‹ Regards sur la terre promiseChapitre 76 sur 121 · CT · texte numérisé non relu

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les réalisations formelles des artistes et l'inquiétude féconde des théologiens.

« L'art », la « science », et jusqu'au « travail », ne sont que des mots qualifiant les divers modes de l'activité créatrice désintéressée. L'atelier a gardé son nom, qui est encore le même pour le peintre, le menuisier, le serrurier et le sculpteur. Et sile laboratoire — le lieu où l’on travaille — est apparu, il s'applique indifféremment à abriter les recherches biologiques, les recherches techniques, ou chimiques, ou physiques ou physiologiques, et nul ne sait trop s’il faut qualifier d'atelier ou de laboratoire la pièce où Forest a construit le moteur et Lumière le cinéma. Les qualifications de « manuel » et d’ «intellectuel » pour désigner les catégories du travail n’ont exactement aucun sens. Elles viennent du dualisme chrétien, qui a coupé en deux l’activité vivante, et doivent disparaître devant l'unité substantielle que la science expérimentale est en train de reconstituer. Quand j'étais jeune, je croyais — et Je sais encore des gens qui le croient—je croyais que la peinture était un art manuel. Pourquoi pas la littérature, qui met du noir sur du blanc au moyen d’un petit bàton ? Pourquoi pas la géométrie, qui consiste à tracer avec la main des lignes et des cercles sur un tableau ? Et pourquoi la serrurerie, ou la menuiserie, ne seraientelles pas, par ‘contre, des travaux intellectuels ? Où commence l’un, où finit l’autre? Il y aune hiérarchie dans les métiers, je le veux bien. Mais cette hiérarchie est d'abord dans l’homme, et c’est l’homme qui la projette et l’établit dans le métier. Tous les métiers jouent entre les extrêmes de deux éléments théoriques créés pour la commodité du langage, et que les théologiens avaient fait passer dans « l'Esprit » pour la commodité de ses intentions métaphysiques — l’âme qui, dit-on, est le but, la matière qui, dit-on, est le moyen. Mais ces

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extrêmes se rencontrent et fusionnent dans le travail, qui consiste à les modeler sans lassitude l’une sur l'autre et l’une par l’autre, parce qu'il nest pas possible de faire autrement. Les différences uniquement sociales qui séparent encore l'ouvrier de l'ingénieur, le décorateur du peintre, le maçon de l'architecte, le praticien du sculpteur, le préparateur du professeur disparaîtront peu à peu à mesure que l'unité d'éducation et l'égalité de départ ménageront les passages ininterrompus qui solidarisent en profondeur au travail de la main le travail de l'intelligence pour ne laisser vivante que la qualité du cerveau. |

Quelles que soient les différences d'expressions et de procédés par quoi la science et l’art se distinguent l'un de l'autre, il est toujours aisé de trouver dans leurs conditions de naissance et de développement des communautés de sources et d'objets qui les associent et condamnent l’antagonisme où la Renaissance les avait réduits à vivre, pour mieux forger le nouvel instrument qu’exigeait l’apparition de la méthode. La curiosité passionnée, l'hypothèse vingt fois abandonnée et reprise dans l’activité du travail mental et manuel,

l'imagination créatrice qui progresse de proche en pro-

che et tantôt s’abandonne à l'éclair qui la traverse pour exiger d'elle-même une nouvelle épreuve représentée par l'expérience à tenter ou la forme à animer, tantôt se soumet à la méditation critique pour renoncer à explorer telle impasse ou se décider à suivre tel chemin, appartiennent en commun au poëte, à l'artisan, au savant, au technicien, à l'ouvrier et même au manœuvre. Les véritables créateurs, nous le savons depuis longtemps, se rejoignent tous dans la qualité même de l'élan intuitif et de l’autocritique où il serait bien malaisé de séparer Newton de Sébastien Bach par exemple, ou Lamarck de Rubens, ou Rembrandt de

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Spinoza, ou Pascal de Pascal. Il est rigoureusement impossible de faire la part, dans la genèse d’une œuvre originale de quelque nature qu’elle soit, de l'intelligence analytique et de l'intuition synthétique qui tantôt alternent, tantôt s'opposent, tantôt même marchent de pair, mais concourent, sans Jamais cesser d'agir l’une sur l’autre, à l'édification d’un monument dont rien, en fin de compte, sion l’épreuve du temps, ne peut démontrer le bien fondé, la solidité, n1 la vérité transcendante. Claude Bernard affirme bien la personnalité de l’art et l’impersonnalité de la science. Mais la science, comme la technique, n'est impersonnelle que dans ses méthodes — et encore ! la méthode, il a bien fallu l’inventer — nullement dans l’activité intérieure de lindividu qui s’en sert. L'art n’est personnel que dans ses moyens, et non dans les lois harmoniques qu’il dégage du chaos et qu'on réduira peut-être un jour à des rapports mathématiques. Leur commune tendance à une unité qui résulte d’un incessant échange entre les exigences du monde intérieur qui interroge et choisit et les enseignements du monde extérieur qui propose et contrôle, parvient tôt ou tard à un accord intime qui: justement conditionne l'harmonie d’une culture ou d’une civilisation et l'efficacité plus ou moins immédiate, plus ou moins lointaine et plus ou moins durable de l'effort humain.

