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CHAPITRE VH

Au clair de

Vers les dix heures du soir, par un temps superbe, le vigoureux cheval portant M. Ducrey trottait allègrement à travers les bois de chênes verts au sud-est de Saint-Cernin , dans la direction de Villeneuve-lez-Avignon. M. Ducrey avait l'intention de passer le bac du Rhône et de regagner la Provence.

La nuit était fraîche et limpide ; les étoiles diamantaient un ciel bleu lapis; les rossignols chantaient à pleine harmonie dans les feuillées, et il s'élevait de la forêt des odeurs enivrantes de thym et de lavandes. Sur les collines tintaient les sonailles des troupeaux qui passaient la nuit au parc; au loin, on entendait le grand murmure des eaux du Rhône, comme un bruit de guerre dans l'espace.

Le chemin que suivait Ducrey était peu fréquenté, surtout à cette heure-là. C'était une de ces voies vicinales allant s'embrancher à la grande route. Il semblait que le cheval du marchand de troupeaux avait hâte de sortir des bois, car, bien loin de l'éperonner, son maître serrait la bride et cherchait à le modérer. Tout à coup ce vigoureux cheval s'arrêta , tendant le cou et flairant l'air devant lui. Deux cavaliers parurent en efTel au coude du chemin ; ils étaient à cent pas , et semblaient hésiter à avancer. M. Ducrey,

toujours bien pourvu d'armes , mit la main dans la sacoche de sa lourde selle , et il en tira un gros pistolet d'arçon. S'avançant alors avec précaution jusqu'à la portée de la balle, il cria d'une voix résolue :

— Holà ! Qui vive? Amis, ou ennemis?

— Arrivez donc ! répondit quelqu'un d'un ton allègre et impératif. Il y a dix minutes que- nous écoutons le pas de votre cheval dans les bois.

— Messieurs , répliqua Ducrey , vous me paraissez de fort honnêtes gens ; mais, dans cet endroit isolé et à l'heure où nous sommes, on ne permet à personne d'approcher de trop près. Prenez la droite, moi la gauche, au trot, et croisons-nous. Cela vous va-t-il?

^ Quel est donc ce coquin-là? dit une voix impertinente.

— Ce coquin-là, répliqua Ducrey, pourrait bien avoir rencontré ici certain gibier qui sent la potence d'une lieue.

— Eh ! mon gentilhomme , reprit une

voix plus claire , faut-il aller dessangler vos courroies, ou bien aurons-nous Thonneurde visiter la croupière de votre baudet?

— Messieurs , dit Ducrcy , je suis patient tout juste, et je tire à merveille le canard et le voleur.

— Mais voyez donc ce drôle de corps ! repartit un des cavaliers : nous l'attendons pour lui demander notre chemin, et il nous offre un coup de pistolet !

— Ah ! c'est différent, répondit le marchand en piquant son cheval. Où allez-vous, messieurs?

— A Avignon, monsieur.

— Vous tournez le dos au Rhône , reprit Ducrey. Vous êtes donc étrangers?

— Comme deux cigognes égarées, répondit un cavalier.

— Eh bien ! messieurs , nous pourrons faire route ensemble : je vais aussi en Provence. Aussi bien , la rencontre n'est pas malheureuse pour moi : ces bois ne sont

pas fréquentés par la meilleure compagnie.

Il s'approcha jusqu'à six pas des deux cavaliers arrêtés , et là Yhonorable M. Ducrey eut le plaisir de se voir en face des deux charmants gentilshommes avec lescjuels il s'était déjà rencontré à l'auberge du Faisan royal. C'était bien en effet M. le vicomte de Chalux, accompagné de M. de Pamjiclone.

Quant à ces messieurs, il leur eût été difficile, à cette heure-là, de reconnaître le bison en colère qu'ils n'avaient qu'entrevu à la ville de Pout-Salnt-Esprit, à travers les vapeurs bachiques du vin du Rhône.

Les trois cavaliers se mirent donc à voyager de conserve dans la direction de la grande route. M. Ducrey avait fait rebrousser chemin à ses deux nouveaux compagnons.

— Vous vous étiez si bien égarés , leur dit il, que, si vous aviez suivi [tendant une heure encore ce chemin dans les bois de chênes verts, vous arriviez tout droit au château de M. le comte dAmbert.

