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des mœurs, chemine souterrainement d'esprit en esprit la même flamme qui maintient dans la masse humaine l'instinct de surmonter, par le jeu mutuel et parfois antagoniste des individus, des élites, des peuples, des groupements et des races, la continuité, et par conséquent l'efficacité de l'humain.
J'irai plus loin. Même si la théorie gobinienne S avérait fausse, elle aurait éveillé déjà dans nos cœurs un monde d'énergies actives. La science de l'humain est complémentaire de la science tout court, qu’elle détermine souvent, qu’elle suit tantôt avec ravissement, tantôt avec fureur, et qu’elle environne toujours comme une atmosphère, bien qu’elle la combatte quelquefois. Scientifiquement parlant, les bases du catholicisme, par exemple, ne reposent sur rien de concret, ou même sur des choses fausses. Sa métaphysique est rudimentaire, si cosmogonie enfantine. Cependant elles ont êté l'une et l’autre, pendant quinze siècles, le substratum de toutes les conquêtes, même matérielles, de lOccident. Les mythes grecs n'avaient qu'un fondement intuitif, maconné tant bien que mal par un grossier empi-
risme. Ils nous ont conduits tout de même à organiser
la raison et à découvrir la méthode. C'est, je le crois, M. Bergson, qui a écrit que nous ne pourrions plus nous passer du transformisme, même si la réalité de ses vues n'était jamais démontrée, et qui a fondé sur ces vues son « évolution créatrice ». En admettant que nous oubliions un jour Gobineau et son système, ils vivront en nous à tout jamais, à l’état de force secrète nécessaire à l'entretien de notre énergie spirituelle, comme le sang et l'influx nerveux que nous ne voyons pas circuler dans leurs réseaux ensevelis au plus profond de l'organisme, sont nécessaires à l'entretien de notre énergie physique. Si cette force, après avoir animé une heure les intelligentes humaines, descend de plus
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en plus profond dans les mouvements mystérieux de leurs réserves subconscientes, c’est une raison de plus pour qu'elle ne périsse pas.
On peut en dire autant des hypothèses principales qui ont tenté, entre Lamarck et Freud, de rattacher les vivants à la terre, l’homme aux vivants, l'esprit le plus sublimisé de l’homme à ses plus humbles instincts, en somme d'établir, ou plutôt de rétablir la solidarité complexe brisée par le christianisme entre l’âme humaine et la vie organique, la vie organique et la vie physicochimique, la vie physico-chimique et la vie moléculaire commune à fl'infiniment grand et à l’infiniment petit. Tout l'effort du xix* siècle a porté, le plus souvent à son insu, sur l'édification d’une cosmogonie dont la recherche scientifique constituait le moyen à peu près unique et la spéculation philosophique le stimulant, cependant que la grande ombre de Spinoza veillait à ce que les dieux irritables ne parvinssent pas à purger l’atmosphère des laboratoires et des amphithéâtres de la présence silencieuse d'une foi indispensable au cœur humain. Tous, même quand ils se combattaient, travaillaient dans le même sens, Lamarck et Cuvier ou de Vriès, Darwin et Samuel Butler, Gobineau et Taine, et, aux deux extrémités de l'axe chronologique, Newton et Einstein. Le domaine à explorer est si vaste qu'il était naturel qu’en levant ses yeux fatigués, chacun d’eux ne reconnût pas près de lui un frère en celui qui avait abordé le problème unique — je veux dire le monde à reconstruire — par un côté que lui masquait parfois son propre champ d'investigation.