‹ Regards sur la terre promiseChapitre 7 sur 121 · RER · texte numérisé non relu

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rique à ramassé les armes et que tourmente le souvenir de l'amour, la vieille Asie brusquement rajeunie que fascinent ces mêmes armes parce que la faim la travaille. Là domine un objectivisme insistant qui, à travers des religions très fermées, justement pour leur permettre de circonscrire et de mieux définir l'objet, a abouti à une civihsation rationnelle, puis scientifique, dont l'individualisme à lendance altruiste l’a emporté malgré tout. Ici, un sub- Jeclivisme invincible dont les philosophies très ouvertes

ont noyé l'objet dans le réseau des relations et des pas-

sages pour aboutir à une civilisation symbolique où l'individu n'apparaît pas. En somme l'une, appuyée sur le dehors, à fait appel à la volonté pour susciter l'homme moral dans une sociélé que la réalité métaphysique n'intéresse pas, l'autre, appuyée sur le dedans, a fait appel à l'amour pour susciter l'homme spirituel au sein d’une réahté métaphysique qui néglige, ou plutôt qui conditionne la société. Et il est arrivé, par un renversement fatal de leur nature respective dont l'aliment se raréfiait, que chacun d'entre eux, pour vivre, doit moissonner le champ de l'autre, parce que l'homme n'est complet que s'il veut et Sat disposer de lous les aliments que lui offre la vie en perpétuelle genèse. Drame profondément enchevétré, d'ailleurs, les uns étant jeunes par certains de leurs appétits, vieux par d'autres, la pensée, soir du monde, ouvrant parfois des sources fraîches, l'action, aurore du monde, s'abreuvant le plus souvent à des sources presque taries. Tantôt la tradition suffit aux activités qui ne veulent que s'employer, tantôt la révolution s'impose aux intelligences qui prétendent frayer d'autres routes aux volontés assouples. La vie des peuples est une fugue. Avance sur certains points, retards sur d'autres, rencontres Cl, divergences œlleurs, différènces de vitesse, réactions et ripostes unprévues. De là surprise, là où il ne devrait y avoir que curiosité, et indignation, là où l'admiration serait de mise.

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Un homme endormi s’offusque qu'un homme éveillé le devance, ou le bouscule s'il lui barre le passage. Un homme. éveillé ne comprend pas que l’endormi tarde à le joindre ou sobstine à l'embarrasser. Je ne nie pas les avantages que l'humanité trouverait à intérioriser toutes les forces de conquête que ce drame dépose en elle, cela pour vaincre sans {uer el avancer sur sa roule ardente sans patauger dans le sang. Mais l'horizon que découvre un homme ou un groupe d'hommes puissants de tel endroit de cette route nest pas forcément aperçu des autres, et c’est su puissance même qui lui impose quelquefois, vis-à-vis des autres, le terrible devoir de tailler dans leur chair la route qui conduit à cel horizon. Ce n'est pas le Juste qui tue. Ce sont ceux qui croient qu'il est le Juste et que Sa vicloire est nécessaire à ceux-là même qui refusent d'en convenir. Que l'humanité, un jour, soit tout à fait sage, je le veux bien, et Je ne suis pas très sûr de ne pas le croire. Mais la question est de savoir si le jour où elle sera tout à fait sage ne sera pas aussi le jour où son agonie s'ou- Drira. |

Ce qu'on peut affirmer par exemple, c’est que depuis la fin du monde antique, il n'y eut pas d'heure dans son existence où elle ait eu un besoin plus urgent de faire appel à sa folie périodique de reconstruction qu’à l'heure qui sonne aujourd'hui. Le monde entier se trouve en face d'un dilemme redoutable : ou une anarchie telle qu'aucun remède n'apparaît capable non seulement de la guérir, mais même de l'alténuer, ou un système religieux ou social — religieux et social peut-être — aussi rigide que le fer. Ce que veut dire avant tout aussi cruel et plus cruel pour ceux qui l'imposeront que pour ceux qui s’y soumeltront, car il n'est pas une servitude profitable aux masses qui n'entratne Pour ceux qui les conduisent à leurs destinées des risques et des responsabilités exigeant une äme héroïque. Après Nietzsche, je suis convaincu que toute grande civilisation

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conditionne une forme de servitude quelconque. Mais elle nest réalisable que st elle fait lever dans le cœur de ceux qui la dirigent — et par conséquent la vivent aussi — une obéissance plus haute qui les désigne à tous pour le commandement. La dureté et l'amour ne sont pas incompatibles — hélas ! ou heureusement ? L'amour est cruel. Il exige d'épouvantables sacrifices. Dans l'Histoire, ce sont les époques de foi les plus ardentes qui furent les plus meurtrières. La volupté se paie d'autant plus cher qu’elle procure plus d'ivresse.