— M. (l'Ainbert ! dirent les cavaliers fort surpris. Vous venez donc de chez lui, monsieur?

— Précisément, dit le marchand de chevaux d'un ton dégagé et pour jouer son rôle. C'est un de mes amis.

— Ah! monsieur, reprit Chalux , nous ignorions, en vous interpellant un peu lestement, que nous parlions à un des amis d'un homme que nous tenons en très -grande estime.

— Fort bien ! dit le marquis; mais j'ai vu le moment où Tami de notre ami était fort disposé à nous casser la tète. Quels diables de pistolets portez -vous donc là, monsieur? Mais ce sont deux pièces de campagne !

— Ils sont un peu lourds, cela est vrai, dit Ducrey. Dame ! c'est un calibre utile dans ce pays-ci : les voleurs de la rive du Rhône ont une épaisseur de crâne très-remarquable.

— Et comment se porte le cher comteabbé? demanda M. de Chalux.

— Comme un sage. Tenez, dans ce moment-ci, il lit un livre in-folio, un Père de rÉglise probablement.

— Voyons, monsieur, vous qui êtes de ses amis, reprit Pampelone, dites-nous franchement si la vocation de M. d'Ambert est sérieuse.

— Très-sérieuse, répondit Ducrey. Il sera moine dans six semaines : c'est ma conviction.

— C'est une affaire de cœur, n'est-ce pas, qui Ta amené là ?

— Non, dit le marchand, il y a cinq ans que M. d'Ambert est dans l'intention d'entrer dans les ordres.

— Cinq ans ! répéta M. de Chalux ; c'était l'époque du mariage de sa belle voisine , madame de Réalmont, alors mademoiselle de Valbonne.

— Ces messieurs la connaissent? demanda Ducrey avec un calme apparent.

— Nous avons cet honneur, répondirent discrètement les deux gentilshommes. Et vous, monsieur? demandèrent- ils à leur tour.

— Moi? dit le marchand; mais oui...

beaucoup même.

— Beaucoup, reprit le vicomte.

— C'est, ma foi, fort heureux pour vous ! ajouta M. de Pampelone.

— Monsieur, dit Chalux, serait-il indiscret de vous demander à qui nous avons l'honneur de parler en ce moment?

— Mon nom n'est pas très-distingué, répondit le marchand. Mais enfin je puis me vanter d'être un honnête homme. La fortune m'a souri. Que voulez-vous? elle se donne quelquefois aux honnêtes gens.

— Oui, dit Pampelone, dans ses moments d'infidélité. Le nom de monsieur?...

— J'avoue, poursuivit le marchand, que j'ai fait tout au monde, mais loyalement, pour l'attirer à moi.

— Allons, monsieur, dit le vicomte, ne cherchez pas à justifier une fortune que nous croyons très-bien acquise. Nous avons donc rhonneur de parier à...

— A un homme qui, sans être un aigle, comprend assez bien son époque , dit le marchand.

— Et qui probablement n'a pas oublié son nom? dit le marquis.

— Car enfin, messieurs, supposons qu'à fouverture prochaine des états généraux...

— Eh ! monsieur , riposta Chalux , en ferez-vous partie? Dans ce cas-là, raison de plus pour nous de savoir à qui nous avons à faire ? Notre intention formelle est d'assister aux séances de cette illustre assemblée.

— En qualité de députés de la noblesse! dit le marchand.

— Nous n'avons pas pour cela la barbe assez fournie, répliqua Pampelone. Nous suivrons les séances en qualité de curieux, si

toutefois noire service ne nous relient auprès de Sa 31 a j esté.

— La majesté de qui? demanda le marchand de bestiaux d'un air assez narquois.

A ce mot-là, les deux gentilshommes arrêtèrent leurs chevaux tout court. M. Ducrey arrêta le sien également. Il se trouvait entre les deux cavaliers, et il se mit à les regarder l'un après l'autre, assez inquiet de sa position nouvelle. On n'échangea pas une parole; mais, après une minute de sérieuse attention, M. de Chalux rendit la main le premier à son cheval, et les trois voyageurs reprirent le pas sur la même ligne.

— Ainsi, monsieur, dit le vicomte, vous êtes lié avec M. le comte d'Ambert! C'est un très-honorable ami que vous avez là et dont vous devez être fier.

— Et qui pense tout à fait comme nous, ajouta Pampelone en regardant, grâce au clair de lune, le visage de son gros compagnon de roule.

