‹ Regards sur la terre promiseChapitre 102 sur 121 · SE · texte numérisé non relu

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Ce ne sont pas seulement les littérateurs d'extrême avant-garde — Proust, Gide, Céline et autres disciples de Nietzsche ou de Freud — qui dénoncentles méfaits de la famille. Un écrivain dont le succès serait assez légitime si son talent seul en était la cause, mais qu'il doit surtout au caractère de rétrogradation passionnée et d'ailleurs, il faut le dire, assez so de ses idées a naguère écrit un livre où la famille, institution chré: tienne cependant, est accablée d’outrages. N'est-il pas significatif que sa dissolution soit aperçue par un homme dont la situation confessionnelle et mondaine devrait l'engager à la défendre, et qui est parvenu à réunir en sa personne les deux pôles de la religion catholique à sa plus haute tension, le jansénisme et le jésuitisme ? On m'objectera, je le sais, qu'il la dénonce au nom de ses croyances mêmes. Je réponds qu'elle est trop profonde et trop universelle pour ne pas démontrer l'insuffisance et l'anémie des principes historiquement légitimes qui . la maintenaient. [l est naturel que le double adultère y règne, puisqu'aucun châtiment céleste ne lui est plus réservé. Naturel, puisque toute haute mission spirituelle en a disparu, que les fils y professent pour leur papa une admiration proportionnée au nombre des conseils d'administration dont il fait partie. Naturel que les jeunes filles, victimes plus ou moins résignées de « l'honneur famihal » qui les condamnait naguère à dessécher sur place plutôt que d'explorer l’aventure unique de vivre, quittent le foyer paternel pour aimer et pour souffrir. Naturel que les enfants, témoins avertis et sournois des défaillances de la mère, de la vénalité, de l’avidité, de la bassesse du père et de l'hostilité ouverte ou de l’association intéressée qui règne entre l’un et l’autre, dissi-

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mulent hideusement leurs propres penchants ou choisissent la révolte ouverte pour libérer leur conscience ou satisfaire leurs instincts. Naturel qu'ils vivent tous dans l'attente de l'héritage et cachent leurs ignobles convoitises sous le masque mal ajusté des fictions légales et des gestes confessionnels. Ou que plus bas dans l'échelle sociale, là où sévit la férocité économique des temps, que ni la religion, ni la morale, ni la loi agonisantes n’ont sincèrement combattue, la saleté, la brutalité, l’alcoo!, la syphilis, la tuberculose, l'inceste dévorent les derniers lambeaux du groupe si longtemps associé par la douleur même dans un espoir que les princes du Siècle et les princes de « l'Esprit » ont contribué plus que quiconque à éteindre par l’insolence de leur vie et lhypocrisie de leurs promesses. Conçu dans un monde chrétien et pour un monde chrétien qui a cessé de Fêtre en grande partie par la faute des gardiens de son paradis, le mariage n’est plus qu’un fantôme fétide ou même ensanglanté de ce qu’il fut. Acculée par la réalité sociale à projeter dans les ombres du christianisme et les ténèbres des instincts la lumière de Ja critique, la famille retourne radicalement les valeurs qui l'ont fondée et cher- Che dans leurs antithèses, par delà même la libération de ses membres, les mouvements encore obscurs des associations naissantes qui pourront la remplacer.

[ faut bien se rendre compte que, la plupart du temps, tout ce que la famille [a plus unie même, et peut-être surtout, vous donne én bravoure morale, elle vous le retire en courage intellectuel. Sur ce terrain, Faccord de tous ses membres est, la plupart du temps, proprement infime. Elle est le refuge cuirassé d'argent, certlé de chausse-trapes et hérissé de mitrailleuses de tous les préjugés destructeurs d'imagination, de tous les intérêts sordides organisés, coalisés et même sanctifiés, de la résolution impitoyable d’opposer à la justice possible

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la charité intéressée, à l'amour désintéressé les unions profitables, à l'enthousiasme libérateur la prudence stérilisatrice, et à l'appel des ailes invisibles dont le frémissement fait lever le front aux enfants, la paix du caveau somptueux qu'on nomme maison familiale et où l’on cloue le Christ au mur au-dessus du coffres fort. On a reproché au divorce — mesure de transition effectivement atroce — d’écarteler les enfants, sous le prétexte puéril que les enfants ont besoin de leurs parents, même sans doute quand ils sont les témoins journaliers des invectives, des injures, des aveux ignominieux, même quand les assiettes volent au-dessus de la

table et quand le père ou la mère — parfois le père et la mère — assouvissent leur rage sur eux à coups de

poing et d&pied, si le tisonnier rougi au feu n'intervient pas. Ce sont sans doute les meilleures mères qui coupent la gorge à leurs enfants pour les protéger contre la vie, ou qu'ils ne souffrent pas de son absence quand elle ne sera plus là. Et les meilleurs pères que les jurés acquittent pour avoir tué à coups de canne un fils indisciphiné.

Les enfants ont-ils donc besoin de leurs parents à ce point-là? Je me souviens de la surprise indignée d’un vénérable professeur à qui j'affirmais que les enfants étaient devenus, s'ils ne l'avaient toujours été, les vrais éducateurs de leurs parents, alors qu’on s’imagine le contraire parce qu'on a trop négligé, pour les valeurs fixées d'une expérience contestable, et en tout cas fragmentaire, les valeurs naissantes de l'instinct. Je ne songe donc pas à nier, pas même à méconnaître les avantages moraux que la famille a procurés, et parfois procure encore, je veux dire l’éducation non des enfants mais des parents, leur surprise enchantée devant la vie sans

cesse surgissante, la fraîcheur des réflexes désintéressés,

des questions et des découvertes, et aussi la nécessité

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pour eux de mettre une sourdine à leur colère, de dissimuler leur désespoir, de canaliser leur avarice, de dompter ou de tromper leur luxure, en un mot de ne pas montrer la bête déchaînée à de petites âmes qui ne sont pas mûres pour supporter de tels spectacles. Mais même en admettant qu'ils ne substituent pas toujours pour elles l'exemple du mensonge à celui de la bestialité, même en écartant de nos méditations la terrible parole de Nietzsche sur la puissance éducative de « la tragédie courant les maisons et les rues », sommes-nous bien sûrs que le problème ne sest pas presque totalement déplacé avec la décomposition de la famille actuelle ? Le monde moderne a débordé la famille comme la société même, comme les industries et les métiers. Avec l'avènement de l'hygiène, de la science pédagogique et psychologique, de la nécessité de plus en plus pressante d'un minimum de savoir pour chacun, des exigences inexorables, et qui se compliquent sans cesse, d'un machinisme étendu à toutes les branches de lactivité, la division du travail s’est imposée à la famille comme au monde économique, parce que les obligations familiales ont dépassé de beaucoup et faussé la capacité d'expansion et de résistance nerveuses des parents comme desenfants. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’arracher les enfants à leurs parents, sauf quand ceux-ci sont de toute évidence indignes, mais de les aider puissamment dans une tâche devenue trop lourde, de les débarrasser de la plus grande part de cette tâche — et, si vous tenez absolument à maintenir en eux un moyen d'éducation et de redressement que la famille ancienne leur fournissait généralement assez mal — de dégager ce moyen, pour le rendre plus efficace, des éléments parasitaires qui le paralysent, et aussi de le transporter partiellement dans les impératifs de la vie sociale qui naissent, et qui vont grandir.

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