‹ Régénération sociale de la RussieChapitre 6 sur 10 · L'AVENIR · texte numérisé non relu

L'AVENIR

SES LUEURS, NOS ÉBLOpiSSE VENTS

On sent les abus anciens ; on en voit la correction, mais on voit encore les abus de la correction même.

MOKTBSQUIEC.

L'avenir! Qui peut en savoir quelque chose? Il frappe à la porte sans se nommer.

C'est encore une main bien puissante que celle qui lui ouvre. Elle peut, à son gré, lui donner accès, par telle ou telle issue.

Ayons confiance en celui qui, dans un rescrit célèbre, a dit : a Le mal sera non plus contenu, mais aboli; le bien restera. »

On a beaucoup divagué sur le rescrit : on l'a commenté, méconnu. Il avait promis la liberté, garanti la propriété, posé franchement, comme exception unique, l'expropriation pour l'enclos : sacrifice demandé au nom du bien public. Qu'avait-on besoin de venir troubler l'harmonie de cet acte de suprême volonté, en mettant d'une part une propriété garantie, de l'autre une expropriation en bloc, qui n'y était môme pas indiquée : deux choses qui s'excluent , et qu'on ne saurait vouloir en même temps?

L'expropriation affecte une double forme. Une espèce d'expropriation consiste à interdire au cidevant propriétaire la libre disposition de telle ou telle partie de son bien, et d'en fixer la rente, par mesure administrative, à perpétuité. Ceci fait, le prestige moral de la propriété est anéanti. Une autre espèce d'expropriation est de donner, toujours par mesure administrative, aux détenteurs des portions de terre ainsi interdites, un droit à l'affranchissement définitif de ces terres, au moyen du rachat.

Les notes ministérielles, depuis le 21 novembre 1857, n'ont cessé de recommander la première de ces deux espèces d'expropriation, sans se douter peut-être que cela en fût une. Il n'a été question de rachat que plus tard, dans quelques projets et surtout dans les mémoires du général Rostovtzov.

Si nous nous sommes permis d'attribuer le péché d'ignorance au ministère, ce n'est pas sans cause. Il n'a. fait que suivre en cela la tradition bureaucratique, qui, dans des œuvres ministérielles antérieures (du 29 décembre 4848 et du 22 décembre 1852), relatives aux provinces de l'ouest, s'exprime ainsi : « § I. Toute la terre possédée aujourd'hui par les paysans restera en leur jouissance, sans atténuation aucune, comme terre communale. > § 6. Comme cette terre appartient inviolablement à la commune, sans cesser d'être la propriété intacte du seigneur, etc. » On comprend qu'à suivre de pareils antécédents, qu'à reproduire des contradictions aussi flagrantes, on pourrait bien être suspecté de se faire, pour le moins, illusion à soi-même. La commission a partagé cette illusion. Elle l'a érigée en un système de sa façon sur le droit de propriété. Or, un sophisme, une conception qui manque de netteté et de vérité, s'introduisant dans les bases du système, cela promet-il un bel avenir?

Un brillant esprit a dit : « Le monde vit sur un

malentendu éternel. » Si l'on parvenait à s'entendre, le monde en irait-il plus mal?

On prend à tâche d'accumuler les contradictions.

Quant au rachat , ceux qui en ont traité jusqu'ici parlent du rachat des terres, et c'est du rachat de la rente (du cens) qu'ils veulent parler (car les terres sont déjà aliénées en ce cas). Aussi ce qu'ils ont dit d'un peu clair là-dessus, c'est que le mode le plus simple de rachat serait la capitalisation du cens. L'État avancerait au besoin le capital, que le paysan amortirait ensuite, par des annuités, payées au trésor.

On s'est posé la question de savoir : si le rachat serait libre ou forcé, et l'on a décidé qu'il se ferait au gré des parties. En dépit de cela, ce sera un rachat forcé, s'il s'opère comme on vient de le dire, puisque le cens aura été établi d'une manière forcée. C'est dans la fixation arbitraire du cens que se trouve le nœud gordien.