— Il n'en est pas moins vrai , M. de Pampelone, dit Chalux, que nous ignorons encore le nom de monsieur.

— C'est que monsieur a probablement de hautes raisons pour nous le cacher, répondit le marquis.

— Mon nom est honorable , riposta le marchand.

— Déclinez-le donc, dit Pampclone qui commençait à s'échauffer.

— Eh bien ! reprit le marchand en se gourmant comme un magister en colère, je me nomme M. Ducrey.

— Enchanté de faire connaissance avec vous, dit le marquis en soulevant son chapeau.

— Salut à M. Ducrey ! ajouta le vicomte. Comment, diable ! mais avec ce nom-là on peut aspirer à tout.

— Oui, certainement, surtout quand on est à même d'acheter un titre pour escorter son nom.

— Les titres, monsieur, n'escortent pas; ils relèvent et donnent de l'éclat à un nom, surtout quand ceux qui portent des titres s'en rendent dignes.

— Eh ! pourquoi ne serais-je pas digne d'un titre ? demanda le marchand.

— Parce que vous voulez l'acheter, dit Pampelone.

— 3Ie prenez-vous pour un drôle?

— Non, riposta le marquis, mais peutêtre pour un drôle de corps. Allons, allons, 31. Ducrey, ne vous échauffez pas la bile et dites-nous tout bonnement que vous êtes un des amis de M. d'Ambert parce que vous lui servez la rente d'une ferme ou d'un moulin ; ce sera franc, et nous vous en saurons gré.

— Je ne suis ni fermier, ni meunier, dit le marchand , et sil me plaît d'acheter un titre je l'aurai. On les vend à la cour. S'il me plaît même de faire une alliance , je suis en position de m'en passer la fantaisie.

— Une alliance, avec qui? demanda Chalux.

— Pardieu ! dit un peu étourdiment le marquis, je suis vraiment désolé d'avoir marié ma sœur l'année dernière.

— Votre sœur, monsieur? répliqua le marchand d'un air effronté ; mais on pourrait peut-être trouver aussi bien.

— Voyez donc comme M. Ducrey se ménage peu, dit Pampelone, il est d'une modeslie!...

— La modestie sied aux gens qui ont quelque raison de baisser les yeux , riposta le marchand. Quant à moi, j'élève très-haut mes regards et mes ambitions.

— Et vous avez , sacrcdié , bien raison , repartit Pampelone. Quand on a votre tournure et votre esprit, je ne vois pas pourquoi on ne rechercherait pas une des nièces du pape.

— Eh ! monsieur, sans aller si loin... on peut rencontrer tout aussi bien.

— Je crois, Dieu me pardonne, que mon-

sieur aspire à devenir seigneur de Sarzanc ! dit Chalux à son compagnon.

Cette parole était cruelle pour le marchand, et l'on saura pourquoi dans la suite de ce récit. Il ne répondit pas. On arrivait sur la grande route. Les trois cljevaux toujours de front prirent une allure plus déterminée. M. Ducrey marchait toujours entre ses deux acolytes qu'il commençait à donner à tocs les diables, du fond du cœur. Le clair de lune inondait les collines de ses nappes argentées. La nuit était si claire qu'on distinguait tous les accidents du paysage. Mais les deux gentilshommes étaient dans ce moment-là bien plus occupés à observer l'étrange compagnon de voyage quïls s'étaient adjoint qu'à contempler la beauté de la campagne aux clartés limpides de Phœbé.

Or, il arriva que l'on passa devant une de ces croix de pierre qui, dans le midi de la France, s'élèvent aux embranchements des chemins. M. de Chalux, par un sentiment de

convenance et même de religion, souleva son chapeau. Le marquis, de son côté, en fit autant. Le cavalier placé au milieu d'eux leur jeta un coup d'œil de droite et de gauche, ne toucha pas son chapeau et laissa filer un rire sardonique. A ce singulier sifflement, les deux gentilshommes serrèrent de plus près leur compagnon , et M. de Pampelone le regarda de telle façon que M. Ducrey crut à une provocation et toucha un de ses pistolets.

— Encore ! dit le marquis. Or çà, mais c/est donc une monomanie chez vous, maître Ducrey. Vous êtes possédé de l'idée fixe de brûler la cervelle à quelqu'un ! Tâchez de vous défaire de cette petite habitude, elle n'est pas jolie , elle j)ourrait même vous coûter cher dans l'occasion.

