dit pas qu'en rentrant à Paris, il s'ouvrit à Al< llernich et donna des armes contre Napoléon. On hésitera à le condamner sur ce chef. En temps ordinaire, il n'y aurait qu'un qualificatif pour l'agent qui se conduirait ainsi; pendant la crise inouïe qui dura de 1789 à 1815, le mot de Beugnot fut vrai pour tout le monde; le difficile n'était pas de faire son devoir, mais de le connaître. N'oublions pas que Talleyrand se considérait comme un régulateur, placé sur la machine dont un furieux abusait, et qu'il se donnait la mission d'y ménager les intérêts de la France et de l'Europe. C'est un point de vue très soutenable. On lui passera moins facilement les petites satisfactions de rancune, la tendance constante à
rabaisser le génie de Napoléon. Dans les entretiens d'Erfurt, par exemple, il prêle à l'empereur le personnage d'un sot, il lui fait débiter des balivernes qui auraient scandalisé Jean de Millier, Wieland et Goethe. Or, les confidences de Goethe à Muller et à Eckermann trahissent une impression toute différente. Nous avons d'ailleurs le Mémorial; il atteste que le génie de Napoléon ne s'élevait jamais si haut que dans ses jugements sur l'histoire et les littératures classiques. Talleyrandse vengeait du maître qu'il avait servi; on voudrait trouver chez lui des sentiments moins ordinaires.
Le parti pris adopté dans cette mise au point des Mémoires est trop visible. Us furent rédigés sous la Restauration. Avec son inépuisable fécondité à inventer des doctrines pour toutes les circonstances, l'auteur présente la monarchie napoléonienne comme un pont nécessaire dont il avait dû se servir, ainsi que toute la France, pour ramener les esprits à la monarchie légitime. Il se compose alors pour la postérité une attitude de dévouement raisonné à la branche aînée des Bour-
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lions, avec <lc grands égards pour la branche
cadette; car il rejeta sans doute quelques coupa
d 'mil sur le manuscrit, après is.'io. Désireux d'être
toujours au mieux avec le pouvoir du moment, même quand sou ombre seule se représenterait a la cour, il estimait que, trente ans après sa mort. la France serait forcément gouvernée par l'une des deux branches. Il ne prévoyait pas qu'elle put l'être par un rejeton des Bonaparte. Il prévoyait encore moins la possibilité d'une république, parce qu'il n'avait jamais compris l'amplitude du mouvement révolutionnaire et la formation de la démocratie. Sous ce rapport, le piètre diplomate qu'était Chateaubriand avait des regards autrement pénétrants, autrement lointains. En outre, Talleyrand calculait mal le développement probable de la légende, pendant un demi-siècle; peut-être imaginait-il qu'il pourrait balancer Napoléon, et nous apparaître sinon audessus, du moins en face du colosse et à force égale, laissant notre jugement indécis entre les deux adversaires.
Oublions ces petits côtés d'un rare esprit, puisque aussi bien nous le quittons en 4814, à Vienne, où sa diplomatie nous valut une armée. Il faut bien que quelque chose lui manque, car nous honorons ses immenses services avec notre raison, sans jamais lui en savoir gré avec notre
cœur. C'est un fait; il nous inspire l'admiration T sans rien de la tendresse que nous ressentons pour le plus humble serviteur du pays.
En terminant cette analyse, je ne prétends pas juger l'ensemble de la grande figure fuyante . L'éditeur de ses Mémoires nous a donné un sage exemple; il avait toute autorité pour porter ce jugement, il s'y est refusé. Dans les temps troublés où il vécut, Talleyrand fut en politique ce que fut dans la poésie Victor Hugo : un puissant miroir, sensible à toutes les images, et qui avait pour fonction de refléter chaque jour la physionomie mobile de la France.
Je ne ferai qu'une réserve : Talleyrand apparaît d'ordinaire aux jeunes gens comme un personnage de Balzac, comme Rastignac ou Rubempré;; il exerce sur leurs imaginations une séduction du même ordre, plus irrésistible encore, puisqu'elle émane d'une vie réelle et non d'une vie simulée. On se dit : faisons-nous cette existence enviable et copieuse; les grands services rendus à la patrie masqueront toujours les fêlures morales. Oui, mais il faut une rencontre unique du génie et de l'occasion pour qu'on rende de pareils services; on ne les rend pas, on ne prend au modèle que les fêlures, avec beaucoup moins d'élégance et de grandeur.
Ne cherchons donc pas un exemple dans ces
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Mrmoircs; prenons-y un plaisir d«* curiosité. Ils augmentent notre Panthéon littéraire «l'un écrivain «pli cousine parfois avec Saint Simon, parlois avec Voltaire. Cela vaut liim qu'on leur pardonna quelques déceptions, quelque* arrangements de la vérité, quelques partis juis injustes. VA puis, il ne faut jaunis se brouiller avec l'évêque d'Autun; soyez sûrs que partout où il est, dans l'autre monde comme dans celui-ci, il tient les plus grands emplois; il se fait écouter mieux que les saints, c'est chose certaine. Qui sait si nous n'aurons pas besoin de lui quelque jour, pour passer une note aux puissances célestes, afin qu'il leur plaise veiller sur les intérêts de la France?
Mars 1891.