« Mais, dira-t-on, les parties sont libres de traiter sur d'autres bases. » Soit; analysons ce point.

Le paysan sera-t-il disposé à offrir plus que le capital de la rente? Non, parce qu'il craindrait, en agissant ainsi, de se surfaire à lui-même. 11 sera serré : un chiffre est une borne, surtout quand il est officiellement posé, surtout pour le paysan. D'ailleurs, le paysan voudrait être large, qu'il ne le pour-

rait pas. L'État qui promet d'intervenir, refuserait sa garantie ou ses avances, si les conditions, que s'imposerait le paysan, lui semblaient trop fortes et de nature à compromettre la solvabilité du débiteur.

Celui-ci ne voulant ou ne pouvant pas dépasser le chiffre de la taxation, le propriétaire se trouvera dans la nécessité de se contenter de ce chiffre, de l'accepter, et vous, qui l'avez inventé, vous êtes sûrs qu'il l'acceptera. Or, cette assurance de votre part est fondée sur le dégoût, — vous ne pouvez le nier, — qu'inspirera au propriétaire la position qui lui aura été faite. Quelle chance pour lui de toucher exactement sa rente? Il sera assez sage pour consentir à la capitalisation, fut-elle dix fois moins juste encore.

Que nous parle -t-on alors de rachat à l'amiable?

L'expropriation est là. Ayez le courage de l'avouer, car alors du moins la discussion portera sur le fond de la question, au lieu de s'arrêter à la surface, devant des apparences de raison, qui étourdissent l'esprit sans le convaincre.

Pour ceux dont l'esprit se refuse à accepter le système de "propriété gênée, qui a été formulé oflî-

ciellement, il n'y a qu'une chose raisonnable etjuste : c'est la liberté des transactions. Ils la veulent pour tout le monde, et par ce moyen ils veulent la propriété pour le paysan. Tout en nous élevant contre les mesures proposées à cet effet, nous désirons sincèrement atteindre le même but, sans faire de tort à qui que ce puisse être. Laissez les parties stipuler librement les conditions soit de la location des terres, soit de leur achat définitif. Aidez le paysan qui voudra devenir propriétaire; facilitez-lui cette opération en mettant à sa disposition les ressources du crédit, qui a fait aujourd'hui de si beaux progrès. Ne vous substituez pas aux volontés individuelles, pour faire mieux ce qu'elles feront bien sans vous.

Loin de nous la prétention de nier le droit incontestable qu'aura le paysan, devenu libre, d'acquérir des terres en propre. Nous ne cherchons qu'à élaguer les raisonnements spécieux, qui se débitent pour établir cette propriété d'une certaine façon.

Les arguments qu'on avance ordinairement comme preuves de la nécessité absolue de doUner la pro-

priété foncière au paysan, consistent d'abord à protester au nom du passé, et à prétendre que sans la propriété la réforme serait pire que le servage. Voici ces arguments :

l® « Le paysan regarde le champ qu'il cultive pour soi, comme étant à lui. .On l'a entendu dire à son maître : « Nous sommes à vous ,. m^is la terre est à nous. » (On ignore la réponse du maître).

2o « Même sous le régime actuel, la loi exige que le paysan ne soit pas privé de la terre nécessaire à son entretien. »

Or, ces deux faits (si ce sont vraiment des faits) s'expliquent par l'existence du servage. Us le caractérisent, et doivent disparaître avec lui, sans que pour cela l'état du client empire nécessairement. Remarquons qu'il commence par dire : « nous sommes à vous ; » le reste n'est qu'une conséquence de ce fatal aveu. C'est l'expression d'une nécessité, nullement celle d'un droit. Vous niez la première partie du dicton populaire, pourquoi vous attacher

à la dernière?