— Monsieur, répondit le riche marchand, je me conduis de façon à ne pas gêner mes fantaisies. Si je touche mes pistolets, c'est que je suis habitué aux armes à feu.

— Holà ! riposta Pampelonc. Vous êtes un brave, îi ce qu'il paraît. Mais savez-vous, mon bon M. Ducrey, que vous n'êtes pas le seul à savoir manier des armes? Voulez-vous me permettre de vous démontrer un mouvement assez difficile à exécuter, mais fort joli quand on sait s'y prendre. Tenez, regardez bien ce coup de temps.

Serrant alors la botte contre la grosse guêtre de M. Ducrey, le mousquetaire porta vivement la main à l'arçon de la selle du marchand étonné, et lui enleva prestement un de ses pistolets. Ducrey plongea In main dans la fonte garnie qui lui restait, il en sortit un second pistolet et il cherchait à l'armer, lorsque M. de Chalux, qui de son côté le serrait de près, lui saisit le poignet et s'empara de l'arme à feu. 31. Ducrey, abasourdi et désarmé, arrêta court son cheval comme si on allait lui brûler la cervelle.

— Ah ! ah ! dit Pampelone en riant comme

un fou. Que dites-vous de ce mouvement, cher ami ?

— Je dis, messieurs, s'écria Ducrey exaspéré, que vous vous entendez comme deux larrons pour me...

— Pour vous voler , aimable ami ? demanda Pampelone.

— Pour m'assassiner peut-être! répliqua Du<;rey.

— Un moment, reprit M. de Chalux. Mettons ces armes en état de ne nuire à personne et rendons-les à monsieur.

Alors le vicomte , ouvrant le bassinet du gros pistolet qu'il tenait, souffla sur l'amorce et enleva la pierre à feu. M. de Pampelone en fit autant de son côté. Puis cliacun rendant à Ducrey le pistolet inoffensif :

— Tenez, cher ami, dit le marquis, voici votre artillerie de campagne. Ménagez bien ces pièces de huit, elles peuvent vous servir dans une bataille rangée et même au siège d'une place.

M. Diicrey, humilié et grinçant les dents, reprit brusquement ses armes et les remit dans les fontes de sa selle ; en même temps, attaquant brutalement son cheval de l'éperon , il voulut partir au galop.

— Doucement, dit Pampelone , ne vous échauffez pas, nous avons à régler un petit compte ensemble.

— Un compte à régler avec vous, monsieur ! reprit Ducrey, à qui on barrait le passage; un compte à régler ! Je ne suis pas votre débiteur , monsieur , mais peut-être voudriez-vous bien devenir le mien.

— Charmant capitaliste , riposta Pampelone, providence du prodigue, bienfaiteur de la veuve et de Torphelin, ne vous laissez pas trop allécher à l'espoir de nous prêter de l'argent. Il s'agit d'autre chose. Vous avez , cher ami , commis quatre impertinences. Vous vous êtes dit de lintimité de M. d'Ambert , ce qui n'est pas vrai; vous vous êtes vanté de connaître beaucoup une

femme des plus distinguées qui ne sait pns même votre nom , ce qui est, de votre part , d'une haute outrecuidance ; troisièmement , vous avez fait une allusion insultante au roi de France , ce qui est dangereux avec nous; enfin, et en dernier lieu, vous avez ri d'une marque de respect que nous avons donnée à une croix plantée sur le chemin, ce qui est criminel. 3Ion cher ami , tout cela prouve que vous êtes fort mal élevé et même vicieux; tout cela demande une petite expiation. Vous allez donc marcher devant nous et prendre le trot , mais un trot vigoureux et dont je réglerai le temps et la mesure, un trot franc, régulier , sans interruption jusqu'à Villeneuve, située à une lieue d'ici. Le grand trot de votre cheval est très-dur, je le sais; vous pilez du poivre comme un pilon dans un mortier , je l'ai vu. Partez donc, cher ami , et croyez bien que nous vous escorterons sévèrement et sans prendre haleine ; vous méritez les étrivières , ce sera votre cheval

qui VOUS entamera. Hop ! hou ! hop ! et surtout pas de galop, ou sinon je casse une jambe à votre cheval d'un coup de pistolet. Hop ! hop ! cher ami, sautez pour les dames et sautez pour le roi.