Enfin, de nos jours même, nous assistons dans cet ordre d'idées à quelque chose de nouveau, et même d'inespéré, qui donne à l'accord devenant entre toutes les formes de l’activité, qu’on les qualifie de scientifi-. ques, de techniques, d’esthétiques ou de manuelles un accent que je qualifierai de mystique, si vous n'y voyez pas d’inconvénient. Et ce ne serait pas la premiére fois que la science précéderait, préparerait, charpenterait la religion, toute religion n’ayant jamais été à l’origine

qu'une science plus ou moins primitive généralisée et divinisée, pour le bien ou le mal de tous. Il n’est pas une religion qui n'ait une mythologie à ses sources, pas une mythologie qui ne représente un essai poétique d'explication de l'univers, pas un essai d'explication de l'univers qui ne soit une science rudimentaire. La science moderne, de ce point de vue-là, ne difière de la science antique que par le renouvellement prodigieux de ses méthodes et un élargissement immense de son champ d'action. Une science systématique conduit nécessairement à une mythologie rationnelle. C'est déjà de la poésie et presque de la mystique que l’infinie complexité des rapports qu'elle nous révèle, l'identification de l'infiniment petit à l'infiniment grand, la constatation de l’unité de jour en jour plus évidente de la matière et de l'énergie, le prolongement indéfini dans la durée de la vie qui se trouvait trop à l’étroit dans l’espace, le passage de l'infini mathématique à l'infini biologique et de la connaissance au devenir. C’est déjà de la poésie et presque de la mystique que cet approfondissement soudain des sources de l’âme humaine qu'elle accomplit en même temps par le moyen de la psychanalyse, de la physiologie, de la biochimie. C’est déjà de la poésie et presque de la mystique que cette acquisition progressive, par tout être vivant, du droit et même du devoir d’être lui-même par delà les restrictions des confessions et des morales périmées, et, pour être mieux lui-même, de s'intégrer à une vie universelle et à une vie sociale obéissant aux mêmes lois que lui. Si l’art, ou même le plus humble travailont jamais eu d’autres fins que cet accord sollicité par nos plus profonds nstincts entre toutes nos activités d’intuition et de recherche vers la conquête d’une harmonie universalisée par l'esprit même, je demande qu’on me les montre.

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Quand on parle de l’ouvrier moderne, avec une sollicitude hypocrite par ailleurs décidée à maintenir ou à accroître son exploitation, pour condamner la vie à quoi le machinisme l'asservit, il est presque de règle qu'on oppose à ce machinisme l'exemple réconfortant de la cathédrale. Par malheur on néglige là la beauté de la machine à laquelle aboutit en fin de compte le travail de l’ouvrier, comme on néglige ici la peine du maçon et du manœuvre qui est la condition et l’origine de la beauté de l'édifice religieux. On oublie aussi que, la plupart du temps, ce maçon et ce manœuvre, non plus que le verrier, l’imagier ou même le maître d'œuvre, ne pouvait guère espérer voir le temple s’achever, tandis que l'ouvrier est à peu près certain d’assister à l’éclosion de l'être admirable quil contribue à créer. La malédiction originelle du travail pèse encore sur Ces jémériades, alors qu'il serait si simple en modifiant non la nature mais les conditions du travail, de lui rendre sa qualité profonde d'activité désintéressée. On croit — ou on feint de croire — que le machinisme est responsable de la désaffection pour son métier qui caractérise si souvent l’ouvrier moderne, alors que la culpabilité, en cette matière, appartient exclusivement aux conditions sociales périmées où 1] travaille et que le machinisme, justement, a pour tâche de renverser. Le travail désintéressé et joyeux ne peut commencer vraiment que quand l'appétit est satisfait, la respiration libre, le repos et le bien-être possibles, l'avenir immédiat assuré. Mais nous avons tous été témoins de l'intérêt profond que prend tout de même si souvent à son travail l’ajusteur, le metteur au point, l’électri-