D'ailleurs, quand on exige pour \e paysan la propriété du sol, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus individuel, on oublie qu'il n'a même pas l'idée de la vraie possession. Car dans toute la Russie, à peu d'exceptions près, c'est la commune, être abstrait, qui dispose des terres, sans en jouir, et l'individu

n'obtient en jouissance qu'à titre très-précaire des parcelles de terre dont il ne peut disposer. Il faudrait donc songer d'abord à faire passer l'exception à l'état de règle, ce qui serait déjà une réforme salutaire et comme un échelon de franchi dans l'organisation de la société rurale. Eh bien, on prétend, au contraire, que le paysan veut la propriété du sol, lui ' qui depuis près de deux siècles a été plutôt possédé qu'il n'a possédé. D'où lui viendraient donc ces idées qu'on lui suppose? C'est l'effet d'un mirage trompeur. Voilà pour le passé.

D'autres fois, ce sont les prévisions de l'avenir qui l'emportent. La propriété semble être alors une garantie de sécurité dans l'ordre économique, et on la veut pour le paysan, comme condition d'indépendance, comme quelque chose qui le mette à l'abri de tout changement. On dit :

30 « Affranchir les paysans sans la terre, c'est leur donner la liberté des oiseaux. Le paysan qui n'a pas de terre en propre est à la merci de celui qui en a : sa position est précaire. Voyez plutôt les provinces baltiques. »

Ces préoccupations honorent ceux qui les font valoir; mais sont-elles généralement fondées?

C'est une opinion reçue, que la grande propriété, concentrée en un petit nombre de mains, peut devenir un moyen d'oppression, un danger pour le peuple.

Un économiste célèbre â prêté Tau tori té de son savoir et le prestige de son éloquence à la démonstration de ce théorème : ses idées ont prévalu principalement dans le monde officiel. Cette opinion ne manque pas de vérité, sans doute, mais elle n'est pas le dernier mot de la science, qui à côté de ce théorème en pose d'autres, également basés sur l'observation des faits. Or, admettons que la trop grande propriété puisse, en de certains cas, devenir tyrannique, supposons même qu'elle ait naturellement cette tendance, il faudrait encore savoir: 1^ Si elle n'a pas aussi ses mérites, qui compensent les effets qu'on lui attribue, et si d'autre part la petite propriété n'offre pas des inconvénients, de graves embarras peut-être? Ces investigations ont souvent été faites : passons outre. Il y aurait à se demander 2o si l'état de la population et les circonstances locales d'un pays ne seraient pas de nature à atténuer les dangers qu'on redoute du côté de la grande propriété, et 3» si ces dangers ne pourraient pas être conjurés pan des mesures sagement combinées. Les divers points que nous venons d'indiquer n'ont, certes, pas été examinés par ceux qui ont parlé de « liberté des oiseaux, » et nous avons tout lieu de croire que les craintes auxquelles on se laisse aller à ce propos ne sont que de vagues suppositions , assombries par quelques théories aussi vagues^ ou par l'observation de faits sans analogie

avec l'état réel de la Russie. C'est un vaste sujet de méditation que nous ne chercherons pas à approfondir ici, parce que cela serait impossible.

Quant aux provinces baltiques qu'on prend pour point de comparaison, rappelons d'abord ce que nous en avons dit dans le premier chapitre. Des lois particulières à ces provinces interdisent ou rendent presque impossible au paysan, qu'elles traitent d'étranger, l'acquisition de la propriété foncière. Nous réprouvons, pour notre part, une loi pareille.

De plus, qu'y voyons'-nous? Deux races établies sur le même sol, mais opposées l'une à l'autre depuis des siècles, entourées d'autres races qui leur sont étrangères. Ces différences multiples sont cause que le paysan y est isolé, qu'il ne pourra jamais circuler .et s'établir que dans sa province (les voisins, d'ailleurs, n'ont pas eu besoin de lui, jusqu'ici, parce que chacun avait ses serfs), qu'il est obligé de subir les conditions des propriétaires. Ceux-ci sont en petit nombre; ils n'ont jamais cessé de se regarder comme ses conquérants; ils forment (au moyen de substitutions et d'autres usages, puisés dans le droit féodal) une masse compacte et indivisible vis-à-vis de lui. Il n'a pas droit à l'enclos. Tout conspire contre lui sous ce rapport, les lois, les mœurs et les faits matériels. Pesez ces circonstances, et vous trouverez que le Gouvernement a eu raison, quand