A ces mots un vigoureux coup de cravache tomba sur la croupe du cheval de M. Ducrey. Ce cheval partit, suivi de très-près par les deux cavaliers admirablement bien montés, et qui le stimulaient du bout de leur fouet. M. Ducrey, lancé au trot, selon l'ordonnance, sautait^ pilait dur^ s'essoufflait, regimbait, sacrait, maugréait, ressautait, repilait plus dur, ressacraily et se sentait toujours talonné par ces deux démons incarnés qui avaient juré de l'amener à Villcneuve-lez-Avignon, moulu, écorché, brisé et disloqué probablement.

Nous le laisserons fournir sa rude carrière, et nous reviendrons, pour un moment, au chàtenu de Saint-Ccrnin où nous avons laissé le digne coujte-abbé.

Aj)rès la visite du riche ca|)italiste, M. d'Am-

bert était tombé dans un profond accablement. Il avait passé près d'une demi-heure enfoncé dans un large fauteuil, le front dans les mains et Tesprit perdu dans cette région des idées noires et sans limites où nous amène le chagrin. 11 comprenait toute l'horreur de la position où allait se trouver Régine, cette noble orpheline, veuve à vingttrois ans, sans appui dans le monde, à la veille d'être dépouillée du seul domaine qui lui restait, à la veille de quitter pour jamais Sarzane, le château de sa famille, le saint asile qu'elle aimait et où elle avait concentré toutes ses affections. Il la voyait en larmes, s'éloignant de la maison de son père, dépouillée, pauvre, réduite aux dernières privations, elle, si délicate et d'une distinction si haute ; il la voyait éplorée, bannie, allant cherciier un asile chez quelque voisine des environs, comme une pauvre femme étrangère dans ce beau pays natal dont elle avait été presque la souveraine... et tout cela par 1 i(i.

la volonté d'un usurier armé d'un droit inflexible comme la loi.

Pauvre Régine ! comme elle était loin de soupçonner la triste vérité, elle, en ce moment si paisiblement retirée dans sa belle solitude de Sarzane, si heureuse au milieu de ses bons fermiers, si fière de ce petit village voisin qu'elle avait embelli, comblé de bienfaits, et dont toutes les chaumières bénissaient son nom. Pauvre Régine ! qu'allaitelle devenir?

M. d'Ambert, cette àme énergique, ce grand cœur toujours prêt à faire face à tout événement, cet esprit ferme, intrépide, M. d'Ambert pleurait comme un enfant.

Tout à coup il se leva, comme si une idée soudaine avait flamboyé devant lui. Il alla droit au crucifix placé sur la cheminée, et là, le front haut, le regard assuré , il se prit à contempler la croix dans une sorte de ravissement qui tenait de la sainte exaltation du confesseur prêt à mourir pour la foi.

— CTui, mon Dieu ! dit-il en joignant les mains, oui, mon Sauveur et mon Dieu, ma résolution est prise, vous avez parlé, j'ai entendu votre voix... je sais ce qui me reste à faire. Régine ignorera tout et elle sera sauvée.

Se mettant alors à marcher d'un bout à Tautre de l'appartement, mais d'un pas ferme et tranquille :

— Quelle folie serait la mienne si j'hésitais ! reprit-il en se parlant à lui-même. Estce que je puis faire un meilleur emploi de ma fortune? Très-décidé à quitter le monde pour le cloître, ne devais-je pas chercher à vendre un jour tout ce que je possède pour en doter la communauté religieuse qui m'aurait reçu ? Doter un couvent !... mais c'était une pensée d'orgueil, c'était une tentation de l'enfer, c'était une secrète et perfide suggestion de mon abominable amour-propre! Doter un couvent où je serais entré ! c'était provoquer la reconnaissance, attirer la louange; c'était

me poser en bienfaiteur et certainement allirer sur moi le titre de supérieur que ces humbles moiues n'aurnient pas manqué de me déférer. Ah ! triste cœur humain, tu ne peux donc renoncer à ton vice originel , mcme dans une bonne action ! Quel piège je me tendais à moi-même ! Mais c'est avec la pauvreté pour compagne quïl faut entrer au cloître ; c'est comme un mendiant qu'il faut aller frapper à la porte d'un couvent; c'est en toute humilité qu'il faut demander l'habit religieux, sans titre, sans fortune, sans nom, afin que, confondu parmi les pkis obscurs, on puisse expier sa vie sous Tœil de Dieu seul et mériter la miséricorde qui est le ciel.