Sans doute, l'homme moderne prétend vouloir et pouvoir fonder la société en instance sur la « vérité ». Mais la « vérité » — comme la « beauté » — ne serait-elle pas un luxe réservé aux êtres assez forts pour supporter leur propre clarvoyance ? Le mensonge restant l'unique fondement de la société qui meurt sous nos yeux parce que tous ses éléments organiques — religion, patrie, propriété, famille, institutions politiques et juridiques — se sont effrités tour à tour au contact des événements, il est bien évident qu'il s'agit aujourd'hui d'adapter les hommes ‘aux conditions réelles de la nouvelle vie sociale et morale dont l'évolution économique du monde exige l'édification. Et c'est bien là « la vérité ». Mais alors, où trouver l'illusion nécessaire, celle qui contiendra assez de puissance virtuelle pour sublimer’ ces conditions ? Nous ne voulons plus du bonheur posthume — la seule illusion qu'on nous a dit correspondre à‘une réalité transcendante, et celle à Coup sûr qu risque de durer le plus longtemps parce quelle n'est pas soumise au contrôle de l'expérience, mais la seule aussi, pour cette même raison, qui ne soit pas renouvelable dès qu'elle a cessé d'agir. Alors ? Celle du bonheur immédiat ou plus simplement du bien-être ? Celle de la stabilité ? Celle de l'ordre ? Celle de la sécurité qui les sollicite tour à tour ? C’est bien peu, puisqu'il y a la mortë.

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Le matérialisme dialectique, s'il demeure Jusqu'ici la seule philosophie qui envisage le problème historique sous son jour le plus favorable, semble lui-même incapable de définir cette illusion. Je n'ai voulu, au cours de ces Essais, recourir à son aide que le moins possible, d'abord parce que je ne l'ai pas suffisamment approfondi pour user de ses méthodes d'une manière exclusive, ensuite parce qu'il m'a paru intéressant d'opposer à l'idéalisme classique et au spiritualisme confessionnel une tentative de raisonnement « moniste » qui rejoint d'ailleurs le marxisme sur presque tous les points et ouvre peut-être plus opportunément que lui à la poésie du devenir et à l'ivresse de l'imprévu une voie qu'on l'accuse à tort de fermer. Le marxisme, d'autre part, ne me semble contrarier en rien l'idée, qui mest chère, du passage alternatif des orgies de l'analyse aux voluptés de la synthèse. Il la légitime au contraire. La connaissance n'est pas un processus rigoureusement continu. De temps à autre elle atteint un palier d'où elle sent l’invincible besoin d'inventorier et d'utiliser ses conquêtes au profit de la communauté humaine. Et c'est de ce sentiment que sont nées toutes les mystiques, synthèses souvent prémalurées, mais toujours sincères, que les cœurs imposent aux intelligences, pour le bien des uns et des autres, sur la route interminable que nous suivons. L'illusion réclamée est là. Mais elle ne peut se définir qu'au fur et à mesure qu'un accord plus intime, plus continu et plus profond s'organise entre tous les éléments du drame pour précipiter les besoins lyriques de l'âme dans le monde des harmonies révélées par la connaissance:

Le rôle de la Russie et de l Amérique, l’une et l’autre placées entre l'Europe et l'Asie peut être immense, ainsi, dans un avenir plus ou moins proche, même si leurs expériences actuelles échouent tout à fait — ce qui me semble improbable — ou partiellement. Et surtout de la Russie qu, plus encore que l'Amérique, se présente comme une

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synthèse historique, ethnique et psychologique des vieux continents créateurs, et dont les chefs et les peuples ont déjà donné de terribles exemples d'autorité, d'abnégation, de sacrifices communs. La peur qu’en a l'Europe lui masque les vertus d’un marxisme hégélien actif qui cherche le remède à l'anarchie universelle dans l'organisation provisotrement despotique de la consommation et de la production. Traînant sur ses pas chancelants un système social désuet qui ne tient plus debout que grâce aux COUPS de mains incessants des chefs de banque ou d'industrie et de leurs états-majors politiques, l'Europe crie au scandale pour ameuter la foule, comme Rome criait haro sur le chrétien qu'elle faisait semblant de plaindre parce qu'il vivat misérablement dans les caves et obéissait sans discussion à ses chefs lesquels, eux aussi, portaient dans l'édifice vermoulu l'incendie volontaire et qu'on qualifiait de fous. Une foi quelconque apparaît toujours absurdité et mensonge à ceux qui ne la partagent pas ou qui ont intérêt à la combattre. Le contraste présenté par celle qui naît dans l'Europe orientale et plus confusément en Amérique et l'attitude de l'Europe occidentale attardée à des conceplions métaphysiques qui entachent tous ses actes d'un finalisme périmé, est d'autant plus impressionnant que, si l'on va au fond des choses, il est Le signe de la lutte entre un machinisme qui tend à unifier le monde et un nationalisme qui tend à le morceler. La victoire du premier semble assurée. Îl porte en lui une puissance dynamique irrésislible du fait qu'il crée automatiquement un organisme universel de spécialisation des organes, de répartition des fonctions et d'unification des réflexes et des méthodes pour le genre humain tout entier. Tandis que le second porte en lui une contradiction mortelle du fait que le machinisme lui-même constitue le suprême instrument de domination dont le nationalisme est le prétexte. Il ne s’agit même plus ici d'une « volonté de puissance » mais d’un « état de puis-

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