les faits ont parlé, de retoucher, en 4849 et en 1856, les règlements respectifs de la Livonie et de l'Esthonie, et d'y introduire quelques garanties (administratives) au profit des paysans. Il ne Fa pas fait pour la Gourlande, parce que, grâce aux circonstances locales, rétat des paysans y est prospère, bien que ceux-ci n'y soient pas propriétaires non plus * . Que peut-on arguer de cela pour la Russie? Ici, toutes les classes font partie de la même famille nationale. Espace immense, abondance de terres (celles de l'État comptent aussi) ; de nombreuses propriétés, se fractionnant sans cesse, par l'effet du partage égal des successions et de la libre disposition des acquêts (la petite propriété n'y est pas d'invention nouvelle), se faisant une concurrence qui devra profiter aux

* En Gourlande, les deux tiers des terres labourables sont exploités par les paysans, à titre de fermiers : le reste est cultivé par des valets de ferme, aux frais et au profit des propriétaires fonciers. « Le paysan, dit un auteur du pays, ne peut, il est vrai , acquérir en propre qu'un terrain très-limité * ; mais la grande aisance des fermiers, le haut salaire que reçoivent les valets de ferme, salaire qui surpasse presque d'un tiers celui des journaliers dans les provinces limitrophes de la Prusse, prouvent assez que la propriété du fonds n'est pas indispensable pour la prospérité de la classe agricole. Il est, au contraire, évident que le capital employé à Texploitation d une ferme rapporte infiniment plus que s'il eût été versé dans Tachât de la terre même. Il en est du cultivateur comme du commerçant : plus il trouve de crédit, mieux vont ses affaires. Et qu'est-ce autre chose que du crédft que le propriétaire accorde^ au fermier,

* Ce droit très-limité n'u lui-même été reconnu au paysan courlandais que pax Tédit •!(; 1830 (19 mars).

IG

travailleurs; pas le moindre esprit de corps, aucune entente, tant soit peu monopoliste, chez la noblesse ; le génie du peuple vif, intelligent, intéressé, trèsentreprenant; des travaux publics offrant de hauts salaires; mille industries diverses, l'agriculture primant toutes les autres ; la possession de Fenclos garantie : ne sont-ce point là autant de conditions d'indépendance? Craignez plutôt qu'il n'y en ait trop, et que les appréhensions de la noblesse de campagne ne se réalisent ! En dernier résultat, la terre ne manquera pas aux paysans; ils l'auront à de bonnes conditions pour eux. C'est là l'essentiel.

Ce qui ne l'est pas moins, c'est le travail agricole, qui, il y a lieu de s'en inquiéter, au sortir d'un long état d'asservissement, en portera longtemps la marque. S'abstenir du travail, le fuir, sera dès lors,

en lui donnant une ferme à bail? Encore ce prêt est-il donné ordinairement pour un certain nombre d'années, tandis que pour un prêt en argent, le remboursement peut être exigé annuellement. En outre, il y â plus à gagner par un capital circulant dans une entreprise (capital d'exploitation) que par celui qui est employé à Tachât d'une rente ou d'une propriété. Donnez au fermier la propriété de sa ferme, en échange du petit capital qui lui a servi à l'exploiter, et vous le ruinez, puisque déjà grevé de la dette contractée pour l'achat du terrain, il n'aura pas les moyens de se procurer les objets indispensables pour faire prospérer sa propriété, et les bénéfices seront nuls. D'un autre côté, si vous lui donnez une portion de terre proportionnée à sa fortune, les profits qu'il pourra en retirer seront si minimes, qu'il ne fera que végéter misérablement sur son propre terrain. »

aux yeux des affranchis, un titre évident de liberté. Idée dangereuse et nuisible à la nation! Eh bien, une propriété trop facilement acquise, et pour ainsi dire trouvée par le paysan n'est pas un moyen de combattre une pareille idée, au contraire. On peut appliquer à la petite propriété ce que Bacon a dit de la philosophie : « obiter libata, a Deo abducit. » Le labeur, c'est la providence sociale : l'homme émancipé le devra toujours à la société, à son bien-être, à la morale publique. Gependant, un bien-être factice ne pourrait qu'engourdir «on action. C'est en ce sens^ et en considératioo des antécédents de cet homme, que nous redoutons pour lui c les délices de la propriété. »