M. d'Ambert venait de parler de la sorte, et son regard attendri se dirigeait vers le <;rucifix d'ivoire , lorsque la porte du grand cabinet s'entr'ouvrit. Michel parut portant une lettre sur un plat d'argent.

— M. le comte, (h"t-il, le porteur vient de passer pour se rendre à Pout-Sainl-Esprit.

A son passage au château de Sarzane, on lui a remis cette lettre pour M. le comte.

M. d'Ambert prit le message avec un calme stoïque.

— Ayez soin du porteur, dit-il.

Michel se retira. Le comte-abbé s'assura que la porte était bien fermée ; puis, allant se placer dans son grand fauteuil, en face du livre de Tertullien, il brisa le cachet armorié de la lettre et lut très-attentivement les lignes qu'elle contenait. Voici cette lettre :

«i J'espérais que vous viendriez à Sarzane aujourd'hui, cher comte; j'avais une foule de choses à vous communiquer. Décidément les hostilités ont commencé. J'ai reçu une épître respectueuse et galante , et en fort beaux vers, signée vicomte de Chalux ; et, par un autre messager, une épode d'un lyrisme charmant, signée marquis de Pampelone. On ne saurait être de meilleure compagnie en vers et en prose, mais aussi on ne

saurait être plus aventureux. Quel encens ! bon Dieu ! et comment suis-je digne de tant d'adoration ? Voilà pour le prologue de ma journée ; j'ai lu ces pages roses à ma toilette; je les ai serrées dans mon coffret d'ébénier, et je vous les réserve comme un intermède, au milieu de quelque sérieuse conversation.

u Le courrier est arrivé à midi. Ceci est plus grave. Il m'a apporté trois lettres datées de Versailles. Ah ! mon cher comte , mon bon voisin , quelle douce et cruelle persécution que celle qui me vient de mes amitiés ! On en veut donc bien à mon pauvre château de Sarzane, puisqu'on est si décidé à m'enlever de ce pays-ci ! Toujours des propositions de mariage... toujours des tentations; toujours des remontrances et des séductions ! Oh ! les charmantes et impitoyables amies que j'ai à Versailles !

« La lettre de ma vieille tante tempère un |)eu l'amabilité chaleureuse des autres. Ma tante m'écrit d'un stvlc roide et sentencicu.v;

elle me peint le danger de la solitude; l'imprudence d'une résolution qui manque dexamen et qui manquera de constance. La vie claustrale est le partage des saintes, me dit obligeamment ma bonne tante, et je ne suis pas même sur le chemin de la perfection. Elle a bien raison certainement ; mais enfin, pourquoi commencer par me désespérer? La lettre conclut à Tobéissance et me déclare coupable d'ingratitude et de témérité, puisque je résiste aux ordres de Sa Majesté. J'avoue que ce dernier trait me perce le cœur. Moi , ingrate envers la reine, mon Dieu !

u J'avais besoin, après de telles paroles, de lire la lettre de la maréchale, l'ancienne amie de ma pauvre mère. Oh ! que de tendresse et que de douces insinuations ! Ce sont des larmes et des embrassements à chaque ligne. Celte lettre m'a fait du mal, je l'avoue. Ce n'est pas tout, et voici ma peine et ma joie. Figurez -vous que sous le pli de la bonne maréchale , j'ai trouvé un billet

écrit de la main adorable de la reine. Oui, elle mécril dix lignes , mais de quel style , bonté divine ! Copier ces lignes est impossible, et d'ailleurs, je regarderais cela comme une sorte de profanation. 0 ma douce souveraine, cest sur mon cœur que je porterai ce billet, afin de pouvoir le portera mes lèvres souvent. La cbarmante reine me dit encore » mon enfant > comme au temps où j'étais auprès d'elle. Il y a dans ses paroles quelque chose de tendre et de triste à la fois (jui enchante et qui mouille les yeux. C'est comme un chant vague et lointain, un pressentiment inquiet de l'avenir. Ah ! j'ai bien pleuré.

