‹ Regards sur la terre promiseChapitre 19 sur 121 · TETE · texte numérisé non relu

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involontaire, la peut jeter dans un abîme d’erreurs, de

misères et de brutalités aveugles — parfois, il faut

bien l'avouer aussi, pour s'y abreuver à la source de résurrections et de sursauts inattendus. L’enchaînement des idées et des événements est si complexe, si souterrain, l'âme humaine si compliquée et si contradictoire, que tout en combattant pour la purifier ét l’ennoblir, nous n'avons pas le droit d'affirmer qu’elle ne trouve pas parfois dans les pires catastrophes des moyens de purification et d'ennoblissement que nous chercherions en vain dans l'éducation rationnelle de la liberté et de l'amour. I est possible que la guerre se survive dans les instincts sophistiqués des multitudes tant que l’ingéniosité de l’homme parviendra à opposer aux moyens de destruction de plus en plus effroyables dont elle dispose, des moyens de protection et de réparation capables de les dominer. Probable, aussi, que le temps

risque d’être proche où elle s’avouera vaincue, précisément à cause du développement de la technique qui,

comme tous les outils humains, mais avec une efficacité

inconnue jusqu'à ce jour, agit dans les deux sens de

l’échelle morale et parviendra sans doute à tuer la

guerre en promettant à l’anéantissement radical tout groupe qui ferait appel à la guerre pour affirmer ses

intérêts économiques ou sa soif de domination. « La Science » ainsi, ne supprimerait pas la guerre par le moyen de ses Chienfaits », comme Île croient les plus mystiques de ses prêtres, mais par celui de ses forfaits.

J'ai lu naguère, dans un grand journal, un article Signé d’un savant justement illustre. Ce savant, parvenu au sommet de la raison occidentale — c’est sans doute l'opinion commune et certainement la sienne — oppo- Sait « la science » à © la guerre » avec la plus sereine ingénuité. [lavait oublié — déjà ! — combien la science

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avait servi la guerre et combien même, je ne crains pas

de l'écrire, elle en avait profité, par un échange que, dans tout autre domaine, on qualifierait de « bons pro-

cédés ». La science est un outil, c'est tout. Aucun outil n’est moral ni moralisant par lui-mème. Tout dépend de qui s’en sert. On peut tuer un homme avec le couteau du chirurgien. Ce n’est pas «la science », cette impassible idole, qui modifiera la qualité morale des relations entre les hommes si tant est qu'elle se soit jamais et doive jamais se modifier. Ce ne pourront être que les conditions nées des applications de la science, laquelle est parfaitement amorale, et donc cruelle où bienfaisante selon le cas. La science, il est vrai, rend ces relations infiniment plus fréquentes, plus enchevètrées, plus serrées. Les améliorera-t-elle dans le sens « moral » du mot ? Je n’en saïs rien là encore, je le répète, ni personne. La confrontation des appétits ne diminue pas les appétits. Jusqu'ici, Je le crois bien, elle les à plutôt exaspérés. La confrontation des idéaux humains, en admettant que tous soient à peu près d’accord, pourra les associer, certes, mais ils se verront obligés, qu'on y prenne garde, d'entrer en lutte avec les appétits accrus. Même si l'Asie aspire à des buts sentimentaux et « raisonnables » analogues à ceux que nous croyons poursuivre, elle renferme plus d'un demi milliard de pauvres dont le contact avec la riche Europe ne peut qu'aiguiser la faim. Et quand ce demi milliard de pauvres disposera de la science, je ne VOIS vraiment pas pour quelle raison pure, ni d'ailleurs pratique, il ne s’en sérvirait pas pour apaiser cette faim.

Le problème, de quelque côté qu'on le tourne, est donc d'ordre biologique et économique, plutôt que d'ordre moral. Le prétendu pacifisme asiatique même Si l’on ne tient pas compte du Japon — est une immense illusion. Sans remonter aux invasions mongoles de fa

préhistoire et du Moyen Age, on peut avancer, contre cetteillusion, trois arguments au moins. C'est d’abord que la Chine et l'Inde, peuplées de cultivateurs, c'est-à-dire d'individus n’avant pas besoin de la guerre, consommant leurs produits sur place, n'ont vu que depuis moins d'un siècle leurs. formidables multitudes étouffer entre leurs cadres historiques et géographiques. C’est ensuite qu’au moment où ces calres sont devenus trop étroits, l'Europe et l'Amérique ayant pris une grande avance matérielle, ont pu les y rejeter et les y maintenir par Ja force. C’est enfin que ces multitudes sont par nature et par culture obéissantes, et qui plus est indifférentes à la mort. Prenez donc garde que l'Europe ne peut user, pour les maintenir dans la paix, c’est-à-dire dans Foppression, que d'arguments assez louches dont celui qu'elle voudrait bien conserver, l'éducation industrielle et commerciale, leur a montré ses sentiments à leur égard, et dont celui qu’elle tient en réserve, l'égalité politique, ne semble avoir aucun attrait pour elles. H faut l'avouer nettement : la prétention naissante de lEurope à imposer sa démocratie ou les formes nouvelles de sa démocratie par la paix est une prétention impérialiste aussi bien que celle qui consistait hier à imposer sa domination économique par la guerre. La dernière chance qu'a l'Europe de maintenir l’Asie dans la servitude, se trouve dans lextension au globe entier du régime dit « démocratique » et de ses dérivés où elle se perfectionne depuis un, siècle, et de la sorte peut prétendre à la direction fructueuse des sources de richesse et des esprits en Orient. Je le dis tout net : à l'heure où l'Europe apprend que l'Asie sera bientôt apte à se servir des mêmes armes qu'elle, je regarde la guerre ouvérte comme plus noble — et plus féconde que cet hypocrite. dessein. J'ai dit mon sentiment sur les anathèmes que la guerre inspire aux penseurs asiatiques.

La barbarie de leur méditation égale ou même surpasse la barbarie de nos violences. Le massacre extérieur est le fait du rationalisms qui tend à démontrer, par la guerre au besoin, qu'il doit régner dans tous les domaines pour organiser et assainir. Le massacre intérieur, qui s exprime par ja famine, l'épidémie, la misère, est le fait de l'esprit métaphysique, qui tend à se désintéresser de tout ce qui n’est pas la vérité supérieure au destin terrestre de lhomme. Là le héros. Ici le saint.

L'antinomie peut-être irréductible entre l'Europe et l'Asie, en «effet, c'est que s'il apparaît que la morale — tout au moins la vigueur morale — est le facteur le plus nécessaire de la puissance sociale, elle est aussi le principal obstacle à la connaissance de Flunivers. Il me semble difficile à l'Asie comme à l'Europe, étant donné leur nature mentale, et malgré l'intervention de la technique universalisée, de s'évader de ce dilemme - là. L'Europe a raison de prétendre que la personnalité de l’homme grandit par le pouvoir que ces outils lui confèrent. L’Asie n’a pas tort de répondre que son individualité disparaît dans les relations innombrables avec ses semblables, et Dieu même, que ces outils Jui révèlent. Le communisme russe serait-il une tentative de concihation entre les deux, tentative que lesprit russe même ébauchait avant luiet, si le communisme échoue, ce qui paraît de moins en moins probable, maintiendra sans doute après lui ? Il tient à la fois de FOccident rationaliste par son acceptation déjà séculaire de la méthode scientifique et son égalitarisme devenu idolàtrique, et de FOrient métaphysique par son mépris de Findividualisme. Peut-être, pour les mettre d'accord,

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