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Cien, le mécanicien, l’homme de laboratoire, intérêt qui ne se différencie en rien, parce que l'imagination et le sens harmonique ne cessent de travailler, de l’activité esthétique dont l'artiste et l'artisan ont jJoui durant tant de siècles, alors que la vie économique et le métier s'équilibraient tant bien que mal. Ne voit-on pas que la machine vise précisément à réserver à Ja machine même tout ce qui n'est pas dans la cons truction et l’utilisation de la machine, de l’ordre de l'intelligence, de l'initiative, de l'imagination ? Oublie-t-on que la durée des heures de travail, au cours du dernier siècle, a diminué en raison directe de la généralisation et des progrès de la machine ? Hya une tâche immense à poursuivre dans ce domaine, mais il faut prendre garde que cette tâche doit s’accomplir non sur le plan de la machine dont l'automatisme même aboutira à libérer le travail, mais sur le plan des conditions économiques que la machine, pluSque n'importe quel autre organe de la vie moderne, contribue à renouveler. On me demande avec candeur ce que deviendra, dans cette société mécanisée, l’aventurier, l’imaginatif, le poète. Ingratitude... Méconnaissance de notre nature profonde. [l restera celui quiinvente Îés rapports nouveaux entre les rouages rouillés. Celui qui en forge d’autres. Celui qui y introduit le grain de sable pour faire une bonne farce à la société trop confiante en ses destinées nouvelles, et qui éveille périodiquement au cœur des foules soit l'angoisse nécessaire, soit l'enthousiasme somnolent, soit l'indispensable douleur.

J'ai parlé du cinéma. C'est qu'il constitue l’antichambre de l’accord chaque jour plus évident qui s'établit entre la science, la technique et la poésie. L'usage de ces mots doit suffire à le démontrer. Grâce à des moyens mécaniques, il réalise des images qui raniment ou éveillent non seulement notre lyrisme, mais qui intro-

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duisent, par les révélations inouïes que nous apportent 1. 1 l'analyse du mouvement, le ralenti, l'intensité des éclai- # 3 à rages, l'agrandissement prodigieux de la vie microsco- ni pique, les mille rapports nouveaux de la forme, de la ni: | . lumière, de l'ombre, de toutes les figures de l’espace Er | | et de la durée dont la quantité et la complexité crois- ‘Je sent de jour en jour, dans un univers poétique d’une ” À richesse immense, et hier encore insoupçonnée. Sa puis- + sance d'éducation et de communion qui peut atteindre, P par le même langage et à la même seconde, dans des 14 milliers de salles dispersées sur le globe entier toutes les |

races, toutes les classes, toutes les confessions, tous les individus, tous les âges, tous les métiers, dépasse tout ce que l’homme avait imaginé et même rêvé jusqu'ici. Par les conditions mêmes de son développement technique, social et humain, il rejoint et surpasse les moyens d’expression collectifs qui ont donné leur signification aux plus émouvantes périodes des civilisations unanimes 4 — Egypte, Grèce, Inde, Chine, Europe médiévale. Tous Eu les métiers contribuent à le créer, les décorateurs, les ni habilleurs, les coiffeurs, les historiens, les romanciers, les dramaturges, les acteurs, les figurants, les spectateurs. Dix groupes de techniciens s’y rencontrent, comme dans la cathédrale où l'architecte, le verrier, le plombier, le macon, limagier, le sonneur, le prêtre, les acteurs du Mystère, les spectateurs, la multitude des marchés et de la prière participaient au même accord. Tous les arts s’y réconcilient, l'artiste, le savant, l’ingénieur, l’ouvrier y collaborent. La peinture, reine ancienne de l’espace, s’y empare de la durée. La musique, vieux roi du temps, s’y empare de l’espace. Le rythme et l’image s’y confondent, l’objet et le sujet s’y rencontrent dans le même élan révélateur de ce qui estet de ce qui devient. Le cinéma démontre, par sa seule existence, que « le spirituel » n’a jamais été que l’entente harmonieuse

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de ce qui se croyait concret et de ce qui se disait abstrait, le point de fusion absolu de l'intelligence qui choisit et de la sensualité qui œuvre. [Il résume et destine aux résurrections perpétuelles la poésie géante de cet esprit humain qui passe alternativement de lintuition lyrique à la raison mathématique, pour ramasser en des formules neuves les impératifs de cette intuition, ou exalter en des poèmes inédits les nourritures de cette raison et revenir, par une sorte de gravitation de la conscience autour de ses éléments les plus inexplorés et les plus humbles, à leur harmonie périodique.

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On prétend que les pays gouvernés par des ministres socialistes sont plus malades que les autres. Mais on se garde bien de remarquer que ces ministres n'ont pas appliqué leur programme. Chez toute nation « évoluée » du monde moderne, un état économique et social nouveau est apparu dans les événements, et quelquefois dans les mœurs. Et ces nations sont dirigées par des hommes qui obéissent à une idéologie périmée et une économie mourante, même quand ils les condamnent dans leurs propos privés ou qu'ils les ont combattues dans leur vie publique. Le « libéralisme » commande, alors que règne un « collectivisme » de fait qu'il est parfois surprenant de ne pas trouver dans le droit. Ce qui accule le « libéralisme » à des attentats incessants contre ses propres principes, et le « collectivisme » à l'impuissance d’une machine accomplie à qui manquerait le moteur.

J'y reviens, car là est la clé, l'unique clé du problème. Le monde est passé, depuis cinquante ans, de l'état physiologique de l’insecte à l’état du mammifère muni d'un réseau circulatoire et nerveux complet. Et nul ne s'aperçoit de ce fait cependant très simple, qui sufhrait à entraîner, comme en physiologie même, non seulement la propriété commune de ces organes communs,

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