‹ Regards sur la terre promiseChapitre 62 sur 121 · CO EN ER ESS · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

Parvenu à la seconde étape de la présente exploralion, j'espère avoir à peu près réussi à faire table rase, au moins en mot-même, des ficlions et des. habitudes sur qui reposait, à mon sens, le monde qui s'en va. Ce n'est là d'ailleurs qu'une modeste mise au point de quelques-unes des formes qu'elles affectent, car des intelligences telles que Schopenhauer, ou Stendhal, telles que Karl Marx

ou Butler, lelles que (robineau ou Nietzsche — pour ne pas

parler des savants, ni remonter à Spinozaou à Montaigne — nous ont depuis longtemps délivrés de beaucoup d'entre elles. J'écrivais, d'autre part, dans l’avant-propos du précédent Livre, que la nouvelle maison ne se peut construire avant que l'ancienne soit à terre. Cest presque une lapalissade, puisque c’est dans le même lieu et pour les mêmes hommes qu'il s’agit d'en jeter les fondements. Et cependant, grâce à un double processus économique et idéologique, ne dirait-on pas que l'une grandit dans l'exacte proportion où l’autre s'effrite et tombe, que l'une naît des ruines mêmes de l’autre comme s'il s'agissait d'une combinaison chimique où tel corps nouveau se forme automatiquement en empruntant ses éléments à la décomposttion de tels autres ? Il est manifeste, pour ne prendre qu'un exemple, que c'est le libéralisme politique et économique qui a créé la machine, et par la machine multiplié, enchevêtré et solidarisé les relations entre les hommes. Il est non moins manifeste que celte cristallisation a virtuelle-

ment dépossédé de ses privilèges, et même de ses fonctions, la classe dont ce libéralisme était l'arme de bataille pour transmettre à la classe qui fut l'instrument de cette cristallisation, la prépondérance fonctionnelle qu’elle conditionne.

Un organisme neuf est en train de naître des fermentations du cadavre de l'organisme précédent. Siles organes du premier ne sont pas encore entièrement définis, les organes du second n'existent plus. Nous allons essayer, dans ce second Livre, de montrer vers quelle direction il convient de s'orienter pour entrevoir, dans le crépuscule d'une aube encore incertaine, les ébauches déjà puissantes de ceux qui aspirent à se grouper en un seul corps pour substituer à une hiérarchie morte une hiérarchie vivante. Si vous doutez que celle-là soit morte, regardez donc, au cinéma ou dans la rue, un défilé d'ambassadeurs, de magistrats, de professeurs ou de mirustres — les robes, les bonnets carrés, les cordons et les plumes d'autruche, les batteries de cuisine battant sur les ventres ascitiques et les poitrines emphysémateuses dans la débandade la plus carnavalesque qui se puisse concevoir. Assistez à un discours de réception, à une distribution de prix académique, à un banquet électoral, à la séance d’un cénacle littéraire ou artistique où s’échangent des compliments à assommer un bœuf et des rosseries à empoisonner une dévote — tous ces vieux usages fälots où la puérilité la plus solennelle le dispute à l'hypocrisie la plus difficile à dissimuler. Voyez ensuite un grand cortège populaire sombre, anonyme, rythmé par la houle des cœurs. Et dites si nous avons tort de croire que toutes les valeurs sur qui les hommes avaient vécu jusqu'à présent ne peuvent durer ou même se régénérer s'ils r'acceptent auparavant toutes les conditions de cette hiérarchie nouvelle et s'ils ne consentent pas à s’y soumettre sans arrière-pensée et sans peur. Dites si nous avons tort d'affirmer que l «autorité », la « morale », La « liberté », la « propriété », l «égalité », la « famille », le « droit », le « devoir », la « religion »,

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la « patrie » et autres notions qui furent vivantes mais ne représentent plus que des entilés vidées de leur contenu, peuvent retrouver leur signification humaine autrement

qu'en changeant les rapports de tous les éléments du corps

soctal en refonte, el en accordant tous ces éléments dans un ensemble dont l'harmonie ne peut avoir pour nous qu'une figure énigmatique jusqu'au jour où les événements et les

circonstances nous permeltront de jeler ses bases sur un.

lerran positif.

Un orchestre n'est un orchestre que quand tous les excculants ont attaqué la symphonie, non quand ils s assotent tous à leur pupitre dans le brouhaha des chaises el le réglage discordant des violons et des flütes, encore moins quand tel d'entre eux sort de chez lui tandis que tel autre y rentre, quand celui-ct gagne la campagne alors que celui-là baguenaude par les rues, quand l'un dort pendant que son voisin déjeune, quand le violoniste porte son instrument à réparer chez le luthier où ül croise le flütiste qui vient dy acheter le sien. Il est singulier, et même significatif, que les tenants des vieux modes d'association et d'oppression condamnent, au nom

d'un art qu'ils ne sont plus capables d'exercer, une‘:forme d'expression encore inédite à laquelle ils voudraient bien

interdire de voir le jour. Cela est hunrain, certes, mais n'est-il pas aussi humain que ceux qui crotent avoir quel que chose à dire et à faire travaillent à déposséder de leur situation privilégiée ceux qui ont cessé de penser ou qui ont cessé de croire, et que le nouveau-né encore souillé du sang el des sanies de sa propre naissance prétende occuper la place du cadavre déjà puant ?

Le drame que nous vivons se résume en ceci — et le spectacle de ce monde qui regorge de richesses et où la nu-

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