11 y a des signes, de ces observations vulgaires qui ne trompent point. Au premier mot de l'émancipation, qu'ont dit les propriétaires? Us se sont écriés : « nous manquerons de bras, nous sommes perdus I > Et on craint qu'ils n'accaparent la terre, qu'ils oe chassent les paysans!... Non, c'est leur tour, à eux, d'être esclaves : esclaves de la nature, toujours rebelle, et des classes productives, des cultivateurs. Nous sommes rassurés pour ceux-ci.

Le.bien public consiste dans l'harmonie de tous les intérêts privés, conciliés avec l'intérêt général de la société.

On se méfie aussi du peuple» de son humeur inconstante et aventureuse : on veut le rattacher aux lieux qu'il habite. Voulait-on autre chose à la fin du seizième siècle?

C'est bien pis aujourd'hui que la population, par la manière dont elle est distribuée, n'est certainement pas dans son assiette naturelle. Des causes étrangères à sa volonté, comme à ses intérêts, l'ont agglomérée sur certains points. Faut-il que le présent, état anormal, pèse sur l'avenir?

Admettons, toutefois, que le nombre des paysans» établis actuellement dans chaque bien, ne doive pas diminuer, qu'il puisse être conservé; croit-on qu'il faille pour cela, pour combattre une dépopulation locale qu'on appréhende, mutiler la propriété et la faire changer de mains? Ne voyez-vous pas ici « l'abus de la correction, » indiqué par Montesquieu?

Il y a divers moyens d'atteindre le but que l'on se propose. En voici un, entre autres, qui n'est pas l'expropriation.

Faites en sorte que le propriétaire d'un bien trouve

son intérêt , un intérêt majeur à avoir sur ses domaines un nombre aussi considérable que possible de paysans ; mesurez-lui ses droits politiques, honorifiques et autres sur le chiffre qui les représente. II les attirera à lui/ jl y tiendra ; et vous aurez plus fait pour conjurer la naissance du prolétariat et les tendances qu'on prête à la grande propriété, qu'en créant forcément de petits propriétaires! Actuellement, le propriétaire d'un bien-fonds, qui a une population de € cent âmes j^ sur ses terres, a voix virile dans les élections. Eh bien, supposons qu'on accorde un droit pareil à celui qui aura cent ménages libres, aisés, établis à long terme dans ses biens. L'idée d'une « propriété habitée » survivant à la réforme, marquerait comme un progrès dans l'organisation sociale de l'avenir.

Que la réforme devienne une régénération de la société civile et politique ; que des rapports de liberté et de loyauté s'établissent entre les citoyens ; (et en dehors de ces conditions vitales, la propriété elle-même, la petite surtout, ne serait qu'un fardeau ou qu'un piège, car, c qui terre a, guerre a » ), qui doute que l'État ne puisse prospérer avec des paysans fermiers? Ceux-ci seraient aussi bien chez eux que des propriétaires, et assez indépendants pour développer leur bien-être et créer la fortune publique 1 Honnêtes, éclairés, laborieux, rangés, qui ne cher-

cheraît à les avoir dans son bien , longtemps , toujours, à des conditions équitables, avantageuses pour les deux parties? Qu'on ne vienne pas évoquer ici les possibilités d'une dépossession capricieuse ou sordidement intéressée de la part des propriétaires fonciers ! Nous avons déjà opposé à ces possibilités les réalités de la vie et de la société russe , telle qu'elle est et qu'elle sera toujours, sans compter les amendements que nous avons la consolante perspective de voir un jour s'opérer dans ses mœurs, dans les sentiments de justice et de bienveillance réciproque des différentes classes.

La location des terres est soumise à la grande loi économique qui règle le marché, et la position du fermier est sujette à des chances variées. Soit ; cela n'empêchera pas cette position de se mettre en équilibre avec les circonstances qui influent sur le loyer des terres comme sur le prix des produits * .