«t Je reviens à la maréchale. Elle me parle sérieusement de quatre ou cinq partis superbes. Elle cite même, le croiriez- vous? les deux charmants étourdis que vous connaissez, et tlont le voyage, quoique extravagant, a fait à Versailles une certaine sensation, li parait que ces messieurs, malgré leurs de-

hors futiles et leur folle tête, sont cependant rie très-honorables gentilshommes, de grande famille l'un et l'autre, et jouissant ( que m'importe, du reste ? ) dune brillante fortune.

u Que voulez-\ous, cher comte? je vous dis tout à vous, qui êtes en quelque sorte un tuteur pour moi, et à coup sûr mon conseil dévoué, une manière de Providence ici-bas. Pardonnez à ces confidences. J'ai besoin d'un écho sympathique, et quel écho plus discret et plus sincère que celui de Saint- Cernin pour Sarzane?

« La lettre de la maréchale contient aussi quelques détails des plus intéressants sur la situation des esprits et des choses. Au milieu des espérances que donne la prochaine réunion des étals généraux, un peu de tristesse gagne les cœurs. Les uns espèrent beaucoup trop pour que d'autres ne s'alarment pas un peu. Les têtes sont montées. Les idées américames de M. de la Fayette sont très à la mode chez les jeunes gens; l'esprit frondeur

et réioqucnce du comte de Mirabeau alarment les gens sensés, et quant à M. Necker, il a donné dans tant de témérités en administration et en finances , que le roi en est vraiment inquiet.

<f Adieu, ami cher et sérieux. Vous avez la sagesse et la sérénité de la foi ; vous êtes bien avec Dieu ; soyez patient avec moi et continuez à protéger cette pauvre orpheline que vous avez connue enfant et qui vous a voué un si sincère attachement.

«1 Régine de Réalmont. »

Après avoir lu cette lettre, le comte-abbé la plaça dans le gros volume qui était ouvert sur sa table, et il ferma le livre de Tertullien, remettant, pour ainsi dire, sous la garde d'un Père de TÉglise, et comme dans un sanctuaire d'honneur , les confidences de Régine, celte noble femme si digne de protection.

Hélas! c'était pour lui-même surtout que

M. d'Arabert devait invoquer Tappui des saints dans ce moment douloureux de sa vie où tant de poignantes émotions venaient l'assaillir.

Nous l'avons dit : avec toutes les apparences du stoïcisme chrétien, sous les dehors d'un sage doué de la plus haute énergie, le comte-abbé était peut-être l'homme le plus à plaindre; chez lui la volonté était héroïque, mais le cœur était malade , cruellement atteint. M. le comte d'Ambert avait aimé en silence mademoiselle de Valbonne ; il l'avait vue grandir; il avait suivi des yeux et de rame répanouissement de cette fleur de beauté ; il avait eu la douleur d'apprendre le mariage de Régine; il avait été témoin de son bonheur à Snrzane quand elle y était revenue avec son mari. Et puis, M. d'Ambert avait retrouvé Régine veuve et plus séduisante que jamais; il était devenu son ami et son protecteur... Oui, mai;^ le pauvre comte-abbé avait senti se rallumer plus vio-

lente que jamais sa passion assoupie ; et, depuis trois ans dun voisinage charmant et en quelque sorte d'une tutelle dangereuse, M. (rAinberl, atteint mortellement, n'avait eu d'autre soin (jue de cacher sa blessure et de contenir jour par jour, heure par heure, les élans p;issionnés (jui l'entraînaient vers l'objet de son adoration. Aussi avait-il redoublé de vigilance et s'était-il affermi plus que jamais dans la résolution sublime de quitter pour le cloître un monde où Régine ne pouvait élre à lui, puisque Régine n'avait jamais ressenti pour lui qu'une estime trèsprécieuse sans doute, une amitié sincère et calme, qui sont les meilleurs sentiments du monde, mais les plus opposés aux enivrements de la passion. Ajoutons encore que madame de Rcalmont, fort désabusée du monde, se sentait appelée elle-même à la vie du monastère, et que le comte-abbé s'inclinait avec un profond respect devant une vocation si sacrée à ses veux.

Il était environ onze heures du soir lorsque M. d'Anibert acheva la lecture de la lettre que nous connaissons. Il sonna son domestique, et Michel parut aussitôt.

— Michel , lui dit le comte , je pars pour Avignon à quatre heures du malin. On tiendra prêts mes deux chevaux pour celle heure-là. Le petit mulâtre me suivra.

— Oui, M. le comte, répondit Michel un peu étonné.

