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perdue, — pas plus pour ce qui regarde les races et l'humanité elle-même que pour ce qui regarde l'homme, d'un équilibre absolu et définitif physiologiquement possible. Je ne vois que passages, toujours dramatiques, et plus ou moins enthousiasmés ou douloureux suivant que le désespoir ou l'espérance y dominent, d'un équilibre à un autre équilibre. Et si je côtoie dans la vie des êtres qui ne furent jamais malades, qui conservèrent tout le cours de leur existence une assiette indestructible, j'ai le regret de constater que, si mon admiration leur est acquise, ils ne sont pas parmi ceux qui m'intéressent le plus. Le drame est aussi nécessaire à susciter la pensée de l’humanité même que celle de Findividu: Et voyez, si vous sentez cela, voyez le poignant paradoxe : la guerre — ‘étrangère ou civile — est la plus effrayante sinon la plus grave des maladies collectives. Mais quelques-uns mis à part, qui sont des poètes, et non des exécutants — je songe à Alexandre, à César, à Saint-Louis, à Charles XII, à Frédéric, à Bonaparte, ces dégénérés supérieurs, — au eours de cette maladie, c’est le guerrier qui est le mieux portant. Le guerrier, par nature, — là est sa faiblesse, il est vrai, dans l’ordre spirituel pur — le guerrier est un être plein de santé. Quand, dans le drame intérieur de lorganisme même, le guerrier leucocyte est malade, cet organisme est perdu.
Maintenant, sommes-nous condamnés à nous représenter éternellement le guerrier sous l'aspect d’un per-
sonnage armé d’un sabre ou d’un fusil ? Le pacifisme vrai
est une attitude guerrière. Don Quichotte le savait bien. L'aphorisme illustre de Nietszche n'atteindra ses profondeurs réelles que le jour où chaque homme retrempera dans la lutte intérieure ses énergies quotidiennes, où chaque femme sera prête à essuyer, de ses cheveux parfumés, les sueurs de ses tempes. La force est mul-
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tiforme d'apparence, mais elle est une, au dedans. J’entends bien ce qu'on me murmure: c’est que la force engendre nécessairement la force. D'abord, n’engendrât-elle que la force, il y a et il y aura toujours des modalités de la force qui n'ont rien à voir avec la guerre et qui tendent même à la maîtriser. Ensuite, il est faux que la force engendre uniquement la force. Car elle engendre, au moins aussi souvent, l'amour. Et je crois que la vie disparaîtrait du monde si elle n'avait pour la maintenir en santé et en activité, les jeux communs ou alternés de la force et de l'amour.
La paix ? La guerre ? Voici que je ne comprends plus. Le « pacifisme » hindou ou chinois compte plusieurs millénaires, je veux dire par là que la Chine, et surtout l'Inde, n'ont que rarement réagi par les armes contre les invasions militaires qui n’eurent pas, dès lors, pour affermir leurs conquêtes, de grands massacres à perpétrer. Mais ni en Chine, ni aux Indes, le massacre intérieur de la misère, de la saleté, de l'indifférence morale dissimulée ou non sous le masque du rite ou d’une spiritualité appliquée à exalter les puissances mystiques de l'être aux dépens de ses activités physiques n'ont cessé, alors que l'Occident cherchait dans la guerre l’exutoire à la faveur duquel, parfois, un peu plus de santé, de bien-être, de netteté dans les mœurs, les concepts et les desseins aérait les consciences, trop souvent il est vrai aux dépens de leurs hautes aspirations. Je me demande si tous tant que nous sommes nous savons très exactement ce que nous voulons dire quand les mots { paix » ou « guerre » dépassent nos dents. Les uns voient dans la « guerre » la défense de leurs biens
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ou la conquête par les armes de territoires habités par des populations qu'ils estiment plus faibles qu'eux. D'autres se refusent à donner le nom de « guerre » à l'insurrection sanglante contre ce qu’ils regardent, généralement à Juste titre, comme des organismes d’exploitation, même si cette insurrection conduit d’abord, dans l’orgie des haches, des potences et des cachots, à la ruine du corps social par la famine, l'épidémie, le désespoir, le suicide. Ceux-ci qualifient de « paix » une législation universelle qui permettrait de confier pour l'éternité à tel ou tel groupe d'hommes, même quand il cesserait d'en être digne, la gestion et la digestion de tels ou tels domaines qu'ils ont conquis par la guerre. Ceux-là une période de recueillement et d'attente au cours de laquelle ils pourraient préparer à loisir une Organisation révolutionnaire de dépossession. Pour celui-ci, un blocus ou une simple mesure douanière qui permettrait à telle nation de faire mourir de faim vingt millions d'enfants sans tirer un coup de feu n’est pas € la guerre ». Et pour celui-là, une armée puissante qui, au prix d'opérations de police où le sang coule peu, ou pas, «€ protège » le travail forcé et [a prospérité apparente, n'est point « la paix ». Ces mots protées servent à tout, à condition que nul ne sache s’en servir. Le monde semble s'exprimer comme s’il était pour toujours la proie des légistes et des militaires. Mais la vie entière n'est-elle pas une immense aspiration à la paix qui, pour continuer de vivre et d'entretenir l'espoir d’une réalisation plus ou moins lointaine, use de moyens terribles, sanglants ou non, mais meurtriers, auxquels elle donne le nom qu’autorise et sanctionne la forme falote et bélante de l’idéalisme du moment ? Je lai dit cent fois, je le répète : Napoléon a tué beaucoup moins d'hommes que Jésus. Et qui sait si la tendresse bouddhique n’a pas encouragé Gengis ou Tamerlan à pro-
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mener la terreur à travers une Asie consentante ? Et qui sait si ce ne sont pas justement Gengis et lamerlan qui ont suggéré à cette Asie le sens obscur d'une solidarité féconde en devenir, et comme jadis Alexandre, ouvert la grande route des produits et des idées entre l'Occident et l'Orient ? :
Il y a de quoi rire en vérité. Nous voulons bien, par le moyen de la guerre, apporter la paix à FAsie, à l'Afrique, à l'Océanie, et il est vrai que, d'un point de vue par trop spécial, nous la leur apportons. Mais nous leur refusons le droit, soit de nous renvoyer la guerre, soit d'obéir aux impératifs intérieurs que leur esprit pacifique dicte à notre pacifisme, sincère parfois je le veux bien. Le peuple conquérant se proclame toujours adulte, et ne reconnaît jamais cette qualité au peuple conquis, même si ce peuple conquis a cent siècles de plus que lui. L'âge adulte, pour le conquérant, coïncide toujours non avec l’âge de la force spirituelle, mais avec l’âge où la force brutale lui a été départie par chance, par hasard, par méthode spéciale où par utilisation plus avisée que chez le voisin, des circonstances que le hasard, la chance, la méthode mettaient à sa disposition. Quels miracles ne verrait-on pas, égaux à l'escalade des grands empires du soleil par cent cinquante forcenés cuits au feu du ciel sous leur armure, si l'unanimité des consciences reconnaissait un jour à
la force spirituelle les droits que l'unanimité des fata-
lismes a reconnus jadis, peut-être pour le plus grand bien des civilisations, à la force des conquérants ? Ces miracles sont-ils possibles ? Je n'en sais rien, n'ayant pu résoudre encore la seule question qui se pose: Savoir s’il y a coïncidence entre la conscience intellectuelle et la conscience morale, si celui qui veut tout comprendre n'est pas par là prêt à tout excuser, si celui
qui veut être juste n’est pas par l*-condamné à mar-
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