* Ob s'est beaucoup préoccupé en Russie, il y a une quinzaine d*années, de Tinfluence fâcheuse qu'exerce sur Tagrlculture la variation excessive des prix, une bonne récolte faisant subitement des cendre le prix du seigle à cinq et jusqu'à dix fois au-dessous de ce qu'il est dans les mauvaises années. M. Tengoborski, dans ses Études (I, p. 359 et suiv.), reproduit, avec grande admiration, une opinion qui a été émise à ce sujet dans une Revue russe du temps : opinion, qui n'est elle-même qu'une amplification malhabile de cette boutade de M. de Sismondi : « Dans les pays à corvée, le blé ne coûte au seigneur que les coups de bâton qui se distribuent en son nom. » Sauf la verdeur de l'expression, la pensée de Sismondi est

Des chances? La vie humaine n'est que cela. L'art consiste à en prévenir les plus mauvaises, qui sont l'injustice, le vice, la misère. .

Depuis quelque temps, le Gouvernement met chaque année en réserve plus de vingt millions de francs, pour aider les paysans à acheter des propriétés, qu'il croit être pour eux d'une nécessité absolue et comme un gage de sécurité. C'est une rançon qu'il paye à ses méfiances ou à ses illusions. Qu'il garde ces sommes d'argent pour un emploi plus productif que celui d'acheter des titres de propriété ! Le peuple

admissible en ce sens, que la production étant moins coûteuse dans certaines contrées, elles peuvent vendre le blé à meilleur marché que les fermiers anglais Mais l'article de la Revue en question avait à expliquer a les variations subites des prix à Tintérieur, » et par conséquent leur hausse, de même que leur baisse : Targument n^avait dès lors plus la portée qu'il pouvait avoir dans rhypothèse des bas prix. On prétend, que le travail étant « gratuit » , les seigneurs russes ne peuvent pas se rendre compte à eux-mêmes des frais de production, et qu'en conséquence ils donnent les produits, dans les bonnes années, presque pour rien; puis la disette survenant, on n'a rien à vendre, et les prix montent à un prix fabuleux. Eh bien, cela prouve seulement qu'il n'y a pas de commerce réel, indépendant, bien organisé : les seigneurs ne peuvent pas être en même temps producteurs et marchands. Des projets ont été faits pour former entre eux des associations commerciales ; mais ces projets n'ont jamais abouti. Sans entrer ici dans une discussion désormais sans objet, tirons de ce fait l'augure favorable aux travailleurs et confirmant ce que nous avons avancé , que les propriétaires fonciers sont et seront toujours portés à se faire concurrence, et qu'une coalition entre eux ou une entente systématique, contraire aux intérêts du peuple, n'est nullement et sous aucun rapport à redouter.

émancipé aura des besoins urgents. Amassez, amassez pour lui (et mettez-le à même de faire des épargnes), pour remonter son capital d'exploitation, pour activer son instruction S pour venir à son secours dans mille occasions difficiles ou pénibles !

On a beau être partisan de l'égalité ; on a beau professer pour la nation en masse une haute et sincère estime, rendre justice à ses aptitudes et^à ses vertus, voir dans chaque soldat l'étoffe d'un général en chef, etc. ; on ne saurait méconnaître que la classe noble, qui pendant des siècles a eu la liberté, l'aisance et les lumières en partage , et qui les a encore, ne soit un élément nécessaire à la vie et à la grandeur nationales. Il serait donc aussi injuste qu'impolitique de vouloir la réduire au néant.

Montesquieu , en parlant de la noblesse, fait observer, « qu'elle entre en quelque façon dans l'essence de la monarchie, dont la maxime fondamentale est : point de monarque, point de noblesse ; point de noblesse, point de monarque. »

* Voyez la note C.