— A propos , Michel , reprit le comteabbé, il y a une taxe nouvelle pour les impôts. M. rintendant de la province en a écrit aux subdélégués. Vous, qui êtes un homme d'expérience, pourriez-vous me dire à quelle valeur peut s'élever aujourd'hui mon domaine de Saint-Cernin ?

Michel prit un air pensif, et passa la main sur son honnête visage.

— Je ne voudrais pas que Saint-Cernin fût taxé au delà de sa valeur , dit le comte. Voyons, Michel, que vaut Saint-Cernin? Le

château, les bois, les terres et toutes les dépendances forment un assez beau douaire.

— M. le comte, répondit Michel, le domaine est en fort bon état. A mes yeux, cela vaudrait bien trois cent soixante et quinze mille livres.

— Comment ! dit le comte. J'estimais Saint- Cernin au moins quatre cent mille francs !

— Et tout ce que M. le comte a donné au presbytère et au petit hôpital? reprit Michel. Dame ! tout cela ne fait plus partie du domaine. Quand M. le comte se met en train de faire des largesses...

— C'est bon , Michel , dit M. d'Ambert. Nous serons taxés sur le pied de trois cent mille livres tournois. Avertissez le petit mulâtre. A quatre heures du matin.

— M. le comte ne dormira donc pas, rel)rit Michel. Il est près de minuit.

— J'ai une lettre à écrire et deux heures à me reposer sur mon lit de camp. C'est

assez. J'ai moins dormi que cela à la chasse, Michel sortit fort préoccupé. Celait un homme d'environ trente-huit ans , la prohilé même, et dévoué à son maître comme la main l'est au cœur. 11 servait M. d'Amhert depuis dix ans environ, et jamais le comteabbé n'avait eu à lui reprocher même une distraction. On dit que cette noble race de serviteurs est éteinte depuis l'ancien régime. Les maîtres l'affirment et les domestiques le prouvent assez souvent. Nous nous abstiendrons de prononcer.

Resté seul, M. d'Ambert, en elTet, écrivit une lettre qu'il cacheta soigneusement et qu'il adressa à madame la comtesse de Réalmont. Puis, allant à une grande armoire en chêne merveilleusement sculptée, il en ouvrit les lourds battants et fouilla plusieurs tiroirs. Le comte-abbé retira quelques coffrets de cette armoire dont les ferrures prouvaient la solidité. Il plaça ces coffrets sur la cheminée à l'entour du crucifix, aux

pieds de la croix! Puis, les ouvrant l'un après l'autre, il considéra leur contenu avec une allention mêlée d'attendrissement. Ces diverses boîtes renfermaient des bijoux fort beaux et d'une monture ancienne. Il y avait là un collier de brillants , une parure d'émeraudes , des bracelets en perles fines, des rubis, des anneaux, plusieurs camées, enfin tout ce qui pouvait rappeler Técrin d'une noble femme ayant vécu dans le grand monde. Ces bijoux avaient été conservés religieusement par le comte-abbé. Ils avaient appartenu à sa mère...

— Cbères reliques! dit -il d'une voix émue.

Puis regardant le crucifix, il ajouta avec un sourire amer et céleste :

— Oui, mon Sauveur et mon Dieu ! Ceci (complétera le prix d'estimation que je donne à ce domaine. Tout ceci sera la rançon de Sarzane. Allons, allons, reprit-il tout à coup, que signifient ces attendrissements? Quoi !

j'ai des larmes aux yeux en me séparant de ma fortune? Ah ! le bon chrétien que je suis ! l'excellent religieux que je ferai ! Vraiment, c'est merveilleux ! Vite, vite, mon àme, dégagez-vous de tous ces liens. Sauvons Régine, rendons-lui Sarzane, et puis... fuyons loir» d'elle.

La nuit était silencieuse, mais limpide et tout embaumée des senteurs des lavandes et des feuillages à peine épanouis. 11 y avait sous les fenêtres du château des amandiers en fleurs et des liias de Perse qui balançaient à la brise leurs flexibles rameaux. Quelques ramiers roucoulaient dans les futaies des environs, et le croissant de la lune, passant à travers les ramures sombres des yeuses, semait d'étoiles d'argent toute la forêt.

M. d'Ambert ouvrit sa fenêtre pour aspirer l'air de la nuit, et pour enivrer encore ses yeux de la beauté du paysage de son lieu natal.

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