L'Empereur Alexandre !«*• voyait en elle « l'âme et l'intelligence du pays. »

Un auteur moderne , jetant un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de France, s'écrie : « Il faudra regretter toujours qu'au lieu de placer cette noblesse sous l'empire des lois, on l'ait abattue et déracinée. En agissant ainsi, on a ôté à la nation une portion nécessaire de sa substance, et fait à la liberté une blessure qui ne se guérira jamais. »

On se figure que sans le servage la noblesse ne saurait exister, oubliant que même aujourd'hui, qu'il y a servage, l'exercice des droits politiques est attaché, entre autres, à la possession en propre d'une certaine étendue de terre non habitée. C'est là, concurremment avec les propriétés habitées, une desbases matérielles exigées par la loi, pour user des prérogatives qu'elle accorde. Des conditions personnelles de naissance , de rang , etc., viennent s'y joindre ensuite , et constituer la classe des nobles actuels dans chaque gouvernement de l'Empire.

Le privilège d'avoir des serfs mis de côté, reste la grande propriété territoriale, base naturelle de

raristocratie de naissance. 11 faut toutefois que cette propriété, pour produire l'effet moral dont elle est susceptible, ait le caractère d'un principe inviolable, et ne soit pas simplement un fait plus ou moins toléré, sujet à être modifié au gré du hasard, des passions ou de théories captieuses.

Pour assurer à la noblesse une grande existence, digne de ce corps éminent, que lui faut-il? Des droits, une organisation, une participation sérieuse aux affaires publiques. C'est là l'indemnité à laquelle elle .a droit de prétendre, en renonçant pour toujours à des privilèges périmés.

On raconte que Pierre le Grand, en voyant la statue du cardinal de Richelieu, s'est écrié : « Grand homme, je t'aurais volontiers donné la moitié de mes Etats, pour apprendre de toi à gouverner l'autre ! » La pensée du Tzar, réduite à son expression immatérielle, serait celle-ci : « J'aurais partagé le pouvoir avec l'homme-prodige qui m'eût appris à le rendre plus efficace et plus utile au Peuple. »

Cet homme est trouvé : c'est le peuple lui-même, plus avisé que Richelieu, ayant la conscience de ses

besoins et de ses vrais intérêts, le peuple rasse, enfin, dans la grande acception du mot, la nation agissant par ses mandataires librement élus. Le pro* dige, aujourd'hui, ne serait plus impossible.

Aucune espèce de gloire n'a manqué à Pierre lé Grand. Il a été, dans l'âme, le premier monarque constitutionnel de la Russie! Ce titre n'a rien de spécial en lui-même : il ne suppose, chez le souverain, que la conscience vive et nette de ses devoirs et du moyen infaillible d'y faire face, qui est de constater, en toute chose, le vœu réel de ses sujets. Le génie de Pierre était de force à deviner leur vœu ou leurs besoins, et il se sentait insufiEisant !

La liberté, l'ordre, une protection équitable de tous les droits : voilà l'idéal auquel on doit tendre sans cesse.

Quant à la transition de l'ancien régime au régime nouveau, c'est une œuvre d'art et de ménagements. La transition, c'est la grande chose et le point difficile. Toutefois, la créer ou la préparer n'est pas impossible. Suffit-il pour cela de dire que la transition se fera en douze ans, ou d'emprisonner sa propre pensée dans une idée fixe quelconque?

II s'agit de trouver des combinaisons naturelles, des fondants, comme on dit en chimie, des accommodements simples et faciles, qui servent d'agents pour déterminer une rénovation progressive de la société.

Que voulons-nous? Rien d'injuste, rien d'arbitraire ni de violent. Nous ne voudrions pas plus dépossédeVy que nous n'entendons exproprier.

Que la possession se transformel Qu'elle devienne régulière et libre, d'anormale et de forcée qu'elle a été jusqu'ici ! N'oublions pas que Rome a vécu des siècles sur cette idée : respect à la possession. Certes, ce n'est pas peu que de rêver pour le paysan russe ce qui a fait la fortune du patriciat romain. Nous voulons plus : nous demandons que prenant la possession romaine pour point de départ, on la fasse profiter de tout le développement que le droit et l'économie politique ont acquis depuis deux mille ans!

Rien n'est encore perdu « fors le temps, i^ Tout pourrait l'être. Sire, quand vous aurez signé.

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